‹ Leçons de philosophieChapitre 7 sur 130 · DE LA MÉTHODE PS YCH O L O GIQ U E ( S U ITE · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE PS YCH O L O GIQ U E ( S U ITE

Outre la nature des phénomènes, la psychologie cherche à connaître leurs lois. — La psychologie expérimentale a une double tâche à remplir: 1" constater la nature des phénomènes psychologiques, leurs éléments, leurs caractères spécifiques ; en un mot, leurs formes ; — 2*^ déterminer les lois de succession de ces mêmes phénomènes. Quand même, grâce aux moyens d’information ci-dessus indiqués, la psychologie aurait achevé la première partie de cette tâche, elle ne serait encore qu’une histoire naturelle de l’âme ; ce n’est que par la connaissance des lois qu’elle devient proprement une science naturelle. La science, en général, se reconnaît à ce signe qu’elle permet de prévoir et de produire. La psychologie aussi doit se proposer cette fin. Elle doit nous mettre à même de prévoir la conduite des autres hommes et au besoin de la modifier. Or il n’y a que la connaissance des lois, c’est-à-dire des rapports constants de succession entre les phénomènes, qui puisse permettre de prévoir et de produire ces phénomènes.

Difficulté de la découverte des lois. — Comment la science en général parvient-elle à dégager des phénomènes les lois qui en règlent la production?

L’erreur à laquelle on est constamment exposé dans la recherche des lois de la nature, c’est de prendre pour cause ce qui n'est pas cause ; c'est le sophisme non causa pro causa; post hoc ergo propter hoc. En effet, le phénomène dont on cherche la cause a été précédé dans le temps, non seulement du phénomène qui est sa vraie cause, mais d’une infinité d’autres phénomènes simultanés à cette cause, souvent plus apparents, et qui, par suite, peuvent être pris pour la vraie cause. Le problème est donc celui-ci : parmi tous les

antécédenls d'un phénomène donné, découvrir sa vraie cause, autrement dit: parmi une multitude de rapports de simple succession découvrir un rapport de causalité.

Ulctliode employée : élimîuatioii de.s antécédente qui ne sont pas cause. — Or la cause n’a point un caractère extérieur et perceptible qui la décèle ; les rapports de causalité n’ont pour la perception rien qui les distingue des rapports de simple succession. Cela étant, pour distinguer la cause des antécédents accidentels, il n’y a qu’un moyen: c’est de chercher lesquels de ces antécédents peuvent être donnés sans que le phénomène dont il s’agit soit donné ; ou, inversement, lesquels de ces antécédents peuvent ne pas être donnés, alors que le phénomène en question est donné.

Par là, en effet, il est prouvé qu’il n’y a pas de liaison nécessaire entre de tels antécédents et le phénomène en question. De la sorte, tous les antécédents à l’égard desquels on aura ainsi constaté l’indépendance possible du phénomène en question, pourront être successivement exclus. L’antécédent qui restera seul après toutes ces exclusions sera la cause cherchée. — Ainsi toute découverte de cause se fait par voie d'exclusion des antécédents qui ne sont pas cause ; et l’exclusion des antécédents qui ne sont pas cause se fait par la constatation de cas qui présentent, soit ces antécédents sans le phénomène dont on cherche la cause, soit, inversement, le phénomène dont on cherche la cause sans ces antécédents.

Cette méthode suppose rexpérimentation. — Or la simple observation des phénomènes de la nature, dans les conditions où ils se produisent spontanément, nous offre bien rarement les moyens d’appliquer une méthode si compliquée. La nature ne fait pas pour nous ce travail d’analyse. Presque toujours nous sommes forcés de recourir à l’expérimentation, c’est-à-dire de nous procurer nous-mêmes des cas instructifs, soit en produisant les uns après les autres les phénomènes qui pourraient être cause, pour voir si le phénomène dont on cherche la cause se produira ou non ; soit, au contraire, en supprimant les uns après les autres ces mêmes phénomènes, pour voir si le phénomène dont on cherche la cause sera ou ne sera pas supprimé.

Une fois que, grâce aux éliminations successives rendues possibles par des expériences de cette sorte, un rapport de causalité a été démontré, l’induction intervient qui, fondée sur ce principe rationnel que la nature obéit à des lois et procède toujours du même

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE V

antécédent au même conséquent, généralise ce rapport de causalité ttl’érige en loi universelle.

Application de cette méthode à la psychologie. — Telle est, en bref, la méthode en usage dans les sciences de la nature. — Que faut-il attendre en psychologie de l’emploi de cette même méthode?

Insuffisance de rohsei*Tation, tu la complexité des phénomènes. — La simple observation, tout d’abord, sera, plus souvent encore que dans les sciences de la nature, impropre à nous faire découvrir les rapports de causalité. Ce qui, dans ces sciences mêmes, rend cette découverte si difficile, c’est que la nature procède toujours par groupes de phénomènes entremêlés et confondus, et non point par phénomènes singuliers. Elle réalise ensemble une multitude d' âniécédenis que suivent une multitude de conséquents; et ces antécédents, comme ces conséquents, sont ordinairement amalgamés entre eux, de telle sorte qu’il est presque toujours impossible à la simple observation de discerner les rapports de causalité qui les unissent chacun à chacun. Or, dans le domaine des faits psychologiques, les antécédents et les conséquents sont encore bien plus complexes et leur confusion bien plus inextricable.

Considérons d’abord les antécédents. Ils peuvent être cherchés soit au dehors, soit parmi les faits de conscience eux-mêmes. Les circonstances extérieures, tout d’abord, d’où dépendent les phénomènes psychologiques, sont infinies en nombre, infinies en complexité. Une pierre n’est remuée que par un choc. Mais l’être conscient possède dans les organes des sens des appareils capables de recueillir des impressions de tout genre et venues de tou5 les points de l’univers : les mille bruits de la mer ou d’une grande ville, les rayons partis de tous les mondes épars dans le firmament, etc. De plus, ces impressions transmises au cerveau y rencontrent en état d’équilibre instable une accumulation prodigieuse de forces condensées que le plus léger mouvement peut mettre en liberté, à peu près comme il arrive quand un rayon de soleil tombe sur certains mélanges explosibles. Voilà pourquoi le rayon venu d’une étoile, le bruit d’une feuille qui tombe, un simple mot entendu peuvent éveiller dans une âme tout un monde de pensées et de sentiments. Comment noter au passage tant d’influences diverses et leur contre-coup dans le cerveau? Que dire, s’il s’agit d’antécédents du genre de ceux qu’on appelle l’hérédité, l’éducation, le milieu social ou physique, le tempéra-

ment, etc. ? Qui démêlera les causes sans nombre engagées dans ces causes générales d’où dépendent la plupart de nos manières d’être et d’agir?

Considérons les phénomènes psychologiques eux-mêmes, qu’il s’agisse d’antécédents ou de conséquents, de phénomènes-causes ou de phénomènes-effets : la condensation des éléments composants y défie le regard le plus pénétrant. Dans une délibération, par exemple, que de pensées et de sentiments divers s’entre-croisent dans la conscience, et comme chacun d’eux est à chaque instant modifié, accru ou diminué dans son intensité par l’action et les réactions de tous les autres! Et dans chacune de ces pensées et de ces sentiments, que de pensées et de sentiments élémentaires t S’il s’agit, par exemple, de l’amour de la patrie ou de l’amour paternel, qui dira le nombre d’impressions plus simples d’où résultent ces sentiments? Les savants parlent de légions innombrables d’infusoires qui peuplent une goutte d’eau. Le moindre fait de conscience n’est peutêtre pas moins complexe. Comment l’analyser, sans microscope ni réactif, avec une attention chancelante pour seul instrument? Imaginons un profane sachant à peine la gamme, qui, entendant une harmonie compliquée, essayerait d’en résoudre les accords : c’est le cas du psychologue. Il sait la gamme, c’est-à-dire qu’il connaît les espèces des faits intérieurs. Il n’est guère plus avancé quand l’orchestre joue. Si telle est la complexité des phénomènes psychologiques et de leurs causes, et si, pour poser une loi, il faut avoir défait ce réseau, et dégagé le lien qui rattache tel antécédent défini à tel conséquent défini, on comprend aisément pourquoi le simple observateur demeure ici à peu près impuissant.

§ Il

IVécessité de rexpéeîmeiitatioii. Sla difficulté. — L’expérimentation qui analyse serait donc plus nécessaire encore au psychologue qu’au physicien. Mais l’expérimentation est-elle possible en psychologie? Il ne le semble pas tout d’abord. Les phénomènes spirituels ne sont pas, en effet, accessibles et maniables comme un gaz ou un liquide. On ne peut se les procurer à volonté, comme de l’électricité ou de la vapeur ; on ne peut les dissocier non plus comme on dissocie les nerfs des muscles, par dissection. En psychologie, l’analyse réelle est impraticable, il faut se contenter d’une analyse idéale. En mécanique, le savant, dans l’étude si complexe des

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mouvements des corps, sous l’action des forces qui leur sont appliquées, ramène d’abord les corps à un état de simplicité idéale, en faisant abstraction de leurs dimensions, et en les supposant réduits à de simples points matériels. C’est une analyse de ce genre que Condillac, avec un sens très juste des difficultés de la science et des nécessités de la méthode, essayait dans son hypothèse célèbre de la statue animée, personnage fictif qu’il dépouille d’abord de toules ses facultés et de tous ses sens, pour les lui restituer ensuite l’un après l’autre, et observer quelle conséquence entraîne la restitution de chacun d’eux. Mais ce n’est, par malheur, qu’une expérimentation idéale.

Expériences xagnes et générales. — Pourtant l’expérience réelle n’est pas absolument interdite au psychologue. On peut, en eiïei,a§ir indirectement sur Vkme humaine pour y susciter des phénomènes ; et cela de plusieurs façons. Quand nous donnons des conseils à quelqu’un, nous tâchons d’agir sur son âme et de la modifier dans un sens déterminé. N’est-ce pas aussi une sorte d’expérimentation sur le collectif, qui est faite par le politique, lorsqu’il essaye tel ou tel mode de gouvernement, tel ou tel mode d’élection, lorsqu’il augmente ou diminue la dose licite de liberté? De même le législateur fait des expériences pour le psychologue, lorsqu’il éprouve tel ou tel mode de répression, d’intimidation, de correction. La pédagogie en général n’offre-t-elle pas un champ immense à des expérimentations de toute nature (importance et dangers de l’émulation ; utilité des leçons de choses; faut-il procéder de l’abstrait au concret ou inversement, etc.)? L’éducation si étrange que Stuart Mill reçut de son père\ dans laquelle l’imagination et le sentiment furent systématiquement négligés et comprimés, est une expérience faite sur un sujet d’élite, très curieuse et très instructive par ses résultats.

Expériences précises. — Des expérimentations plus précises sont possibles aussi. En effet, bien des espèces de phénomènes psychologiques dépendent directement de phénomènes physiologiques avec lesquels ils forment des couples indissolubles. Donc, en agissant sur le corps, dans des conditions définies, pour y provoquer des phénomènes physiologiques déterminés, nous suscitons dans l’âme par contre-coup des phénomènes psychologiques déterminés. En opérant un aveugle atteint de cataracte congéniale, on lui donne

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