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CHAPITRE XIX

COMBINAISON (Suite)

LES SUGGESTIONS DE l’ I M A G I N AT 10 N DANS LES SCIENCES

Les résultats acquis dans la leçon précédente, en y joignant ce qui a été dit plus haut des conditions de la mémoire^, vont nous permettre de rendre compte, dans une certaine mesure, des deux effets de l’imagination les plus intéressants parmi ceux que nous avons énumérés (ch. xvii), savoir : les suggestions de l’imagination qui préparent les découvertes scientifiques, et les créations de l’imagination qui font les œuvres d’art.

Rôle de l'imagîiiation daiisi les» découvertes» scieutifiqiiesi : l’idée. — Nous avons déjà constaté le rôle de l’imagination dans les sciences. Dans toute découverte scientifique, on peut distinguer deux moments : la suggestion et la vérification; l’idée

1. Rappelons, en y insistant, celles de ces conditions qui nous intéressent ici particulièrement. Parmi les conditions qui rendent les souvenirs sûrs et durables, il faut placer la force de Vimpression, ou, au point de vue psychologique, la netteté, la précision, la vivacité de la perception première. Par là on est amené à comprendre comment les matériaux mis à la disposition de l’imagination sont différents suivant la nature des esprits. Celui qui est bien doué pour la perception des qualités sensibles, qui a le sens des couleurs, des sons, des saveurs, garde le souvenir de ces qualités. Celui qui conçoit nettement les notions scientifiques qui représentent la nature au moyen d’abstractions et de symboles, conserve mieux qu’un autre le souvenir des notions de ce genre, et les a au besoin à sa disposition.— Il est rare que le même esprit soit à la fois bien doué pour la perception et la mémoire des qualités sensibles, et pour la perception et la mémoire des notions abstraites et scientifiques. — 11 est même rare qu’on soit également bien doué pour les perceptions des divers sens. Que de musiciens n’entendent rien à la peinture, et réciproquement! — La spécialisation va plus loin encore. On a rarement au même degré le sens des formes et le sens des couleurs. Dans la perception visuelle des objets, les uns sont plus frappés par le contour, les autres par la couleur. Les premiers voient les objets comme des dessins, les autres comme des taches; ceux-là font les peintres dessinateurs, ceux-ci les peintres coloristes.

Ajoutons que la concentration de Vesprit sur un objet est aussi une condition essentielle de la mémoire, que rien n’est plus propre à produire cette concentration que le sentiment, le goût pour certains objets, le plaisir qu’on y trouve, et que ce goût et ce plaisir dépendent eux-mêmes en grande partie de l’aptitude de l’esprit ou des sens à percevoir ces objets avec facilité et netteté.

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et la preuve. Or, si la preuve est affaire de calcul ou d’expérience, l’idée est suggérée à l’esprit par l’imagination. L’idée, dit Cl. Bernard, c’est (( une révélation », c’est « un trait de lumière », elle apparaît « comme l’éclair ». Qui ne reconnaîtrait à ces caractères un effet de l’imagination? — Il s’agit d’en comprendre la nature et l’origine.

L’entreprise peut sembler téméraire. La manière même dont cet effet est caractérisé par le vulgaire et par les savants eux-mêmes semble avertir le psychologue de l’inutilité de ses efforts pour l’analyser et le comprendre. C’est, dit-on, «une inspiration», «une illumination » soudaine qui surprend celui-là même qui la reçoit. Il y a là quelque chose de mystérieux : c’est « lequidproprium », « le quid divinvm » qui fait le génie. Il faut renoncer ici à analyser, et se contenter d’admirer sans chercher à comprendre. — Pourtant on peut toujours essayer. On compare l’apparition de l’idée à un éclair, à un coup de foudre : mais ces comparaisons mêmes doivent encourager le psychologue. Car ces phénomènes aussi n’ont-ils pas semblé longtemps mystérieux et divins? Et cependant la science sait aujourd’hui d’où vient la foudre et comment jaillit l’éclair.

IVature de ridée et conditious de son apparition. — On peut démontrer que le plus grand nombre des suggestions imaginatives qui, dans la plupart des cas*, préparent les découvertes scientifiques se ramènent à des associations par ressemblance d’une nature particulière, et que ces associations sont rendues possibles par une dissociation préalable, laquelle a elle-même pour conditions une aptitude spéciale de l’esprit pour un certain ordre de conceptions et une concentration énergique des forces intellectuelles sous l’empire de la volonté.

1. Ce n’est pas toujours le cas : une découverte peut être due aussi : 1° au hasard : comme un accident peut jeter un navigateur sur une terre inconnue, un accident peut faire découvrir à un savant un corps nouveau ou une propriété nouvellie; — 2“ au raisonnement : la déduction peut conduire en algèbre à un résultat inattendu ; dans les sciences physiques, lorsque parmi plusieurs antécédents A, R, C il faut découvrir la cause d’un conséquent a, c’est le raisonnement qui conduit à essayer tour à tour chacun d’eux, et qui, par l’exclusion de ceux qui ne sont pas cause, détermine la vraie cause; — 3° à l’observation ; en cherchant dans le ciel, l’astronome peut découvrir une planète. — Il peut même arriver que l’expérience ou l’observation instituée en vue de vérifier une hypothèse démente cette hypothèse, et révèle du même coup la vérité qu’on n’avait pas soupçonnée (voy. Cl. Bernard, Intr. à l'étude de la méd. expér.,\i. 272-285). Mais la plupart d?s découvertes ont été d’abord des pressentiments de l’imagination.

L’idée est une association par ressemblance. — Lorsqu’une découverte est suggérée par l’imagination, elle se ramène presque toujours*, disons-nous, à une association d’idées par ressemblance. « Une découverte, dit Cl. Bein^d {Introd. à Vétudede laméd. exp., p. 67), est en général un rapport imprévu. » «L’hypothèse, dit Helmholtz, est la divination d’une uniformité » (La pensée en médecine, Revue scient., 6 juillet 1878). A propos d’un certain objet perçu ou conçu, penser à un autre objet qui lui ressemble, voilà tout le secret.

Difficulté de ces associations. — Mais, dira-t-on, si la chose est si simple, pourquoi les grandes découvertes sont-elles si rares? Le génie devrait courir les rues. — Mais si, dans certains cas, rien n’est plus facile que les associations par ressemblance, rien, dans d’autres, n’est plus difficile.

« Il est facile, dit Helmholtz (Ibid,), de trouver des analogies superficielles; elles donnent de l’intérêt à la conversation... Mais la découverte d*une loi nouvelle est la découverte d’une analogie restée jusqu’alors inconnue dans renchaînement des phénomènes de la nature... Pour trouver des idées nouvelles, il ne suffit pas de ramasser des analogies superficielles, il faut pénétrer profondément dans la contexture de l’ensemble. » (Cf. Cl. Bernard, ib., p. 59.)

Saisir des ressemblances est à la portée de tous, quand les ressemblances sont si nombreuses et si frappantes qu’elles crèvent, comme on dit, les yeux. Aucune difficulté, en voyant le portrait d’une personne que l’on connaît, de penser à l’original. Mais rien n’est plus difficile au contraire, quand les ressemblances sont subtiles et délicates, et surtout quand elles sont masquées par un amas de différences frappantes.

Degrés divers dams l’aptitude à saisir les ressemblances. — L’aptitude plus ou moins grande à saisir les ressemblances est la principale différence qui sépare l’intelligence de l’animal de celle de l’homme, l’intelligence des esprits fins de celle des esprits grossiers, l’intelligence du vulgaire de l’intelli-

1. Nous n’osons pas dire toujours; pourtant, en cherchant bien, on arriverait peut-être à prouver que toutes les fois que l’imagination est en jeu, c’est quelque ressemblance, quelque analogie aperçue entre le cas présent et d’autres cas connus qui détermine le pressentiment de la vérité.

KABiER. — Psych.

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gence du savant. Un perroquet apprend un certain mot : ce mot revient à sa mémoire n’importe quand, n’importe comment; il le répète à tort et à travers, et à tout propos. Un chien, animal plus intelligent que le perroquet, peut associer un certain signe avec ï’idée d’un objet particulier, et produire ce signe chaque fois qu’il reconnaît cet objet : à la vue d’un certain signe, ou à l’ouïe d’un certain son, un chien dressé prend une attitude qu’on lui a enseignée. Mais, pour peu que le geste ou le son s’éloigne du geste ou du son habituel, l’animal est dérouté et l’association ne joue plus.

«: Au contraire, ditM. Taine {De Vint., t. II, p. 247), l’enfant à qui l’on a appris à désigner le chien de la maison par le mot oua-oua, répétera ce mot à propos des caniches, des carlins ou des terre-neuve de la rue; un peu plus tard, il dit oua-oua à propos d’un chien en carton qui n’aboie pas, mais qui marche sur des roulettes; puis à propos d’un chien de bronze immobile et muet sur la pendule; puis à propos d’un petit cousin qui marche à quatre pattes dans la chambre; puis enfin à propos d’un dessin qui représente un chien. »

Maintenant, les hommes ne possèdent pas tous cette faculté au même degré.

« Ce qui distingue les races bien douées des races bornées, les esprits fins des esprits vulgaires, c’est le pouvoir de saisir des analogies plus délicates ou nouvelles, de les discerner sous l’amas des grosses circonstances frappantes, les seules qui soient capables, quand l’esprit est commun, de laisser en lui leur empreinte. » (Taine, ibid., t. I, ch. ii.)

« Celui-là, remarque justement M. Bain {Sens et Intelligence, p. 154), n’était pas un esprit vulgaire qui, pour la première fois, s’aperçut que l’eau possède une propriété identique avec la force de l’homme et de l’animal, la propriété de mettre d’autres masses en mouvement. Aujourd’hui que nous sommes familiarisés avec cette idée, rien ne nous semble plus simple; mais, si nous nous reportons à cet état primitif de l’esprit où l’eau courante ne l’affectait que par sa surface brillante, son murmure, les dévastations qu’elle cause, nous comprendrons que ce n’est pas dans la première intelligence venue que la vue d’une eau courante put éveiller l’idée de la force musculaire d’un animal. »

Cette aptitude est Téléinent essentiel du jg^éiiie scientifique. — Cette même faculté, poussée à un degré supérieur, fait les inventeurs dans les sciences. Quel est en effet le but poursuivi par la science? C’est essentiellement d’expliquer les phénomènes en les assimilant les uns aux autres, et en les faisant rentrer sous des lois communes. Expliquer, c'est identifier l'inconnu à ce qui était déjà connu, et transporter par suite à l’inconnu tout ce que

l’on savait déjà du connu ; expliquer, c'est supprimer VinconnUy en montrant qu'il se ramène à ce qu' on connaissait déjà. Ainsi, expliquer l’ascension d’une plume légère ou d’un ballon dans l’air, ou d’une colonne de mercure dans un tube où l’on a fait le vide, c’est faire rentrer ces divers phénomènes sous l’unique loi de la pesanteur, c’est identifier les cas si différents en apparence de la pierre qui tombe vers la terre et de la plume ou du ballon qui s’en éloigne.

« La science, dit M. Bain qui a supérieurement traité ce sujet, est la recherche des lois générales, elle est essentiellement généralisation. Le problème prend divers aspects, mais il faut toujours pour le résoudre une puissante faculté d’identification. 11 y a des découvertes qui en dépendent exclusivement; nulle série de découvertes un peu étendue ne peut s’en passer. Par suite, l’essence même de la généralisation étant de réunir par l’attraction de la ressemblance les choses éloignées, cette force attractive est la main droite du savant. » {Sens et Intelligence, p. 465).

Exemples. A. mécanique : découTcrte de <1. Watt. —

Pour bien faire comprendre cette vérité, donnons quelques exemples pris des différents ordre de sciences.

Une des plus grandes découvertes dans la mécanique est celle de la force de la vapeur. Or que fut cette révélation subite dans l’esprit de J. Watt? Une identification de la force expansive de la vapeur avec les sources de force mécanique déjà connues, telles que la force de l’animal, du vent, d’un courant, etc.

Pour l’œil d’un observateur vulgaire, qu’élait-ce que la vapeur? Un amas de nuages dans le ciel ou un sifflement au bout du bec d’une bouilloire, à quelques pouces duquel se formait un petit nuage tourbillonnant. Il se peut même qu’on eût observé déjà le soulèvement du couvercle. Mais pour que le phénomène éveillât dans l’esprit l’idée d’un coup de vent, d’un jet d’eau ou d’un effort musculaire, la différence était trop grande et la ressemblance trop insignifiante el trop lointaine. Pour que l’association pût avoir lieu, il fallait un esprit qui fût indifférent aux effets superficiels des choses, qui tînt de la nature aussi bien que de l’éducation une vive susceptibilité pour les propriétés mécaniques des corps, et aussi une aptitude merveilleuse à saisir les ressemblances sous le voile de la différence. (Bain, p. 452.)

B. Histoire naturelle : classifications. Gcetlie, Oken.

— Celui-là fit une découverte importante en histoire naturelle, qui retira de la classe des oiseaux la chauve-souris qui vole dans l’air, et de la classe des poissons la baleine qui vit dans l’eau, pour les ranger dans la classe des mammifères, à côté du bœuf et de l’homme

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lui-même. Là encore il s’agissait de dégager une ressemblance intime des différences manifestes qui arrêtaient les observateurs vulgaires. Toute la différence entre les classifications artificielles et les classifications naturelles n’est autre que la différence entre des identifications faciles, fondées sur des ressemblances superficielles, et des identifications difficiles, fondées sur des ressemblances profondes. — Autre exemple : La découverte de la circulation du sang eut, comme on sait, pour point de départ, dans l’imagination de Harvey, une identification entre les veines munies de leurs valvules et un corps de pompe muni de sa soupape.

Une des suggestions les plus lumineuses en botanique fut fanalogie découverte par Gœthe entre la fleur et la plante tout entière. Il remarqua dans l’arrangement des feuilles autour de la tige une analogie avec l’arrangement circulaire des pétales de la fleur, en dépit de la grande différence de l’apparence générale^. — Oken se promenait un jour (1806) dans une forêt du Harz, lorsqu’il trouva sur le sol le crâne blanchi d’une biche; la ressemblance de la base du crâne avec la colonne vertébrale lui sauta aux yeux. Oken a dépeint lui-même ce moment dans un langage expressif : c Uamassé, retourné, regardé, ce fut fini ! L’idée traversa mon cerveau comme un éclair : c’est une vertèbre! Et depuis ce temps-lâ, le crâne est une vertèbre, d [Rev. scient. , 29 nov. 1876.) — Cl. Bernard observa un jour par hasard que l’urine de lapins apportés dans son laboratoire était claire et acide comme l’urine des carnivores, au lieu d’être alcaline et trouble comme celle des herbivores. « Cette observation, dit-il, me fit venir la pensée que ces animaux devaient être dans les conditions alimentaires des carnivores, d Partant de là, Cl. Bernard démontra en effet que tout herbivore à jeun est transformé en véritable animal carnivore vivant de son propre sang et se nourrissant de viande. (Cl. Bern., Introd.^ p. 267.)

C. Cliimîe : aissiiuilatioii de la rouille et de la combustion, etc. — Nous savons aujourd’hui que le phénomène de la rouille n’est qu’un cas de combustion. Quelle différence pourtant entre un morceau de fer qui se couvre de rouille et la bûche qui brûle dans la cheminée!

La distance est si grande que, l’assimilation fut impossible tant qu’un trait d’union ne fut pas trouvé. Ce trait d’union, ce furent les expériences de Priestley sur l’oxyde rouge de mercure. Elles montrèrent que, lorsqu’on brûle le mercure, il se convertit en une poudre rouge plus lourde que le métal primitif. Or, d’une part, brûler du mercure, c’est la même chose que de brûler du charbon ; d’autre part, le fer qui se rouille prend aussi

1. Oken a de même reconnu dans la feuille un abrégé ou diminutif de la plante. Les ramifications des veines de la feuille sont, en fait, une miniature du végétal tout entier, avec la tige mère, ses branches, ses rameaux.

[MAGINATION SCIENTIFIQUE.

une teinte rouge et devient plus lourd. Grâce à ce moyen terme, les deux extrêmes purent être rapprochés et l’assimilation être faite. (Bain, Ibid.,

D. Phtisique: interfcreiiecs»; dccoiiYCi*tesi de Frankliu, de IVewfoii. — La théorie des interférences, l’une des plus belles conquêtes de la physique moderne, par laquelle on a expliqué comment deux lumières superposées produisent de l’obscurité, a eu pour origine première une assimilation entre les atomesinvisibles d’éther et deux corps visibles qui, en se rencontrant, restent immobiles, parce qu’ils tendent, avec une même force, à se mouvoir en sens opposé. — L’une des plus grandes assimilations, dans le domaine de la physique, est celle par laquelle Franklin identifia le tonnerre et l’éclair à l’électricité telle qu’elle se produit dans la machine électrique.

« Le phénomène de la décharge de la foudre était un fait mystérieux; les émotions que les hommes ressentent d’ordinaire sous l’impression de ce phénomène contribuaient à le rendre encore plus impénétrable, car rien n’est plus difficile que d’identifier, dans une similarité purement intellectuelle, un fait qui excite des émotions profondes avec un fait qui n’excite aucune émotion... Il fallait une intelligence froide comme celle de Franklin pour attaquer un problème de ce genre... Tandis qu’il promenait son regard impassible sur l’orage, l’éclair s’identifia dans son esprit avec l’étincelle d’une décharge électrique, au milieu d’une diversité de caractères dont peu d’intelligences eussent pu s’affranchir. » (Bain, p. 489.)

Mais l’exemple le plus frappant est celui de la découverte qui a étendu le plus loin le savoir de l’homme, celle de la gravitation universelle. Cette découverte consiste essentiellement dans une identification entre la force qui fait tomber les corps pesants sur la terre, et la force qui tend à faire tomber les planètes sur le soleil. C’est encore un cas d’association par similarité. Mais jamais association ne fut plus difficile et ne demanda plus de génie. Car que peut-on imaginer de plus dissemblable que la chute d’une pierre ou d’une pomme sur la terre et le mouvement des planètes autour du

1. L’identification faite par Lavoisier entre la combustion et la respiration est encore plus remarquable. — Un exemple non moins frappant est fourni par l’assimilation faite aujourd’hui par les chimistes entre l’hydrogène et les métaux. Qu’y a-t-il au monde de plus différent en apparence qu’un gaz et les métaux, la substance la plus légère et les substances les plus lourdes? Mais l’hydrogène se combine avec l’oxygène, et se comporte dans des composés supérieurs à la façon d’un métal. Qu’un esprit puisse s’affranchir de la considération des propriétés physiques ou plus immédiatement sensibles de l’hydrogène, qu’il soit surtout frappé de la façon dont il se combine chimiquement, l’association entre l’hydrogène et les métaux pourra avoir lieu (Bain, p. 454).

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soleil ? Il est clair qu’une longue analyse des deux phénomènes dut préparer l’association. Newton avait, pendant des années, étudié les mouvements célestes. Il avait décomposé le mouvement des planètes et trouvé que ce mouvement était le résultat de deux forces, la force centripète, qui, si elle agissait seule, jetterait les planètes sur le soleil, et la force tangentielle, qui, si elle agissait seule, lancerait les planètes dans l’espace suivant la tangente à leur orbite. Cette analyse était déjà un puissant effort d’intelligence.

« Mais jusqu’ici le fait de l’attraction solaire restait isolé dans son esprit... D’autre part, Newton connaissait, comme tout le monde, la chute des corps. Mais tant que la pesanteur n’était pour lui, comme pour tout le monde, qu’un phénomène de poids sensible, capable de blesser, de briser, etc., il ne pouvait y reconnaître une ressemblance avec l’attraction des planètes par le soleil... Il fallait que quelque effort de méditation dégageât le fait de la pesanteur des accessoires qui le voilaient, et le présentât sous la forme la plus pure, comme un mouvement général des corps en liberté vers le centre de la terre. 11 se peut que l’incident de la chute d’une pomme ait été alors pour lui comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase; mais l’élément essentiel fut l’analyse qui présentait le fait de la pesanteur dans sa nudité, de même que l’analyse lui avait présenté le mouvement planétaire. A ce moment jaillit l’éclair de l’identification : la découverte sublime qui rattachait le ciel à la terre était faite! ^ » (Bain, p. 465, 467.)

E. Sciences morales. — Le rôle de l’imagination et de l’association par similarité n’est pas autre dans les sciences morales. Ce que cherchent le philologue, le politique, l’historien, ce sont des lois. Ici encore, par conséquent, il s’agit de découvrir des analogies entre les langues, lesinstitutions, les événements,les causes des événements. — En histoire, d’une manière générale d’abord, l’intelligence des événements est due tout entière à des associations par ressemblance. En effet, les causes dernières des événements historiques sont, en définitive, des causes morales. Or les causes morales ne sont pas visibles à l’observation extérieure. Pour comprendre les événements historiques, il faut donc les interpréter au moyen des données de la conscience, en les assimilant à nos propres événements. En outre, les successions qui composent l’histoire de l’humanité présentent

1. En astronomie, la grande découverte de Le Verrier procède d’une identification entre l’eifet produit sur Uranus par le Soleil et les planètes connues, et l’effet (le retard) qui restait inexpliqué. Cet effet fut attribué à l’action d’une planète inconnue, dont le calcul détermina ensuite les éléments. Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres, la difficulté n’était pas dans l’hypothèse mais dans la preuve.

de nombreuses analogies ; de même, les institutions politiques et sociales des différentes nations. Telle partie de l’iiistoire s’éclaire donc par le rapprochement qu’on en peut faire avec telle autre partie.

€ Les grands écrivains qui ont traité les problèmes de la société, Aristote, Vico, Montesquieu, Hume, James Mill, Tocqueville, etc., ont montré un tact admirable dans ce genre d’histoire comparative et révélé tout ce que donne de lumière et de portée à l’intelligence la comparaison heureuse de ressemblances éloignées. » (Bain, p. 463.)

Ces divers exemples prouvent que les suggestions del’imagination, qui sont les anticipations de la plupart des découvertes scientifiques, se ramènent à des associations par ressemblance. Reste à dégager les conditions de ces associations elles-mêmes.

Conditions de ces associations : Inattention élective et exclnsive. — Il est certain que ces associations, au moment où elles s’opèrent, sont absolument involontaires, irréfléchies, et, en quelque sorte, machinales. Toutes les associations le sont. C’est pourquoi les savants ont raison de parler ici « d’inspiration subite», de (( révélation inattendue ». Lorsque Franklin fit sa découverte en contemplant l’orage, la rencontre des deux fluides dans le ciel ne fut pas plus soudaine et plus irrésistible que la rencontre des deux idées dans son esprit. Dans de telles associations, au moment où elles s'opèrent, la volonté, la réflexion, l’intelligence, ne sont pour rien.

Mais de telles associations doivent être évidemment préparées par la réalisation préalable d’un certain nombre de conditions. Ces conditions se déduisent aisément de ce qui précède. — Nous avons vu plus haut (ch. xviii, § 3) que toute association par ressemblance est une association suggérée, non par une idée prise dans la totalité de ses parties, mais par une portion, ou un fragment d’idée. D’où il suit que toute association par ressemblance présuppose une dissociation, une abstraction, une analyse : en un mot, une attention de faveur. Par suite aussi, selon que c’est tel ou tel caractère particulier d’une idée qui est l’objet propre de l’attention, c’est telle ou telle idée que l’association par similarité évoque, à savoir : celle dans laquelle se retrouve ce caractère particulier que l’on considérait

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dans la première. Dans le personnage de César considérez l’orateur: vous pourrez penser à Cicéron ; considérez le conquérant : vous pourrez penser à Alexandre. Le genre d'attention détermine donc le genre d'association. Par conséquent, pour avoir des associations scientifiques, il s’agit de considérer les choses au point de vue scientifique. Quel est ce point de vue ?

Genre d^attention siiÎTant les sciences. — Il faut ici distinguer entre les diverses sciences. D’une part, se trouvent les sciences rigoureusement abstraites et symboliques (mathématiques), qui à la considération des réalités sensibles substituent la considéralion de formules et de signes qui les représentent. A l’autre extrémité sont les sciences naturelles, qui s’attachent au contraire à la considération des propriétés sensibles. — Aux premières se rattachent la mécanique rationnelle, la partie mathématique de l’astronomie et de la physique; aux secondes, la physique expérimentale, la chimie, la minéralogie. — Chaque savant doit donc considérer les choses à son point de vue propre, abstraction faite de tous les autres.

Conditions de cette attention elle-même. — Cette attention exclusive résulte elle-même de deux conditions : 1® l’aptitude naturelle, S** l’énergie de la volonté.

Une aptitude naturelle. — La nature donne à chacun des sens et une intelligence ouverts et perméables à certaines impressions, fermés à certaines autres. On sait que les objets frappés par la lumière retiennent et absorbent certains rayons et renvoient les autres ; d’où résulte la différence de coloration des objets. De même nos sens et notre intelligence absorbent et s’assimilent une partie des rayons que le monde nous envoie et sont réfractaires à tout le reste; d’où résulte le caractère particulier de l’esprit de chacun. — Or, pour aborder, par exemple, l’histoire naturelle, où il faut qu’un nombre infini de formes d’animaux et de plantes soient sans cesse présentes à la mémoire et toujours sous la main, — comme elles le sont dans les compartiments d’un musée ou sur les feuilles d’un herbier, — pour des rapprochements et des confrontations de tout genre, il est évidemment indispensable d’avoir au plus haut degré le sens des formes et de leurs liaisons. Mais un esprit bien doué sous ce rapport se refusera invinciblement à faire abstraction de tout ce qui intéresse les sens, pour y substituer les formules sèches, les symboles arides du mathématicien. — Réciproquement, un esprit qui se meut à l’aise dans ce monde d’abstractions, et qui y trouve la pâture appropriée

à son intelligence, est généralement tout à fait impropre aux sciences des formes concrètes qu’affectent les êtres de la nature.

line concentraiioii Toloiitaire de l’espeit. — Mais quelque aptitude et quelque goût que le savant ait pour l’objet propre de sa science, il lui faut en outre, dans cette lutte de la pensée contre la multiplicité apparente des choses, un long travail, soutenu par un énergique effort de la volonté : c’est ce que Newton appelait la pensée patiente. Depuis si longtemps que le génie promène en tous sens son regard perçant sur le monde, les identifications relativement faciles, celles qui n’exigeaient que les dons naturels, sont faites; elles s’épuisent tous les jours davantage. Pour saisir des analogies nouvelles, il faut donc pénétrer au cœur même des choses par une analyse de plus en plus subtile et laborieuse^ Il faut de plus en plus se soustraire à Vimpression naturelle des choses, démêler en elles des caractères inaperçus, s’en saisir, les amener au premier plan, et se donner ainsi des choses une impression nouvelle et artificielle qui provoquera de nouvelles idées. C’est pour avoir dissous de la sorte le mouvement des planètes, c’est pour avoir vu, dans sa pensée, tomber sur le soleil la planète qui ne tombe pas, mais qui tomberait, si la force tangentielle était supprimée ; c’est pour s’être ainsi donné à lui-même, par la force de sa pensée et l’acuité de son attention, une impression idéale, une sorte d’hallucination, peut-on dire, toute différente de Vimpression reçue, que Newton, voyant tomber la pomme d’une chute réelle, songea tout à coup à cette chute idéale de la planète sur le soleil. Mais quel travail pour en venir là’ et combien Newton avait raison de répondre à celui qui lui demandait comment il avait découvert la gravitation universelle : « En y pensant toujours ! »

Chez l’animal, qui n’a qu’une attention forcée, l’attention se proportionne toujours à la force des impressions. L’attention du savant qui est libre et maîtresse d’elle-même, doit être au contraire, et de plus en plus à mesure que la science progresse, en raison inverse de l’impression sensible. Pascal éliminait de sa conscience, par un libre déplacement d’attention, les impressions de douleur les plus violentes, et se livrait tout entier à la recherche de vérités abstraites qui, par nature,, ne font aucune impression. Le savant doit faire quelque chose de semblable. Il faut que son attention, au lieu de s’arrêter à la surface, s’enfonce droit dans les choses comme un

1. On peut en donner comme exemple l’importance croissante des données de l’embryologie pour la détermination des vrais rap.'^orts entre les êtres de la nature.

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coin, les partage, les dissolve, et lui permette ainsi d’en saisir la structure intérieure et les éléments qui d’abord se dérobaient aux yeux : alors seulement de nouveaux rapports pourront se dévoiler. Facienda est naturœ, dit admirablement Bacon, solutio et separatio, non per tgîiem certe, sed per mentem tanquamignemdivinum.

En deux mots : dans toutes les sciences, c’est, comme dans la chimie, l’analyse qui permet d’identifier les choses en apparence les plus différentes. Or cette analyse est toujours un travail ardu. C’est donc du génie scientifique surtout qu’est vrai le mot de Buffon : (( Le génie n’est qu’une longue patience. »

Résumé. — 1° Aptitude et goût spécial pour considérer les choses sous un certain aspect, abstraction faite de tous les autres ; — 2® Effort énergique d’attention qui soutienne l’esprit dans ce travail d’analyse, et lui permette ainsi de saisir des caractères et des circonstances qui, autrement, échapperaient à l’intelligence la mieux douée; — 3" Comme conséquence, perception subite d’un certain rapport entre deux objets ainsi décomposés par l’analyse : voilà comment se font les découvertes scientifiques. — Ces découvertes, au moment où elles se font, sont donc, comme on le dit, une sorte d’inspiration mystérieuse par où la nature elle-même semble révéler son secret. Mais elle ne le révèle que poussée à bout et à ceux qui ont mérité de le connaître; violenti rapiunt illud^.

4, En voici un mémorable exemple . « Devant ces objections (que lui avait faites G. de la Rive), l’explication d’Arnpère s’évanouissait, et sa théorie de l’aimant, fort combattue encore, perdait son meilleur appui. Il est impossible de se représenter jusqu’où était portée, en pareille circonstance, la concentration de son esprit. On voyait alors cet homme, qu’on appelait distrait, isolé pendant de longues heures dans une méditation profonde, traversant ses occupations et les devoirs de la vie dans une sorte de somnambulisme, oubliant tout, jusqu’au moment où la vérité, se faisant jour, le délivrait de cette obsession.» (Dumas, Revue scientifique t. XV, p. 650.)

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