SES USAGES
La loi d’association semble rendre l’imagination impossible. — Toute association entre deux idées suppose la rencontre antérieure de ces deux idées dans la conscience. Les associations qui semblent d’abord les plus contraires à cette loi s’y ramènent. De là semble devoir résulter une fâcheuse conséquence. Si l’association ne peut jamais rapprocher que des idées déjà rapprochées dans l’expérience, et si les facultés les plus hautes de l’intelligence, incapables, ainsi qu’on l’a vu, d’évoquer une idée, supposent toujours, comme matière préalable sur laquelle elles s’exercent, des idées fournies par l’association, nous sommes donc condamnés à nous copier éternellement nous-mêmes? Nous ne pouvons penser que des choses que nous avons déjà pensées, et dans l’ordre où nous les avons pensées? Notre esprit est comme une serinette qui ne sait que répéter éternellement les mêmes airs, ou comme un phonographe qui ne peut que redire, en les affaiblissant, les paroles qu’il aune fois enregistrées. Nous ne sommes donc que mémoire, et ce qu’on nomme imagination , pouvoir créateur de l’esprit, n’est qu’une illusion de notre orgueil ?
La réponse à cette question sera donnée par l’étude qui va suivre sur l’imagination. Constatons d’abord la réalité de ce pouvoir d’inventer et de créer, indiquons ses principaux effets. Nous chercberons ensuite à l’expliquer, et nous verrons comment il peut dériver de cette loi même d’association des idées qui semblait d’abord devoir le rendre impossible.
IVatiire de l’imagination : pouvoir créateiii*. — Qu’estce que l’imagination? Si nous consultons les psychologues, nous aurons le choix entre une multitude de définitions, la plupart plus ou
moins arbitraires. Tenons-nous en au sens usuel du mot imagination. Qu’entend-on le plus souvent par imagination? Quelle est la première idée que ce mot éveille, lorsqu’on dit, par exemple : « Quelle belle imagination! Quelle force d’imagination! » — C’est l’idée d’un pouvoir d’invention et de création. Au contraire, si l’on dit d’un esprit qu’il est dépourvu d’imagination, on veut dire que cet esprit manque d’originalité, qu’il est incapable de rien trouver par lui-même. Les épithètes de puissante, brillante, originale, féconde, créatrice, etc., sont sans cesse appliquées à l’imagination. Toutes suggèrent la même idée. — Il n’y a rien de mieux à faire qu’à s’en tenir à cette acception commune. Ainsi nous entendrons par imagination la fonction inventive, constructive, plastique ou poétique (au sens étymologique) de l’esprit.
Dîs»tiiictioii de rimaginatioii et de la mémoire. — Par suite, nous distinguerons nettement l’imagination de la mémoire. L’imagination opère sur le souvenir, mais il n’y a de raison d’appliquer le mot imagination que lorsque quelque modification est apportée au souvenir. La plupart des psychologues distinguent dans l’imagination une première fonction qui consisterait à reproduire purement et simplement les images ou formes sensibles des objets, et qu’ils nomment mémoire imaginative ou imagination reproductrice. Mais en quoi cette prétendue fonction de l’imaginalion se distingue-t-elle de la mémoire pure et simple, puisque, aussi bien, la mémoire des objets sensibles n’est rien si elle n’est la reproduction des formes ou qualités sensibles de ces objets. Se souvenir d’un tableau, c’est, ou bien restaurer le tableau dans son esprit, ou bien restaurer seulement 'le nom du tableau ou le nom de son auteur, auquel cas il n’y a pas vestige de souvenir du tableau luimême. Même chose à dire pour le souvenir d’un morceau de musique, etc. Le souvenir d’un tableau, d’un morceau de musique commence avec la restauration des formes, des couleurs ou des sons; et il est exact et complet dans la mesure où cette restauration est elle-même exacte et complète. Il faut donc rayer de la psychologie cette prétendue imagination reproductrice. L’imagination n’apparaît qu’au moment où quelque modification est apportée au souvenir.
Deux choses à distinguer dans riBBiagiuation : lai matière, Sa forme. — Par suite, deux choses à distinguer dans les opérations de l’imagination : 1® la matière, c’est-à-dire les souvenirs sur lesquels elle opère; 2® la forme, c’esî-à-dire les
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modifications qu’elle fait subir à ces souvenirs. Par suite, deux questions à se poser : 1° en quoi consiste cette matière, ou quel est le champ des opérations de l’imagination? 2" en quoi consiste cette forme, ou quelle est la nature de ces opérations?
ï. Lamatière. A. Tous les objets sensibles. — Plusieurs psychologues, Reid par exemple, n’assignent d’autre matière à l’imagination que les formes visibles. — Il est très vrai que la plupart des matériaux mis en œuvre par l’imagination lui sont fournis par le sens de la vue. Cela tient à ce que la vue est, de tous nos sens, le plus actif, celui qui nous fait connaître le plus grand nombre d’objets et de différences, celui aussi dont les images sont restaurées avec le plus de facilité. C’est la vue qui fournit aux peintres et aux sculpteurs tous les éléments de leur art, à la poésie descriptive la plupart de ses sujets et ses plus belles images, etc. Yoilà pourquoi le mot imagination s’applique de préférence aux conceptions visuelles. Telle est même l’origine du mot imagination, dont l’étymologie se rapporte manifestement au sens de la vue.
Mais comment nier que les autres sens, tout d’abord, fournissent aussi des matériaux à l’imagination?
« Que d’images agréables, remarque Dugald-Stewart, ont été empruntées au parfum des fleurs et au chant des oiseaux! Et la musique, dont la poésie a, dans tous les temps, célébré la magique influence sur les hommes, ne rentre-t-elle pas dans le domaine de l’imagination? Quel ensemble de conceptions différentes le génie de Virgile a su assembler dans ces deux vers :
« Hic gelidi fontes, hic mollia prata, Lycori,
Hic nemus, hic ipso tecum consumerer ævo! »
Ainsi, le monde sensible tout entier est ouvert à l’imagination.
B. Tous les états fiitérieiirs. — Mais le monde psychologique aussi est de son domaine. Quand Racine créait les caractères de Phèdre, d’Hermione, d’Athalie, de Néron, etc., à quelle puissance de son esprit faisait-il appel, sinon à l’imagination? C’est par l’imagination aussi que le spectateur conçoit les passions qui agitent ces personnages.
C. Tes conceptions abstraites et générales. — Le domaine de l’imagination va plus loin encore : il y a, en effet, des combinaisons, des inventions possibles, lorsque l’esprit travaille sur des conceptions abstraites, sur les propriétés générales des choses, sur les lois mêmes des nombres. Sans doute il peut être ici plus difficile
de saisir le rôle de rimagination. En géométrie, par exemple, c’est par les liens indissolubles du raisonnement, et non point par la fantaisie de l’imagination, que sont rattachées entre elles ces longues séries de propositions. — Celaest vrai, mais il n’en a pas toujours été de même. Il fut un temps où ces démonstrations, aujourd’hui fixes et immuables, étaient en voie de formation dans l’esprit du savant. Alors se faisaient et se défaisaient des combinaisons, des essais de toutes sortes % jusqu’à ce que d’essai en essai, la démonstration cherchée étant enfin découverte, le raisonnement s’en emparât et la fixât à tout jamais. Or, en ratifiant ainsi les suggestions de l’imagination, le raisonnement les fait siennes et les marque de son sceau. Mais ici comme partout, c’est l’imagination qui fut l’ouvrier de la première heure. Toujours active, toujours en quête du nouveau et de l’inconnu dans ces régions qu’un savant appelle « les avantpostes de la science», c’est elle qui se lance dans les pays encore inexplorés, allant un peu au hasard, s’égarant quelquefois, mais finissant par trouver la route cherchée et mettant en bonne voie le raisonnement qui la suit.
L’imaj^ination coextensÎTe à toute Tîntellig^eiice. —
Ainsi, toutes les conceptions, de quelque ordre qu’elles soient, sensibles, psychologiques, abstraites et générales, servent également de matière à l’imagination. On ne dira donc point, avec quelques psychologues, que l’imagination est moins étendue que la mémoire ou l’entendement, sous prétexte, par exemple, qu’on peut entendre et se rappeler une proposition de géométrie ou d’algèbre, tandis que l’imagination n’aurait rien à faire dans ce domaine. L’imagination peut avoir à faire partout où la mémoire et l’entendement ont à faire. Concevoir de semblables partages entre les fonctions de l’esprit, c’est les concevoir comme de petits agents spéciaux et distincts, ou comme des compartiments séparés de l’intelligence. L’imagination c’est l’esprit lui-même, en tant qu’il est capable d’innovation et de création ; comme l’entendement c’est l’esprit lui-même, en tant qu’il est capable de comprendre; comme la mémoire c’est l’esprit lui-même, en tant qu’il est capable de se souvenir. Or, ces pouvoirs inhérents à la nature de l’esprit, l’esprit les apporte partout avec soi, dans toutes ses démarches, sans que jamais aucun d’eux se détache de lui et l’abandonne. Là où l’esprit est en activité, là sont
1. Tous ceux qui se sont exercés à résoudre des problèmes mathématiques ont fait l’épreuve de ces tâtonnements, de ces essais, de ces suggestions de i’imaginalion.
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toujours présents et prêts à servir tous les pouvoirs qui sont de l’essence de l’esprit.
§ Il
II. La forme : A. addition, soustraction. — Quelle est maintenant la nature des modifications que l’imagination peut faire subir aux souvenirs de tout genre qui lui servent de matière? — L’imagination peut procéder de diverses manières.
Par addition ou soustraction : par la pensée, nous mettons quelques écus de plus dans notre bourse, quelques arbres de plus dans notre jardin; par la pensée, nous retranchons quelques années de notre âge, quelques fautes de notre vie passée, etc.
B. Augmentation et diminution. — Par augmentation ou diminution. L’estomac de Gargantua est un gouffre; les Lilliputiens de Swift sont des pygmées. De Quincey raconte que, sous l’influence de l’opium, il voyait la durée et l’espace s’enfler prodigieusement, les siècles et les mondes se dérouler par millions devant lui, et qu’au réveil il lui semblait avoir traversé des univers et vécu des éternités. L’imagination indienne est aisément hantée de ces visions vertigineuses L 11 est plus rare de voir l’imagination s’exercer à rapetisser les objets. L’imagination est naturellement hyperbolique et gasconne.
« J’ai vu, dit l’un, un chou plus grand qu’une maison. —
Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. t>
(La Fontaine.)
C. Substitution. — Par substitution. Corriger un dessin, c’est substituer des lignes plus exactes à des lignes incorrectes ; le géomètre qui passe à la limite substitue la circonférence au polygone régulier d’un nombre indéfini de côtés. Le rêveur qui se console de malheurs réels par des biens imaginaires, les parents qui croient voir dans leurs enfants de petits prodiges, l’artiste qui idéalise le réel, le menteur qui altère la vérité, le savant qui croit trouver dans les faits la confirmation d’une hypothèse que nul autre que lui n’y sait voir, etc., procèdent par substitution.
D. Ass»ociatioii. — Par association et combinaison : il y a ici plusieurs cas à distinguer, suivant que les souvenirs associés et