‹ Leçons de philosophieChapitre 6 sur 130 · I. Slanis robsei*Tatioii externe, pas de contrôle. — En · texte numérisé non relu

I. Slanis robsei*Tatioii externe, pas de contrôle. — En

renonçant à l’expérience externe, on se privera d’abord d’un moyen de vérification et de contrôle. Jamais le vrai savant ne croit avoir rassemblé trop de preuves en faveur des vérités qu’il a découvertes. Il multiplie les expériences, il s’ingénie à en varier les conditions. Ce qu’il a trouvé par la voie des mathématiques, il le vérifie par l’expérience ; ou réciproquement. Pourquoi le psychologue agirait-il autrement? Pourquoi ne serait-il pas curieux de savoir si ce qu’il a découvert dans le monde de l’âme par la conscience, est ou n’est pas confirmé par l’observation des autres hommes, observation qu’il peut faire par l’étude de l’histoire, des langues, etc.

II. La sicieiice manquera de g^éuéralité, ou péchera par excès ou défaut. — En outre, la conscience est absolument individuelle ; la conscience de chacun lui apprend ce qui se passe en lui-même, non ce qui se passe chez autrui. Rien au monde d’aussi bien clos que les consciences : elles n’ont pas, disait Leibniz, de fenêtres par où l’on puisse voir du dehors dans leur for intérieur. Ainsi ma conscience ne me parle que de moi-même : or il n’y a pas de science de l’individu. Par le moyen de la conscience, je puis bien écrire mes mémoires, faire mes confessions comme saint Augustin ou J. -J. Rousseau, mais non pas constituer une science universelle. — Voudrai-je, par hasard, ériger en loi générale ce que j’aurai trouvé en moi-même ? Alors cette prétendue science pourra pécher par deux endroits : par excès ou par défaut.

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Par excès : car qui m’assure que ce qui est en moi se trouve éga^ lement chez tous les hommes ?I1 y a dans chaque individu des traits qui lui sont propres. Réduit à la connaissance de moi-même, comment pourrais-je distinguer ces traits qui me sont propres de ceux qui appartiennent à l’humanité ? Par exemple, je trouve en moi certaines idées qu’on appelle idées premières : l’idée de l’infini, l’idée du bien, du beau, etc. Ces idées sont-elles l’apanage de la race à laquelle j’appartiens, le fruit de l’éducation que j’ai reçue, de la religion dans laquelle j’ai été élevé, etc. ? Ou sont-elles un attribut de l’espèce humaine tout entière ? Il est de la plus haute importance de le savoir; car de la réponse à ces questions résulteront les plus graves conséquences en psychologie, en morale, en métaphysique. Or, si je m’en tiens à l’observation par la conscience, je n’en puis rien savoir.

D’autre part, au contraire, la science ainsi faite pourra pécher par défaut : car, de même qu’il peut y avoir chez moi, à certains égards, plus que chez les autres hommes, il peut y avoir aussi, à d’autres égards, plus chez les autres hommes, que chez moi. En effet, de même que le milieu social où je vis, l’éducation que j’ai reçue, etc., peuvent avoir suscité en moi des idées, des sentiments, des facultés nouvelles, il se peut faire, inversement, que les mêmes causes aient laissé des idées, des sentiments, des facultés se perdre en moi et s’oblitérer. La domesticité fait perdre aux animaux certains instincts et leur en donne d’autres : le chien sauvage hurle, le chien domestique aboie ; le cheval doit l’allure du trot à l’éducation. — D’autres causes agissent de même: les castors actuels, pourchassés sans relâche, ont perdu le secret de cette savante architecture qui faisait l’admiration des naturalistes et des voyageurs ; ils ne savent plus que se terrer le long des fleuves ou sur le bord des lacs. Il est donc certain que l’action prolongée de certaines causes pourra faire subir à la nature humaine de profondes modifications, soit par addition, soit par suppression.

En deux mots, la psychologie, fondée sur l’observation individuelle seule, ne serait scientifique qu’à condition qu’il fût établi que la nature humaine est partout la même, dans tous les temps et dans tous les lieux. Or, à coup sûr, il y a tout au moins entre les hommes des différences de degré: différences parfois si considérables, qu’elles équivalent à des différences de nature. Mais la nature humaine estelle au moins partout identique dans son essence? Comment l’affirmer, si l’on n’a observé les autres hommes? C’est là précisément un

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des problèmes les plus graves que la psychologie soit appelée à résoudre ; et ce problème ne peut être résolu que par des observations multipliées qui nous permettent d’établir des comparaisons entre les hommes de tous les temps et de tous les lieux. On ne saurait donc fonder la psychologie sur l’affirmation à priori de cette identité.

La psychologie sera purement descriptive. — Autre inconvénient : quand sommes-nous capables de nous étudier nousmêmes par la conscience? A un âge relativement avancé, quand notre nature est déjà formée et fixée. Par suite, si nous nous en tenons à l’observation interne, que saurons-nous de la formation de notre nature? On ne sait comment une chose s’est faite qu’en la prenant à ses origines, et en la suivant dans ses évolutions, jusqu’à son plein achèvement. Une psychologie fondée tout entière sur la conscience sera une psychologie simplement énumérative et descriptive; elle ne-sera point une psychologie explicative, faisant connaître l’origine 'et la formation de nos manières d’être, de nos facultés. D’où il suit, puisque la science a précisément pour but essentiel l’explication, qu’une psychologie qui n’aurait d’autre source d’information que la conscience serait à peine une psychologie scientifique.

Elle multipliera leis principes pi*emieri§». — De là résulte en même temps cette autre conséquence fâcheuse : celui qui considère notre nature seulement quand elle est faite, achevée, quand toutes nos facultés, nos idées, nos sentiments sont constitués en nous, et qui ne voit pas comment et de quels éléments toutes ces choses se sont peu à peu formées, celui-là sera porté à faire de toutes ces facultés, de toutes ces idées, de tous ces sentiments, autant d’éléments premiers, indépendants et irréductibles, de notre nature. — Celui, au contraire, qui prend les choses à leur commencement, peut saisir comment toute cette diversité, qui est à la fin en nous, résulte du développement et de la combinaison d’un petit nombre de principes élémentaires. C’est ainsi que le vulgaire s’imagine que les corps en nombre infini qu’il voit répandus sur la terre, sont autant de substances distinctes ; tandis que te chimiste, qui remonte à la formation des corps, nous apprend que ces corps, en apparence si différents, ne sont pourtant que le résultat des combinaisons diverses d’un tout petit nombre de corps simples.

Ainsi, s’en tenir à l’observation par la conscience, c’est vouloir n’étudier la nature humaine qu’au terme de sa formation et de son

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développement ; c’est, par conséquent, se mettre hors d’état d’abord d’en comprendre la genèse, et ensuite d’en saisir \' unité.

Recoursi à robi§ei*Tatioii extérieure : psycbolog^ie comparée. — Pour toutes ces raisons, le psychologue ne doit pas s’enfermer dans l’observation interne. Il ne doit pas toujours s’isoler, clore ses portes et ses fenêtres, et, dans une réflexion profonde, se contempler lui-même. Il doit aussi ouvrirporteset fenêtres, regarder au dehors, faire appel à l’observation extérieure autant qu’il est possible, sous toutes les formes et par tous les moyens: commerce avec les autres hommes, observation de leurs actes et de leurs paroles, etc. — Mais ce n’est pas assez : que le psychologue, s’il le peut, fasse comme Descartes, ou comme ces anciens philosophes de la Grèce, « roulant çà et là dans le mondes, étudiant les idées, les mœurs, les institutions. — C’est encore trop peu: les livres de toute sorte, l’histoire civile et politique, les lois, les religions, les mythologies, les traditions de tort genre, voilà des mines inépuisables de renseignements sur l’âme humaine de tous les temps et de tous les lieux. Qu’il étudie l’àme telle qu’elle se révèle, par exemple, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, dans les livres de Moïse, dans les lois de Manou, dans les ouvrages de Confucius, dans le Zend-Avesta de Zoroastre, dans les papyrus et les inscriptions de l’antique Égypte, etc.! Qu’il parcoure toutes les civilisations ! — Qu’il remonte même au delà de la civilisation et recueille tous les renseignements que pourra lui donner l’anthropologie sur l’homme des âges préhistoriques 1 Qu’il recueille aussi les rapports des explorateurs sur ces peuplades sauvages qui représentent l’humanité primitive, ou peut-être l’humanité déchue ! Pour être bien préparé à la psychologie, il faudrait, en quelque sorte, avoir fait son tour du monde; et non seulement le tour du monde, mais le tour de l’histoire et de la civilisation.

Ce n’est même pas assez d’étudier l’homme de toutes les races et de toutes les civilisations. L’homme n’est pas le seul être de la création en qui se produisent des phénomènes spirituels : il s’en produit aussi chez les animaux. L’étude de V animal doit avoir sa place en psychologie. L’animal est d’abord assez intéressant par lui-même ; et, de plus, la connaissance de l’animal aide à la connaissance de l’homme. Quelques-unes de nos facultés existent, chez l’animal, en quelque sorte à l’état naissant. D’autres, comme l’instinct, sont bien plus développées chez l’animal que chez l’homme. Dans les deux cas, l’étude de l’animal éclaire l’étude de l’homme.

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€ S’il n’existait pas d’animaux, a dit Buffon, la nature de l’homme serait bien plus incompréhensible. »

Pour tout dire en un mot, il faut instituer une psychologie comparée, qui, embrassant sans exception, sans exclusion, toutes les formes et tous les aspects de la nature spirituelle, rendra à la science de l’esprit les mêmes services que l’anatomie et la physiologie comparées rendent aux sciences de la vie. — Et ce ne sera même pas assez d’y faire entrer tous les faits psychologiques dans quelque être qu’ils se produisent ; mais il faut y faire entrer tous les faits psychologiques dans quelques conditions qu’ils se produisent, régulières ou anormales. E. Geoffroy Saint-Hilaire a créé une science des monstres, qu’on appelle la tératologie. Une tératologie psychologique n’est pas moins nécessaire. Rien n’est plus instructif pour l’intelligence des phénomènes ordinaires que l’étude des déviations de ces mêmes phénomènes. On a dit justement qu’un homme privé d’un sens est un sujet d’expérience tout préparé par la nature, et auquel peut s’appliquer un des procédés les plus rigoureux de la méthode : la méthode de différence (voy. la Logique). La psychologie des sensations visuelles se fait en grande partie par l’observation de ceux qui sont ou ont été privés de la vue. Pareillement, les études sur les amnésies, les perversions de l’idée du moi, la folie, l’idiotisme, l’hallucination, le somnambulisme, etc., peuvent livrer au psychologue le secret de l’âme humaine dans son état normal.

Avantagées qui eu résultent. — C’est par le concours de tous ces moyens d’information qu’on remédiera aux défauts, signalés plus haut, de l’observation intérieure. — 1® Le témoignage de la conscience sera contrôlé. Par exemple, la conscience nous découvre en nous, comme un élément essentiel de notre nature, certains sentiments de religiosité et de moralité. Or l’ethnologie constate des sentiments analogues chez tous les peuples, à tous les degrés de civilisation L Et l’anthropologie préhistorique trouve dans les tombeaux des races disparues des indices certains de croyances analogues ^ Quoi de plus fort que la concordance de tous ces témoignages? — 2® On n’aura plus seulement la psychologie d’un individu de race blanche, adulte, civilisé, etc., mais la psychologie de

1. Ce qui a permis à un savant naturaliste, M. de Quatrefages, de définir l’homme : un animal moral et religieux.

2. Voy. dans la Revue anthropologique, 1877, le curieux mémoire de Broca sur les amulettes intracrâniennes.

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l’espèce humaine. — 3° Enfin, l’observation des enfants, des animaux, des peuples plus ou moins arriérés montrera ce qu’est la nature spirituelle à ses origines et aux divers stades de son développement; comment elle parvient, par des progrès successifs, à l’état de perfection relative qu’elle a atteint chez les peuples civilisés, et de quels principes vraiment primitifs résultent la diversité et la complexité d’effets qui se remarquent en elle à la fin. Qui considère seulement le langage d’un Grec du siècle de Périclès, ou d’un Français du siècle de Louis XIV, a peine à admettre qu’un instrument si parfait ne soit pas un don divin ou la révélation d’un instinct naturel. Mais qui considère les balbutiements de l’enfant, le langage rudimentaire et sans cesse modifié des peuples sauvages, puis les progrès des diverses langues à travers les siècles, sera tout disposé à admettre que les langues que nous parlons aujourd’hui sont des créations humaines, n’exigeant pour être expliquées d’autres facultés premières que ces facultés, reconnues de tous, qui engendrent aussi l’industrie, la science et l’art.

L’obsePTation extcrue présuppose l’otoservatîon interne. — Mais quelle que soit l’importance de l’observation extérieure, n’allons pas jusqu’à dire que seule elle est utile et féconde. Ce serait un paralogisme, car l’observation extérieure ne nous dirait rien sans les révélations préalables de la conscience. Si je ne savais d’abord par la conscience ce que c’est que pensée, sentiment, volonté, votre parole, vos actions ne m’offriraient aucun sens ; ce ne serait pour moi qu’un vain bruit ou des mouvements de machine : je serais un aveugle à qui vous parleriez des couleurs. L’histoire resterait pareillement pour moi lettre morte. Les animaux m’apparaîtraient comme de purs automates. Par l’observation extérieure, nous n’atteignons que les manifestations de l’intérieur et non pas l’intérieur lui-même. L’observation extérieure ne nous montre en somme que des phénomènes physiques (\VL\\îd.ni traduire on langue psychologique; comment le pourrait-on si on n’avait appris d’ailleurs cette langue? Donc, ôtez la conscience, tout perd sa signification; et loin que la science des faits spirituels puisse être faite, on ignorera l’existence même de ces faits dans l’univers. — L’observation interne et l’observation externe inséparablement unies, tel est donc le double fondement d’une psychologie vraiment scientifique.

IVoiiTelles causcsi d’erreur naissant de l’observation externe. — Mais, si la psychologie doit puiser à tant de sources et se renseigner en tant d’endroits divers, si elle doit faire concourir

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à sa fin propre toutes les sciences qui ont l’homme pour objet, il en résulte que sa tâche est plus complexe et plus ardue que celle d’aucune de ces sciences. Il en résulte aussi que les diverses causes d’erreur auxquelles ces sciences sont exposées peuvent toutes avoir leur contre-coup en psychologie. Et, de plus, comme les renseignements fournis par les autres sciences doivent être interprétés par le psychologue, à ces causes, pour lui s’en ajoute une autre : à savoir, la difficulté de V interprétation.

Conclusion. — Que l’on ajoute ces difficultés et ces causes d’erreur à celles qui ont été signalées plus haut, au sujet de la conscience directe et de la conscience réfléchie, et l’on s’expliquera pourquoi la psychologie, bien que renfermant, grâce à l’appréhension immédiate de la réalité interne par la conscience, un fonds de vérité absolue qui la met hors de pair avec toutes les sciences, est encore si loin d’une connaissance précise, rigoureuse, détaillée, analytique de cette réalité.

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