Traité élémentaire de philosophie, p
ASSOCIATION DES IDÉES
peut dire du moins qu’elle se borne à faire fructifier les semences que la nature lui fournit ^ .
C’est ce qu’Aristote avait déjà profondément observé lorsqu’il disait : Le plan, le dessin, que conçoit l’artiste ou l’ouvrier doit être, en dernière analyse, quelque chose qui se présente à lui spontanément; sans quoi, s’il fallait que tout fût réfléchi, il faudrait que cette réflexion même par laquelle on cherche fût réfléchie, et réfléchie aussi la réflexion de celte réflexion, et ainsi de suite à Tinfini. Ou, en d’autres termes, de même qu’il faut un plan de l’édifice pour que la construction de cet édifice puisse être dite œuvre d’intelligence, de même pour que l’invention de ce plan fût aussi œuvre d’intelligence, il faudrait qu’il y eût un plan de ce plan, et ainsi de suite à l’infini
ConcltiSBon. — L’intelligence ne commence donc rien : à l’intelligence il faut des idées; les idées lui sont fournies par des causes inintelligentes. Les opérations de la plus haute raison sont, au point de départ, des suggestions purement mécaniques Ainsi le génie lui-même, pour se mettre à l’œuvre, ne peut qu’attendre le bon vouloir de son organisme; et voilà pourquoi l’esprit le plus original et le plus libre est, comme l’a dit Pascal, à la merci de l’accident le plus vulgaire : une circulation un peu plus lente, un rhume de cerveau réduisent à l’inaction les facultés d’un Newton ou d’un Leibniz.
1. Ajoutons que l’intelligence peut avoir sur la nature même des associations d’idées un rôle indirect, mais capital, qui sera étudié plus loin (ch. xviii). Le rôle de l’intelligence est ici analogue à celui de la volonté dans le rappel des souvenirs. Ce qui est inintelligent, c’est la suggestion elle-même au moment où elle s’opère. Mais les conditions particulières dans lesquelles elle s’opère et qui déterminent sa nature peuvent être préparées par l’intelligence. La nature des associations dépend, comme on le verra, de la nature d’esprit de chacun et de la direction de l’attention.
2. M. Ravaisson interprète admirablement le passage d’Aristote : « Avant l’idée distincte que cherche la réflexion, avant la réflexion, il faut quelque idée irréfléchie et indistincte qui en soit l’occasion, la matière, d’où l’on parte et où l’on s’appuie. La réflexion se replierait vainement sur elle-même se poursuivant et se fuyant à l’infini. La pensée réfléchie implique donc l’immédiation antécédente de quelque intuition confuse.... En toutes choses, la nécessité de la nature est la chaîne sur laquelle trame la liberté » />c l’Habitude, p. 11.
3. La démonstration de la gravitation universelle est une opération rationnelle ; mais la première conception de la gravitation universelle fut un cas de suggestion par ressemblance (ch. xix), lequel se ramène à un cas de suggestion par contiguïté, lequel n’est en définitive qu’une opération mécanique. Et de même pour toutes les inventions et créations des savants ou des artistes ; l’idée première est toujours une suggestion naturelle, et par conséquent irréfléchie et involontaire On dira ailleurs la part de l'intelligence et de la volonté dans le génie (ch. xviii, xix. xx).