De l’imagination dans les sciences {Revue scientifique
2. Cité par Müller, leçons sur la Science du Langage, trad. franç., t. 1, p. 19.
res, par le procédé qui l’engendre : 2 c’est 1 -f- 1 ; 3 c’est 2 -)- 1 etc.
C. Danis les arts ; la fiction et l’idéal. — Dans les beauxarts, l’imagination n’aurait rien à faire, si l’on en croyait l’école réaliste ou naturaliste qui prétend réduire l’art à l’imitation aussi exacte que possible de la réalité. Nous discuterons ailleurs cette théorie (ch. xlvi) ; il suffira de dire ici que, si l’art n’avait d’autre but que de nous donner un double du monde réel, l’art serait complètement inutile : car quoi de plus réel que le réel même ? Aucune description d’un bon dîner ne peut valoir un bon dîner. L’artiste devrait donc céder la place au cuisinier. — Mais qui ne voit que le but de l’art est tout autre. L’art existe justement parce que le monde donné nous semble insuffisant et qu’il nous en faut un autre. Le réel, à la fin, avec ses vulgarités, ses laideurs, ses platitudes, nous ennuie et nous obsède. Il nous faut autre chose : il nous faut un monde où tout soit, s’il se peut, plus beau, et meilleur; où tout soit du moins plus intéressant, moins banal et moins plat; un monde où tout soit attrayant à contempler, même le mal, même la laideur * .
Tel est le besoin auquel l’art doit répondre : il y répond par la création de la fiction et de l’idéal. — La fiction et l’idéal ont ceci de commun, que ni l’une ni l’autre n’existent dans la nature, que l’une et l’autre sont l’œuvre de l’imagination. — Mais, tandis que dans la création de la fiction l’imagination répond seulement au besoin de se représenter autre chose que la réalité ou la nature, dans la création de l’idéal l’imagination répond au besoin de se représenter une beauté plus parfaite que celle delà nature. — C’est pourquoi la fiction est contraire à la nature {mo. centaure, un conte des Mille et une nuits) ; l’idéal est dans le sens de la nature (la Vénus de Milo, V Andromaque, de Racine). — D’une part donc, l’imagination modifie librement la nature sans s’assujettir à ses lois. D’autre part, au contraire, l’imagination cherche à refaire l’œuvre de la nature, pour faire mieux que la nature cela même que la nature a fait. — La fiction, c’est ordinairement le factice et le faux. L’idéal n’est pas le réel, sans doute, mais c’est du moins le naturel et le vrai par excellence; c’est la nature même, dégagée des obstacles ou des imperfections qui, dans la réalité, l’altèrent ou la déforment. On
1. La première condition pour cela, c’est que le mal et la laideur, dépouillant leur réalité qui provoquait l’horreur ou le dégoût, ne nous offrent plus que de simples formes à contempler, que notre imagination pourra observer avec intérêt.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVII
peut dire que l’idéal c’est la limite idéale vers laquelle semble tendre la nature, comme les ligures géométriques, sont la limite idéale vers laquelle tendent les formes cristallines, comme les ellipses régulières que Kepler assigne aux planètes sont la limite idéale vers laquelle tend leur mouvement et avec laquelle il se confondrait, si des influences diverses ne venaient à chaque instant le compliquer et le contrarier. Ainsi, dans la création de l’idéal, l’œuvre de l’imagination consiste à deviner, pour ainsi dire, la nature, à comprendre le sens de son effort, et, en passant à la limite, à saisir le point exact où l’effet esthétique qu’elle semble avoir voulu produire atteindrait sonmaæimum. On dira plus loin comment l’imagination parvient à concevoir et à réaliser l’idéal (ch. xlvi).
D. Dans les religions : mythes, symboles. -- L’imagination joue enfin un rôle important dans les religions. Amoureuse du merveilleux, elle crée des fictions surnaturelles dont elle est ensuite la dupe, et qui deviennent articles de foi. Ainsi sont nées toutes les mythologies. — Parmi ces fictions, il faut, en particulier, noter celles qu’on nomme symboles. Ce sont des associations de l’abstrait avec le concret, du spirituel avec le sensible. Le symbolisme se produit surtout dans l’enfance des peuples. Les hommes n’ont alors qu’une idée vague et imparfaite des forces surnaturelles, de l’âme, de Dieu, etc. Connaissant mieux le monde corporel, et saisissant certaines analogies entre le monde immatériel et le monde des corps, ils représentent sous des formes sensibles toutes les choses immatérielles. Dieu devient un vieillard vénérable, l’âme un souffle ou un feu. La Jeunesse, la justice, les arts, la faim, la guerre, la paix, etc., tout prend un corps et un visage. C’est l’âge des mythes, des symboles, des allégories.— Cet âge n’est point passé sans retour. L’imagination n’a jamais cessé de créer des mythes et des symboles. Nous en créons à chaque instant, dans nos comparaisons, nos métaphores. Les philosophes eux-mêmes ne font point autre chose quand ils représentent l’esprit comme un miroir, la volonté comme une balance, la passion comme un torrent, la conscience comme un œil intérieur; chaque fois, en un mot, que, pour mieux se faire entendre, ils essayent de donner un corps à l’invisible.
Tels sont les effets généraux de l’imagination. Il faut maintenant étudier de plus près le pouvoir qu’elle possède de produire, en associant des souvenirs, des combinaisons originales.