CHAPITRE XVIII
COMBINAISON (Suite)
>OMMENr L’IMAGINATION DÉRIVE DE L’ASSOCIATION DES IDÉES
s’explique par l’associaÉîon des idées.
—.•Après avoir considéré l’imagination en elle-même, dans ses diverses opérations, et dans ses principaux usages, il faut essayer d’en donner l’explication. — L’imagination est-elle une faculté spéciale, une fonction originale et distincte de l’esprit? — Non : ce nom dHmagination désigne seulement une classe particulière d'effets qui résultent de fonctions déjà étudiées et de lois déjà reconnues ^ .
L’imagination se ramène à l’association des idées. Seulement, pour le démontrer, il importe de tenir compte de toutes les influences qui peuvent agir sur l’association elle-même et en modifier les effets.
Au premier abord, toute tentative pour réduire l’imagination à l’association des idées paraît absurde : car qui dit imagination, dit innovation, création; et l’association, au contraire, ne peut, conformément à sa loi unique et universelle (la loi de contiguïté), rapprocher dans la conception que des idées qui ont été déjà rapprochées dans l’expérience. Pourtant, regardons-y de plus près, c’est bien de cette loi même que résulte pour l’esprit la possibilité de s’écarter du chemin tout tracé de l’expérience, pour se mouvoir en toute liberté, par des sentiers nouveaux, et dans un champ illimité. Ainsi la même loi de pesanteur, suivant les cas où elle s’applique, produit tantôt la chute d’une pierre, tantôt l’ascension d’un ballon.
1. Tel est l’avis, non seulement des psychologues associationistes, mais encore de Maine de Biran. « J’appelle imagination, dit-il, cette faculté active qui consiste à combiner des idées, à les réunir dans certains tableaux de choix, de manière à atteindre un but d’agrément ou d’utilité : on pourrait dire qu’elle n'est point une faculté spéciale, mais un mode particulier d’exercice des facultés dont nous avons déjà parlé.» {Œuvres inédites, II, 177.)
RABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIIÎ. — CHAPITRE XYIII.
Un même oï^Jet est donné en contig^naté aTec des oïîjets divers. — Tout d’abord, on peut remarquer que l’expérience ne nous présente pas toujours un même objet au milieu des mêmes circonstances. Au contraire, les circonstances varient. Par exemple, dans combien de phrases diverses n’ai-je pas rencontré les mots usuels du langage? Dans combien d’occasions n’ai -je pas éprouvé les sentiments de la sympathie, de la colère, etc.? Il y a des roses dans plus d’un jardin, de l’esprit ailleurs que chez nos amis, et des sots sous plus d’un costume. — Donc un même objet peut être offert par l’expérience en rapport avec une multitude d’objets divers.
D’où 1a po!»siùilUé d’Associatioiis diverseis. — Par suite, l’idée d’un objet peut être liée dans notre mémoire, non pas seulement avec l’idée d’un objet unique, mais avec les idées d’une multitude d’objets divers. Donc, du fait même de l’expérience, quand l’idée de cet objet se présentera à notre pensée, ce n’est pas une seule association, mais un nombre illimité d’associations qui seront possibles. Voilà déjà, grâce à la variété des contiguïtés présentées par l’expérience, un champ immense ou-vert à la liberté de l’esprit.
Il est bien vrai sans doute que, malgré cette variété des associations ainsi rendues possibles, nous n’avons encore, à chaque moment, le choix qu’entre des liaisons déjà faites, déjà connues. Partant de A, par exemple, nous pouvons sans doute passer par association à B, ou G, ou D ; mais c’est parce que B, G, et D ont déjà coexisté avec A. — Gela est vrai : mais, si B a été donné lui-même en contiguïté avec X, Y, Z, nous pourrons, après avoir passé de A à B, passer de B à Z. Or il se peut que A et Z n’aient jamais antérieurement fait partie d’une même série. Donc, bien que les séries formées de la sorte n’offrent pas de nouveauté si l’on considère deux termes voisins l’un de l’autre, elles peuvent offrir une grande nouveauté si l’on considère leur ensemble. Un architecte ne serait pas embarrassé de construire un édifice nouveau avec des débris d’édifices antérieurs, lors même que les pierres seraient encore liées par couples indissolubles.
Causes déterniiuautes de l’association qui se réalise. — Mais une question se pose : Puisque plusieurs associations sont ainsi simultanément possibles, quelles sont les causes qui déterminent les associations qui se réalisent effectivement? Puisque
IMAGINATION ET ASSOCIATION
le cours de nos idées ne suit pas une route assignée d’avance, qii’estce qui le dirige dans tel ou tel sens?
A. Causas mécanîqïaes. — Dans certains cas, nous ne voyons pas de cause assignable à l’association de nos idées. Elles semblent se succéder tout à fait au*hasard. C’est que, dans ces cas, la raison de l’association des idées est exclusivement mécanique. Or les raisons mécaniques de l’association ne peuvent être imaginées qu’en gros, et ne sont pas connues dans le détail et avec précision. Quand, tous les billets d’une loterie ayant été agités dans l’urne, tel numéro sort, il y a bien des raisons mécaniques en vertu desquelles ce numéro sort plutôt qu’un autre. Mais, ces raisons étant insaisissables à cause de leur complexité, il nous sembla que le hasard seul règle la sortie des numéros. Pareillement, il y a toujours des raisons mécaniques qui font que l’impression nerveuse, s’irradiant en tel sens plutôt qu’en tel autre, va réveiller telle idée plutôt que telle autre. Mais comme ces raisons sont pour nous indéterminables, il nous semble, lorsque nous n’avons pas de raisons d’un autre ordre à alléguer, et que nous ne trouvons d’ailleurs dans les idées suggérées aucun ordre, aucune suite logique, aucun sens raisonnable, — il nous semble, dis-je, que notre pensée va tout à fait au hasard. C’est le cas qui se présente souvent dans le rêve, dans la folie.
B. Le seiBtimeiit. — D’autres fois, au contraire, des causes à nous bien connues interviennent qui, exerçant apparemment quelque action mystérieuse sur la mécanique cérébrale, dirigent en un sens déterminé le cours de nos pensées. Ces causes sont : le sentiment et la volonté.
La grande loi d’association qui veut que tout phénomène qui s’est trouvé dans la conscience en présence d’un autre phénomène contracte avec lui une certaine affinité, s’étend aux sentiments non moins qu’aux idées; et, par suite, les sentiments pourront éveiller des idées (comme d’ailleurs les idées pourront éveiller des sentiments). On peut en trouver un exemple dans le regret qui accompagne la perte d’une personne aimée : notre affection, se réveillant alors avec énergie, ranime tous les souvenirs qui se rattachent à cette personne : ses bienfaits, ses marques de bonté, etc.
Maintenant, par cela même que le sentiment est une cause d’élection, il est aussi une cause d’exclusion pour les idées. Dans la colère, par exemple, les souvenirs de tout ce que nous pouvons reprocher à l’objet de notre colère se réveillent et sont accueillis; nous revieutil le souvenir d’un bienfait, d’une action quelconque qui pour-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVIIl.
rait atténuer notre ressentiment, ce souvenir est impitoyablement écarté.
« Si une émotion particulière est excessive, dit Bain, on peut, non seulement prédire les actions, mais lire les pensées des individus quelle possède. C’est pourquoi, dans les iodividus chez lesquels le sentiment joue un grand rôle, le courant entier des pensées en reçoit une empreinte. Un tempérament joyeux a des idées gaies; le mélancolique voit tout en noir; l’égoïste est prompt aux suggestions qui se rattachent à sa personne; l’ambitieux a le cerveau obsédé d’images de richesses et de grandeurs. ï {Sens et Intell.)
C. B^a ToloMté. — Comme le sentiment, la volonté accueille ou exclut les idées, parce qu’elle est maîtresse de l’attention. Lorsque nous avons sous les yeux une vaste scène, nous pouvons laisser errer le regard, ou l’arrêter sur une partie volontairement choisie. La volonté a le meme pouvoir lorsque la scène, au lieu d’être extérieure, est intérieure, quand on passe de l’actuel à l’idéal (Bain). Parmi tous les souvenirs qui, à chaque instant, sortent de leurs limbes, avides, comme ces ombres dont parle Homère, de revenir an instant à la lumière et à la vie, la volonté accorde à tel ou tel une attention de faveur.
« Elle est semblable, dit Reid, à un roi qui, à son lever, au milieu de la foule des courtisans qui se pressent autour de lui, honore l’un d’eux d’un sourire, tend en passant la main à l’autre, fait un signe de tête à un troisième, accorde au plus favorisé un entretien particulier, et laisse le plus grand nombre s’en aller comme il est venu. î
Ce souvenir accueilli par la volonté, amené ainsi à la pleine lumière, en éveille d’autres à son tour, parmi lesquels la volonté choisit encore, et c’est ainsi que les séries restaurées s’accordent avec les besoins du moment.
On comprend donc déjà comment, grâce à la multiplicité des associations possibles à chaque instant, et à l’influence élective exercée sur les associations par le sentiment et la volonté, la loi de contiguïté laisse une large marge au libre jeu de l’imagination créatrice.
NouTel effet de la loi de conttg^nïté : association pai* partie de concept. — Mais les effets de cette loi ne sont pas épuisés. Reste à parler d’un effet nouveau, qui a lui-même pourcon-
IMAGINATION ET ASSOCIATION
séquence d’ouvrir à l’essor de l’imagination un horizon véritablement sans bornes.
Il y a deux cas à distinguer dans les associations par contiguïté. Il peut se faire que, une conception étant donnée, la suggestion de l’idée consécutive soit opérée par la totalité de cette conception, ou seulement par une de ses parties. Par exemple, si je récite le premier vers de la première bucolique de Virgile, chaque mot est appelé parle mot précédent pris dans son entier. Il peut même arriver qu’un mot du vers ne soit appelé que par tous ceux qui précèdentC’est moins le mot que l’assemblage Tilyre tu qui suggère le mot patulœ. C’est pourquoi, quand nous voulons nous remémorer la fin d’un vers, nous ne nous contentons pas, pour provoquer l’association, de répéter le dernier mot remémoré, nous répétons le commencement du vers tout entier.
Voici maintenant un cas tout différent rapporté par Lewes :
« Désirant nommer mon ami, le docteur Bastian, je dis le docteur Brinton ; je me repris immédiatement en disant le docteur Bridges ; je me repris encore pour prononcer enfin le docteur Bastian. Je ne faisais aucune confusion quant aux personnes; mais l’élément commun aux trois noms, à savoir la lettre B, avait servi à les rappeler tous les trois.»
Trousseau a rapporté le cas d’un malade qui avait passé trois mois à écrire tous les mots qui lui venaient à l’esprit. Dans beaucoup de cas, la première syllabe ou la dernière donnait la clef du mot suivant (ainsi chat, chapeau, peau; — bouquetière, cimetière, etc.). — Dans tous les cas de ce genre, c’est donc une partie seulement du concept présent à l’esprit qui provoque l’association.
Conséquence : associations pae ressemblance. — Or
de là résulte cette conséquence d’une immense importance, qu’une idée peut évoquer une autre idée qui, de fait, ne s’est pas trouvée avec elle en contiguïté dans l’expérience.
En effet, il suffira dès lors, pour que deux idées s’associent, qu’elles aient entre elles quelque ressemblance y c’est-à-dire qu’elles soient partiellement identiques ; en d’autres termes, qu’elles renferment quelque élément commun. Pensant cet élément de la première idée, c'est comme si nous pensions déjà une partie de la seconde, puisque cet élément est par hypothèse identique dans les deux ; et si cet élément peut à lui seul provoquer l’association, il peut donc suggérer, en vertu de la loi de contiguïté, les autres élémenis de la
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seconde avec lesquels il a coexisté antérieurement dans /a conscience. Ainsi s’expliquent toutes les associations par ressemblance, qui rapprochent, en vertu de la loi même de contiguïté, grâce à l’idenlite de l’une des parties composantes, des choses que l’expérience n’avait jamais rapprochées.
lLibcfi»té lllisîiîtée qui en réstiUe poue rimaginatioai.
— Or maintenant, si de telles associations sont possibles, il en résulte aussitôt pour l’imagination une liberté sans limite dans le rapprochement et le maniement des idées. En effet, si une idée peut évoquer non seulement celles qui, de fait, se sont rencontrées avec elle dans la conscience, mais toutes celles qui ont avec elle quelque rapport de ressemblance, quelle est l’idée qui ne pourra suggérer n’importe quelle autre idée *? Qu’on cherche, dans la multitude de nos idées, deux idées qui n’otfrent pas quelque caractère commun : on n’en trouvera point. Dans le monde, comme dit Pascal, toutes choses s’entretiennent par des liens naturels et insensibles ; de même dans l’intelligence, qui n’est que la réflexion du monde dans la conscience, s’entretiennent toutes nos idées. — L’idée d’un ciron et l’idée d’une étoile enferment l’une et l’autre les idées d’étendue, de forme, d’infinité en petitesse ou en grandeur, etc. : et voilà pourquoi Pascal, dans un passage célèbre, a pu associer ces deux idées, et se figurer l’étoile comme un ciron au regard de l’immensité, le ciron comme un système d’étoiles au regard des infiniment petits qu’il peut enfermer encore. — Entre l’idée d’un homme et l’idée d’une feuille d’arbre, il y a en commun, outre les idées de grandeur, de forme, de matière, etc., celles d’organisation, de vie, de mort, etc. : et voilà pourquoi Homère associant ces idées a pu dire: «Les générations des hommes se succèdent comme celles des feuilles. » — Quoi de plus distinct, de plus hétérogène que les deux mondes de l’étendue et de la pensée? Ces deux idées sont comme les deux pôles extrêmes de la conscience : pourtant, entre ces deux mondes, existent encore, sinon des ressemblances, du moins des analogies qui permettent à notre pensée de passer sans cesse de l’un à l’autre (comparaisons, métaphores, allégories, etc.). Le remords évoque l’idée d’un aiguillon ou d’un fouet vengeur ; la sympathie, l’idée d’un lien ou d’une chaîne, etc.
’ — D’une façon générale, on peut dire que deux choses absolument hétérogènes ne peuvent faire partie ni d’un même monde, ni d’une même conscience : ni d’un même monde, puisqu’elles n’auraient entre elles aucun rapport ; ni d’une même conscience, puique cette conscience ne pouvant jamais passer, soit immédiatement, soit par
IMAGINATION ET ASSOCIATION
une série quelconque de moyens termes, de l’une à l’autre, se trouverait par là même comme coupée en deux.
Résumé. — Ainsi toutes nos idées ont quelque chose de commun; et, par conséquent, en vertu de l’association par ressemblance, toute idée peut, le cas échéant, évoquer à sa suite n’importe quelle autre idée. Toute idée est comme un point où se croisent en tout sens des chemins qui mènent partout, comme un centre d’où la pensée peut rayonner dans une infinité de directions ^ Or, si toutes les acquisitions antérieures de notre esprit, tous nos souvenirs sont ainsi disponibles, et pour ainsi dire sous la main pour la création d’assemblages nouveaux, comme les touches d’un clavier sous les doigts du musicien pour l’invention de mélodies nouvelles, qu’esl-ce que l’imagination pourrait demander de plus ?
§ ni
Conditions de ces associations pai* i*cssciiMl>lance. —
Remontons maintenant en arrière et cherchons les conditions déterminantes de ces associations par similarité, qui sont elles-mêmes la condition principale de l’imagination et de tous ses ouvrages.
Prépondérance dans la conscience de la partie du concept qui opère Sa suggestion. — Puisque toute association par ressemblance est provoquée par cette partie seulement de l’idée qui lui est commune avec l’idée suggérée, la question à résoudre est celle-ci : Comment, un tout complexe étant présent à la conscience, un fragment de ce tout, et non ce tout lui-même pris dans son entier, opère-t-il l’association? — La raison se devine aisément : il faut que ce ÎY‘à^mQn\so\i prépondérant dans la conscience, et qu’il y fasse saillie, tandis que le reste du tout sera relégué dans l’ombre; il faut qu’il soit, en quelque sorte, dans la conscience comme s’il était le tout ; et que le reste du tout soit comme s’il n’était rien, comme s’il n’était pas. A cette condition, ce fragment jouira seul de l’influence suggestive, tandis que l’influence du reste sera annulée. Il en est ainsi en tout ordre de choses : partout l’influence exclusive d’un seul s’établit par l’annulation des autres.
Toute associatloai pa^ésuppose uue dîsisoclation. — La condition des associations par ressemblance, c’est donc, comme
1. Au point de vue physiologique, on pourra se représenter une multitude de fibres conductrices qui relient entre elles toutes les parties du cerveau et permettent à l’impression de s’irradier dans tous les sens.
PSYCHOLOGIE.— CHAPITRE XVIII
Ta dit W. James une dissociation préalable, une analyse, une abstraction qui distingue et sépare les éléments d’un tout habituellement associés dans l’expérience, et extrait de ce tout quelques-uns de ces éléments, pour en faire l’objet exclusif de la pensée actuelle. Si nous n’avions le pouvoir de dissoudre d’abord les assemblages de l’expérience, nous n’aurions pas celui de composer, avec leurs éléments, des assemblages nouveaux. Les mêmes représentations, revenant toujours telles quelles à la conscience, seraient toujours suivies des mêmes représentations; car les mêmes antécédents sont naturellement suivis des mêmes conséquents, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si un miroir, qui reçoit sans y rien changer les images des choses, était susceptible de mémoire, les mêmes processions d’images défileraient toujours en lui. Mais nous ne sommes pas inertes et passifs comme le miroir; nous ne sommes pas « spectateurs impartiaux » ; nous réagissons sur l’action des causes extérieures, nous modifions les données de l’expérience : et dès lors des antécédents nouveaux sont suivis de nouveaux conséquents, de nouvelles causes produisent de nouveaux effets. L’originalité dans la composition ou l'invention suppose donc l'originalité préalable dans la décomposition. La synthèse imaginative implique une analyse qui, en délivrant les éléments des combinaisons où ils étaient engagés, leur rend l’aptitude et la liberté d’entrer dans de nouvelles combinaisons. De même les magiciens de la fable commençaient par dissoudre en ses éléments un corps usé et vieilli, pour lui donner ensuite, par une seconde création, une vie, une jeunesse, une beauté nouvelles.
L'originalité de Tassociation en raison de la puissance de dissociation. — Par suite aussi l’on conçoit que le pouvoir d’innover, c’est-à-dire de s’écarter de l’expérience dans V association, doit être en raison directe du pouvoir de s’écarter de l’expérience, c’est-à-dire de la décomposer et de la résoudre, dans la dissociation. Car plus est simple un élément de conscience, plus aussi il est général (c’est-à-dire plus grand est le nombre des représentations où il se retrouve, la généralité étant toujours en toute chose proportionnée àla simplicilé) ; et plus il est général, plus est grand le nombre des associations par ressemblance qu’il est susceptible de provoquer. La fécondité de l’imagination
1. Voyez la belle étude de James sur Z-a caractéristique intellectuelle de l'homme, traduite et commentée par M. Renouvier, Crit. phiL, 1873. — Nous y faisons cidessous plusieurs emprunts.
IMAGINATION ET ASSOCIATION
qui construit est donc en raison de la subtilité de l’analyse qui curieusement défait et divise. C’est ainsi que le mosaïste, qui travaille avec des fragments plus légers que les blocs énormes difficilement maniés par l’architecte, est plus libre que lui dans ses combinaisons ; mais combien le mosaïste lui-même, avec ses petits blocs à forme et à teinte fixes, est moins libre que le peintre qui manie sur sa palette les éléments mêmes de la couleur ! — On voit déjà par là quelle correction il faut apporter à ce qu’on avait dit plus haut (ch. xvi) touchant les inventions de l’imagination et du génie. Les inventions, disions-nous, se réduisent en somme, à leur point de départ, à des associations passives et machinales. Oui, mais ces associations présupposent des dissociations où se déploie toute l’activité, toute l’originalité, toute la personnalité de l’esprit L
Cause»» de ces dissociations : 1'^ Variations des circonstances concomitantes. — Pour le montrer, cherchons les conditions d’où dépendent ces dissociations elles-mêmes. On peut signaler d’abord, avec M. Spencer, une cause extérieure et qui ne dépend pas de nous, à savoir : la variation des circonstances concomitantes. C’est une loi générale de la représentation que des expériences répétées d’objets qui sont semblables par une circonstance ou un caractère, et qui diffèrent par d’autres circonstances ou d’autres caractères, doivent produire comme résultat, dans la représentation ultérieure, une idée abstraite dans laquelle la portion commune à toutes ces expériences sera seule mise en relief. Pour cela, il n’est pas besoin d’une application particulière de l’esprit, d’une direction de l’attention, d’une abstraction volontaire qui sépare les caractères communs des caractères particuliers. C’est un effet en quelque sorte mécanique.
Quelque chose d’analogue se produit dans la formation de ces portraits appelés portraits composites ou génériques, dans lesquels les traits communs à plusieurs portraits d’une même personne ou de membres d’une même famille, présentés successivement devant l’appareil, sont mis en relief, tandis que les traits particuliers s’effacent et s’éliminent. — Pareillement, dans l’expérience d’objets en partie semblables, en partie différents, les impressions identiques s’additionnent, les impressions variables se recouvrent et se confondent. Par suite, dans la remémoration, on a une représentation nette et précise de la portion commune, une représentation indécise
1. Et elles supposent aussi, une fois faites, la réflexion qui les féconde, et, s’il s’agit d’inventions scientifiques, la démonstration qui les vérifie.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVIII
et confuse de la portion variable. La dissociation ou abstraction se fait donc ici d’elle-même. — C’est pourquoi des dissociations de ce genre s’opèrent même chez les animaux. Un chien reconnaît son maître sous les costumes les plus divers. Un chien reconnaît toutes les variétés de chiens et ne les confond jamais avec les chats. — Ainsi Videntité d'une circonstance dans la variation des circonstances concomitantes est une première cause, une cause en quelque sorte mécanique de la dissociation.
2" Attentiou électîTe. — Mais l’etfet de cette cause ne s’étend jamais bien loin, comme on le voit par les dissociations et les associations dont les animaux sont capables L La principale cause de dissociation doit être cherchée dans l’intérieur même du sujet, dans son activité propre, dans son mode spécial de réaction sur l’expérience donnée : c’est la concentration de l’esprit sur telle ou telle, partie de notre expérience, à raison de l’intérêt spécial que cette partie nous présente par suite de notre nature propre, de nos tendances, de nos aptitudes, de nos besoins; c’est en un mot l’attention élective et exclusive, motivée elle-même par ce que W. James appelle c( les idiosyncrasies d’intérêt », c’est-à-dire par nos goûts, nos besoins personnels, ou les fins particulières que nous poursuivons.
Nous retrouvons ici le rôle de la volonté et du sentiment, dont on a parlé plus haut. Pour simplifier, considérons à la fois cette double influence, et distinguons trois cas principaux, suivant que l’attention résulte d’un intérêt pratique, d’un intérêt esthétique ou d’un intérêt intellectuel.
Cette attention peut résnltei* : A. D’un intérêt pratique.— L’intérêt pratique nous fait discerner dans les agrégats que présente la nature certains caractères, et l’attention concentrée sur ces caractères donne lieu à des associations originales qui sont des inventions ou qui les préparent. Un singe, observé par Fr. Cuvier, discerna un jour dans une serviette cette propriété de pouvoir servir, comme sa propre main, à amener des objets vers lui, et i s’en servit en effet pour atteindre une noix placée hors de sa portée. Mais aucun animal n’est allé jusqu’à discerner, malgré les exemples qu’il a eus sous les yeux et l’intérêt qu’ils lui présentent, la propriété que possède un morceau de bois d’entretenir le feu, non plus
1. Un animal ne pourra jamais séparer des touts dont ils font partie les caractères communs du chat et du bœuf, de façon à associer ces especes dans une même classe.
IMAGINATION ET ASSOCIATION
que la propriété que possède un morceau de charbon qui roule d’un feu allumé et le déloge de la place qu’il occupe au foyer, de pouvoir y être rejeté par un simple mouvement de la patte. Aussi rien n’est plus borné que les inventions des animaux, rien n’est plus court que leur industrie. — L’homme, au contraire, peut toujours isoler par la pensée ce qui dans un tout l’intéresse pratiquement ; et, ruminant ensuite sur cet objet, il en tire commodité et avantage. Il remarque la propriété qu’a le bois de s’échauffer par le frottement : une association par ressemblance rappelle à ce moment à son esprit la chaleur qui se dégage d’un feu allumé, d’où il conçoit que, par le moyen du frottement, il pourra se procurer du feu. — Il remarque le tranchant d’un éclat de silex : une association par ressemblance lui rappelle ses ongles ou ses dents, et il imagine la hache ou le couteau qui taillera et divisera mieux que les ongles et les dents. — -Il remarque le mouvement de détente d’une branche pliée qui se redresse: il songe alors au mouvement de son bras lançant une pierre ou un trait, et il construit l’arc qui lance les flèches plus juste et plus loin que son bras. — « Nécessité l’ingénieuse, » dit le proverbe ! La nécessité est, en effet, la mère des arts pratiques, parce que, stimulés par la nécessité et cherchant partout la satisfaction de nos besoins, nous tournons et retournons les choses dans tous les sens, nous les envisageons sous tous les aspects, jusqu’à ce qu’un de leurs caractères, ainsi envisagé à part, provoque tout à coup une association d’idées qui nous en révèle l’importance, l’utilité : après quoi, il n’y a plus qu’à exploiter notre découverte.
Empruntons à W. James, pour en finir avec l’intérêt pratique, un exemple d’un haut intérêt. Pourquoi un animal, si intelligent qu’il soit, est-il incapable de langage? Pourtant un animal peut posséder un, deux, trois, dix signes, et les employer à propos (ainsi le chien lorsqu’il veut entrer dans la maison, aboie d’une certaine façon, pour se faire ouvrir la porte ; on peut même lui enseigner quelques signes et leur emploi). Pourquoi donc l’animal n’a-t-il pas la faculté du langage? Le voici : c’est qu’il n’arrive jamais à concevoir Vidée du signe dans sa généralité. Chaque signe « demeure pour lui plongé dans son application particulière, sans évoquer l’idée d’autres signes possibles et d’autres applications parallèles ». Le signe ne lui apparaît jamais comme un moyen universel de tout désigner. — Au contraire, que se passe-t-ii dans une intelligence humaine? En faisant usage d’un signe particulier, l’homme porte son attention sur ce rapport de signe à chose signiliée qui s’y trouve in-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVIII
dus. Par cela même que ce rapport est ainsi conçu abstraitement, il provoque une association par ressemblance qui rappelle le souvenir des autres signes où le même rapport était inclus. Ces cas, ainsi rapprochés par l’association, l’homme en saisit la ressemblance. L’idée du rapport de signe à chose signifiée, d’abord simplement abstraite, devient alors générale, c’est-à-dire que ce rapport est conçu comme identique dans tous les cas remémorés, et comme pouvant se retrouver identique dans une infinité d’autres cas possibles; or, une fois que ce rapport est conçu dans sa généralité, on peut dire que le langage est inventé. Il ne reste plus qu’à trouver les moyens d’exécution, c’est-à-dire à former et à assembler les mots.
La grande invention dans le langage, c’est Vidée même du langage. Or l’idée générale du langage résulte d’une association par similarité ; et cette association est provoquée elle-même par l’abstraction du rapport de signe à chose signifiée, lequel se trouvait enveloppé dans l’emploi de tel geste ou de tel cri pour désigner tel objet particulier L
B. D’nn intérêt esthétique. — H y a des esprits qui considèrent en général les choses par leur côté pratique : ce sont les esprits positifs. D’autres sont plus sensibles à l’aspect esthétique, pittoresque, poétique des choses : ce qui les frappe, c’est la forme des choses, leur physionomie, leur expression, leur sens caché. — Or ces caractères, détachés par la pensée, suggèrent naturellement d’autres caractères du même genre; et l’esprit est ainsi jeté dans une suite de pensées et de sentiments poétiques. — Léonard de Yinci dit quelque part qu’en passant près de murs vieux et effrités, il lui semblait apercevoir parfois dans les inégalités du plâtre ou du mortier comme des fourmillements de batailles. Évidemment, son œil saisissait seulement quelques linéaments confus, l’association par ressemblance faisait le reste. — Quand Raphaël aper-
1. Il y a quelques exemples d’aveugles-sourds-muets auxquels on a entrepris de donner un langage (tactile). On faisait pour cela saisir aux sujets un objet familier, en même temps qu’on leur faisait toucher les lettres en relief qui composent le nom de l’objet. Dans les premiers temps, ces signes n’étaient pour eux, comme ils auraient pu l’être pour des animaux, qu’une collection de signes particuliers, de l’ensemble desquels l’idée du signe en général, « le dessein générai de signification », n’avait point encore été extrait. Aussi, comprenant peu l’utilité d’un pareil travail, ils ne s’y prêtaient qu’avec répugnance. Mais, au bout d’un certain temps, variable suivant l’intelligence du sujet, tout à coup l’idée de la vertu du signe se dégage, le signe est conçu comme un instrument universel pour tout dire et tout comprendre : et dès lors le sujet se montre aussi avide d’apprendre des signes qu’il l’était peu auparavant. Voy. Revue philosophique, t. VII, p. 318.
IMAGINATION ET ASSOCIATION
cevait dans les rues ou sur les places de Rome une paysanne de fière tournure et de noble physionomie, il emportait une empreinte qui suscitait en lui une multitude d’images analogues; et, peu à peu, dépouillant ce qu’elle pouvait avoir de vulgarité, et s’embellissant de grâces nouvelles, la fille du peuple se transformait dans son imagination en madone d’une idéale beauté*. — Goethe parle quelque part de ces fortunés mortels « qui voient tomber les feuilles et n’en concluent autre chose sinon que l’hiver approche». C’est une association par contiguïté qui témoigne d’un esprit droit et sain. Combien de pensées différentes la chute des feuilles et l’approche de l’hiver n’ont-elles pas inspirées aux artistes et aux poètes ! — Dans notre siècle, la poésie et tous les arts se sont surtout alimentés du sentiment de la nature. Or toute la poésie de la nature est faite d’associations par similarité entre certains aspects du monde physique et certains côtés du monde moral. Ce qui poétise la nature, c’est l’âme et la vie que nous lui prêtons; et nous ne voyons en elle l’âme et la vie qu’en l’assimilant à nous-mêmes.
C. D'un intérêt intellectuel. — Enfin, suivant que la curiosité de notre intelligence, à son tour, s’arrête sur telle ou telle propriété des choses, l’association par ressemblance nous ouvre encore telle ou telle suite de pensées. — Un tel, dans les idées, remarque surtout les mots; et, dans les mots, les sons. A ces sons il associe des sons analogues et fait des calembours. — Un autre prend les idées par leurs petits côtés, par leurs circonstances accidentelles; or les choses les plus distinctes au fond sont souvent analogues par quelque accident; de lâ, grâce â l’association par ressemblance, des rapprochements inattendus et piquants, des rencontres d’esprit. Même parmi ceux qui prennent les choses comme il faut les prendre, c’est-à-dire en s’attachant au fond, à l’essence, et non à l’accident, chacun, choisissant pour soi une part de la besogne, s’en va de son côté. Mettez, a-t-on dit, dans une même campagne, un peintre, un ingénieur, un géologue, un laboureur, un jardinier, un économiste ; l’un pensera au parti qu’il pourrait tirer dans un tableau du paysage qu’il a sous les yeux; l’autre étudiera l’origine des terrains sur lesquels ils marche ; celui-ci observera le mode de culture qu’il aperçoit; celui-là verra une route à percer, etc. *. On dira plus loin le
1. C’est cc que dit Raphaël lui-même dans une lettre souvent citée. Voir dans la Grammaire des Arts du Dessin de Ch. Blanc le prototype de la Vierge de la Sainte Famille, du Louvre.
2. On voit par là que la nature particulière des associations ne fait pas, comme on le dit d’ordinaire, la nature particulière des esprits, mais qu’elle en résulte. On prend pour cause cc qui est efl'et.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XVIII
rôle des associations de ce genre dans les découvertes scientifiques (chap. xix).
C^aicliesiou. — Ainsi, en vain dans le monde tout est, comme dit Lucrèce, toujours la même chose: l’homme, grâce à «la faculté d’associer diversement les données de l’expérience, grâce surtout à la facilité avec laquelle un mode donné de penser se rompt en lui soudainement et éclate en éléments qui se recomposent en d’autres manières » (Renouvier), — l’homme a le pouvoir de se donner à luimême, dans ce monde uniforme et monotone, un spectacle toujours divers et toujours nouveau. Par cela seul, il met déjà une distance infinie entre lui et les animaux, « esclaves de la routine, asservis à la pensée sèche et tranchée ».
Si le plus prosaïque des êtres humains pouvait être un moment trans porté dans le sensorium d’un chien, il serait effrayé du manque d’imagination qu’il y a là. Les pensées n’y appellent pas leurs semblables, mais seulement leurs consécutives habituelles. Un coucher de soleil n’y évoquera pas la métaphore de la mort d’un héros, mais bien l’idée du repas parce que c’en est l’heure (W. James).
L’animal est comme emmuré dans son expérience ; il tourne toujours dans ce cercle étroit, comme dans une cage; il n’y a point de perspective dans sa pensée, il fait nuit dans son cerveau. Au contraire, chaque pensée qui se présente à l’esprit de l’homme, comme un astre qui se lève en projetant des lueurs jusqu’à l’autre bout de l’espace, fait le jour dans son âme et lui ouvre l’infini.