FORMATION DES IDÉES GÉNÉRALES OU CONCEPTS
Le jugement est l’aperception d’un rapport. Or toute idée générale implique l’aperception d’un rapport de ressemblance entre plusieurs individus L Donc la généralisation n’est qu’un cas particulier du jugement, et la théorie du jugement nous conduit à la théorie de la généralisation.
IVécessiié de la géuéealûsatâoii. — Tout ce qui est réel est en même temps individuel : il n’existe que des individus. Tout fait est un certain fait; tout être est un certain être. Donc toutes les idées venues de l’expérience, c’est-à-dire provoquées par l’impression des objets, sont d’abord, comme ces objets eux-mêmes, particulières.
Or, à chaque moment, l’expérience nous met en rapport avec des objets nouveaux. Par suite, si on ne trouve le moyen de réduire le nombre des idées, il y en aura une infinité dans notre esprit.
Le nombre des idées peut être réduit par la généralisation.
0|>éi*atious îsMpliquées pai* la géaiéralisalîoBi. — La généralisation implique quatre opérations successives : 1° perception ou remémoration d’une pluralité d’objets ; — 2° comparaison de ces objets entre eux, d’où résulte l’aperception de points de ressemblance et de points de dilférence; — 3** abstraction^ des
1. On verra en outre, au chapitre suivant, que, dans les idées générales les plus importantes, le point de ressemblance entre plusieurs individus est lui-même un rapport : par exemple, un nombre, une proportion. L’idée générale implique alors . 1° l’aperception de ce rapport; 2“ l’aperception de l’identité de ce rapport dans tous les cas où il est donné.*
2. 8ïe rabstraction. — Nous avons déjà parlé de l’abstraction fch. xviii, § 3); nous avons vu que l’abstraction ou dissociation est la condition préalable des associations par ressemblance, qui ont tant d’importance dans la vie pratique, dans la science et dans l’art. Après avoir ainsi indiqué les effets de l’abstraction,
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIII
points de ressemblance ; — 4° dénomination : à ces caractères généraux détachés par l’abstraction on donne un certain nom.
nous en avons cherché les causes, qui sont le sentiment et la volonté. Il sera néanmoins utile d’ajouter ici quelques mots sur l’abstraction en général.
Abstraire, c’est considérer à part ce qui dans la réalité fait partie d’un tout.
itbstraciion spontanée et réfléchie. — L’abstraction peut être spontanée ou réfléchie. Spontanée : par exemple, chacun de nos sens est un instrument naturel d’abstraction; chacun d'eux ne perçoit en effet que certaines propriétés de la matière; la vue est sensible à la couleur, non à la résistance, etc. On pourrait soutenir que nous n’avons jamais d’autres idées que des idées abstraites, parce que notre expérience n’atteint jamais le fond et l’infini détail des choses : nous ne connaissons le tout de rien. — Réfléchie : lorsqu’on fixe à dessein son attention sur une certaine propriété en négligeant toutes les autres. L’abstraction réfléchie se confond avec l’attention. Car toute attention étant élective est par cela même exclusive. Dans l’abstraction spontanée, les caractères omis s’éliminent d’eux-mêmes de la conscience; dans l’abstraclion réfléchie, on les élimine de la conscience, où ils occupaient parfois la première place.
Diverses sortes d’idées abstraites. — En se plaçant à un autre point de vue, on peut distinguer encore diverses espèces d’idées abstraites. On peut considérer, en effet, soit la substance indépendamment de telle ou telle qualité, soit telle qualité indépendamment de la substance ou des autres qualités. On peut aussi considérer un rapport entre plusieurs objets ou qualités. Dans ce cas, l’abstraction suppose la comparaison; les idées de parenté, de grandeur, de petitesse, de progrès, de mouvement, de ressemblance, de différence, sont des idées abstraites de ce dernier genre.
Divers degrés d’abstraction. — Il faut aussi distinguer divers degrés d’abstraction. Exemple ; considérer un corps à part des autres objets qui l’entourent, comme s’il était seul dans l’univers, c’est'déjà un premier degré d’abstraction; dans ce corps, considérer exclusivement la forme, ou l’étendue, ou la couleur, second degré; dans la forme, considérer à part une surface, troisième degré; dans la surface, considérer une ligne, quatrième degré; si enfin on ne considère que l’endroit où la ligne commence et l’endroit où elle finit, on a fidée du point, abstraction du cinquième degré. — De même, en moi, je puis considérer l’intelligence; dans l’intelligence, la mémoire; dans la mémoire, la remémoration, indépendamment des autres éléments du souvenir; enfin, je puis considérer la promptitude ou la fidélité de cette remémoration, ce qui est une abstraction du quatrième degré.
Danger de l’abstraction : réalisation des abstractions. — On est
toujours porté à réaliser les abstractions, c’est-à-dire à considérer comme existant à part et en soi ce qui a été séparé par notre esprit. La cause de cette illusion, dont il est difficile de se défendre, réside principalement dans le langage. Les qualités détachées par l’abstraction du tout auquel elles appartiennent reçoivent momentanément une sorte d’existence à part que le signe complète et rend permanente. De plus, les idées abstraites des modes ou qualités sont souvent désignées par des substantifs; par exemple, la couleur, la forme, etc. Comme, dans beaucoup de cas, les substantifs désignent des objets concrets, de véritables substances, fhabitude nous porte à considérer les abstractions comme des substances, des choses en soi. C’est ainsi que le caractère d’être accompagné de conscience, qui appartient à chacun de nos actes spirituels, ayant été considéré à part et désigné par un mot spécial, d’abord l’adjectif conscient, puis le substantif conscience, on est tenté de croire que la conscience est une faculté réelle, distincte des autres facultés. On verra plus loin que la grande erreur des réalistes, au moyen âge, c’est d’avoir pris toutes les abstractions pour des réalités.
Quelquefois même on va plus loin. Non seulement on réalise les abstractions, mais on les personnifie. Par exem(de, c’est une tendance naturelle en psychologie de considérer les diverses facultés de l’àme comme autant de petits êtres dislincts, de petites personnes indépendantes. Au moyen âge, on se représentait de meme façon toutes les forces de la nature. Pour expliquer chaque espèce de phénomènes, on supposait autant de forces spéciales chargées de les produire, « sortes de génies ou de lutins cachés derrière les phénomènes comme derrière un vêtement. »
Enfin, on peut aller plus loin encoreei diviniser les abstractions. Pour les Eléates,