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Voj. Taine, Essais de critique . le Bouddhisme

combinés sont de même ordre ou d’ordre différent. On associe le sensible au sensible, le spirituel au spirituel, le concret au concret, l’abstrait à l’abstrait; — ou l’on associe entre eux des souvenirs de divers ^mnres, le sensible au spirituel, etc.

Association du sensible au sensible; exemple : la combinaison de couleurs d’un tapis. — Association du spirituel au spirituel; exemple : la composition d’un drame. — Association du concret au concret; exemple : les visions ordinaires des rêves. — Association de l’abstrait à l’abstrait; exemple : la solution d’une problème d’algèbre. — Association du sensible au spirituel ; exemple :

« L’Orne comme autrefois nous reverrait encore Égarer à l’écart nos pas et nos discours. »

(Malherbe.)

— Association du concret à l’abstrait; exemple :

« C’est une opération de ce genre que nous accomplissons quand, d’après la description botanique d’une plante, nous essayons de nous la représenter; ou quand nous concevons les parties du corps humain d’après des descriptions anatomiques, les minéraux d’après un livre de minéralogie ; chaque fois enfin que nous voulons faire sortir du langage technique et scientifique une représenlation de la nature même. Même opération si nous voulons nous représenter un édifice d’après les dessins d’un architecte, un pays d’après une carte. » (Bain, Sens et Intelligence.)

L’imagination vient ici en aide à l’entendement, la représentation concrète au secours de l’idée abstraite. Les enfants ne comprennent point les définitions générales sans des exemples particuliers. Nous en sommes tous là : le géomètre ne peut démontrer de proposition générale sur le triangle qu’en se figurant, au moins par l’imagination, un triangle particulier.

E. Construction. Par construction : au lieu de prendre des parties toutes faites et de composer un tout par la juxtaposition de ces parties, l’imagination part ici des éléments mêmes d’un tout et engendre le tout par le moyen de ces éléments. C’est dans des cas semblables que l’œuvre de l’imagination approche le plus de la création proprement dite : car c’est surtout alors que la forme a plus d’importance que la matière. Le cas le plus saillant de ce genre, c’est certainement la construction des figures géométriques par le moyen de ces trois éléments : l’espace, le point, le mouvement. L’imagination fait mouvoir un point dans l’espace, et le tracé idéal

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVïI.

(le ce mobile idéal sur ce corps idéal, c’est la ligne. L’imagination lait accomplir à une ligne, fixe par une de ses extrémités, une révolution dans un même plan, et elle construit ainsi la circonférence. En procédant de la sorte, le géomètre peut réaliser des figures dont l’expérience ne lui fournissait aucun modèle.

F. Dîissociatioii. — Par dissociation : en effet, la plupart des opérations précédentes, les deux dernières en particulier, supposent comme condition préalable la dissociation des données de l’expérience. Pour combiner des parties ou des éléments dans un ordre nouveau, il est nécessaire d’avoir dissous préalablement les touts dans lesquels ces parties ou ces éléments étaient engagés. Il faut défaire pour refaire, détruire pour reconstruire.

De toutes ces opérations de l’imagination, les plus importantes, sans comparaison, sont la dissociation et l’association : toutes les autres au fond peuvent s’y ramener. On étudiera dans le chapitre suivant les conditions et les effets de ces deux opérations essentielles.

I&ôle et usages généraux de riniagînation. — Mais il faut dire d’abord quel est, en général, le rôle, quels sont les usages de ces diverses opérations que l’on vient d’énumérer.

A. Oaus la vie comintiue : (^) idée de l’aveuîr. — Dans la vie commune, le rôle essentiel de l’imagination, c’est de nous représenter l’avenir. Le besoin le plus profond de l’homme, suite naturelle de l’amour de l’être, et de « l’effort pour persévérer dans l’être », c’est le besoin de l’avenir. Or, c’est l’imagination qui, empruntant des souvenirs au passé, les combinant de diverses manières et leur associant l’idée du futur, nous crée un avenir. — De plus, cet avenir, elle nous le présente, en général, sous des couleurs riantes, car si l’homme a l’amour de l’être, il n’a pas moins l’amour du bonheur ou du bien-être. — Lorsque, dans la représentation de l’avenir, l’imagination se donne entière liberté, et que, sans tenir compte du réel ni du possible, elle n’ouvre devant nous que les perspectives les plus séduisantes, elle fait, comme on dit, des châteaux en Espagne. Qu’on n’en dise pas trop de mal : il y a tant de gens qui n’en ont pas d’autres! — Mais ces rêves d’un bonheur impossible, rêves parfois bienfaisants comme le sommeil, qui, sans guérir nos maux, momentanément les supprime, ne sont pas le meilleur service rendu par rimagination dans la représentation de

l’avenir. Qui méconnaîtrait ses bienfaits lorsque, par la pensée d’un avenir plus heureux, qui ne se réalisera peut-être pas, mais qu’il est pourtant légitime et raisonnable d’attendre, elle nous fait prendre en patience les maux du présent? Unie au désir, elle se nomme alors l’espérance. Or c’est toujours quelque espérance qui mène les hommes; l’espérance est une des forces vives du monde moral.

b) Idée des fins à poursuivre. — Mais rimagination ne se borne pas à nous représenter l’avenir et les biens que nous pouvons attendre du sort ou des hommes pour l’avenir. Elle nous propose aussi des biens à réaliser par nous-mêmes pour l’avenir. C’est toujours l’imagination qui conçoit le but et la fin. C’est elle, par suite, qui fait naître le désir; c’est elle qui oriente dans tel ou tel sens notre activité; comme c’est elle aussi qui encourage, anime, soutient notre activité en nous la faisant voir à l’avance en possession du bien qu’elle cherche et couronnée du succès. — Ainsi, les philosophes qui médisent sans mesure de l’imagination et qui, pour se garder des passions et prévenir les égarements, semblent vouloir la mettre en interdit, ne voient pas qu’ils anéantissent le désir luimême et qu’ils suppriment toute activité. On peut leur appliquer le mot que Leibniz adresse à la philosophie d’Épicure : « Philosophia inertiam rerum et torporem inducens. »

c) Idée des moyens. — Non seulement l’imagination conçoit le but, mais elle trouve les moyens. Il faut de l’imagination à l’industriel et au commerçant qui cherchent les moyens de s’enrichir, au politique qui cherche les moyens de gouverner les hommes, au général qui cherche les moyens de battre ses ennemis ; etc. Tous ont à s’ingénier, à faire des plans, des combinaisons. C’est encore l’imagination qui perfectionne les arts mécaniques en inventant les machines. Archimède, a dit Voltaire, avait au moins autant d’imagination qu’Homère. Quelle imagination n’a-t-il pas fallu pour franchir la distance entre le soulèvement du couvercle d’une bouilloire et la machine à vapeur !

B. les sciences : a) hypothèses. — L’imagination

joue un rôle aussi important là où elle semblait d’abord n’avoir que faire, à savoir : dans les sciences. Le savant observe, expérimente, raisonne, mais jamais au hasard. Apparemment le propre du savant n’est pas de faire quelque chose sans savoir ce qu’il fait, et de prétendre arriver sans savoir où il va. Le savant, comme tout Je monde, a un but, à savoir : la vérification, la démonstration par l’expérience ou le raisonnement, d’une idée, d’un théorème, en un

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVII

mot d’une hypothèse quelconque (voir la Logique : de VHypothèsé). C’est donc l’imagination qui, en suggérant à l’esprit les hypothèses, donne l’impulsion à la science et prélude aux découvertes.

« La science a ses conservateurs, dit J. Tyndall ^ qui regardent l’imagination comme une faculté qu’il faut plutôt craindre et éviter qu'utiliser. En la voyant à l’œuvre dans des têtes trop faibles, on a exagéré le mal qu’elle pouvait faire. 11 serait aussi juste de proscrire la vapeur parce qu*il y a des chaudières qui font explosion. Contenue dans de justes limites et modérée par la raison, l’imagination devient le plus puissant instrument de découverte. Si Newton a franchi l’espace qui sépare la chute d’une pomme de la marche d’une planète, ce n’est que par un bond prodigieux de l’imagination... Au delà des avant-postes actuels de la science, s’étend un champ immense où l’imagination peut se donner une libre carrière ; mais il n’y a que les esprits privilégiés, ceux qui savent jouir de la liberté sans en abuser, qui peuvent y travailler avec fruit. » — c Aux limites des connaissances exactes, dit Humboldt, comme du haut d’un rivage élevé, l’œil aime à se porter vers les lointaines régions. Les mirages qu’il voit peuvent être des illusions ; mais comme ces images trompeuses que croyaient apercevoir, bien avant le temps de Colomb, les habitants des Canaries ou des Açores, elles peuvent amener la découverte d’un nouveau monde 2. »

b) Crcatîoiîdes et deisoombreis. — Non seulement

l’imagination fait découvrir les lois des objets de la science, mais, dans certains cas, elle crée les objets mêmes qui sont la matière de la science. C’est le cas pour la géométrie et l’arithmétique. Le géomètre cherche les propriétés des lignes, des angles etc. Mais où y a-t-il dans le monde des lignes, des angles, etc., tels qu’il les définit? Nulle part. Les objets matériels ne lui en offrent que de grossiers symboles ; et ces objets d’ailleurs ne sauraient servir de matière à la démonstration, laquelle ne se fait que par composition ou décomposition des figures (voy. la Logique : Méthode dans les sciences exactes). — Le géomètre doit donc construire luimême, par l’imagination, les objets de sa science ; aussi toutes les définitions géométriques sont-elles des définitions par génération^ c’est-à-dire des définitions qui indiquent comment on peut idéalement construire ces figures que la nature ne réalise jamais. — Il n’en va pas autrement en arithmétique. Les nombres n’existent point dans la nature : tout dans la nature est individuel et singulier. Les nombres n’existent que dans l’imagination, qui les forme en faisant l’addition des objets. Aussi tout nombre se définit, comme les figu-

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