‹ Leçons de philosophieChapitre 67 sur 130 · ABSTRACTION ET GÉNÉRALISATION · texte numérisé non relu

ABSTRACTION ET GÉNÉRALISATION

Utilité de la dciioiniiiatioii. — D’où vient la nécessité de cette dernière opération? — Elle est absolument nécessaire pour la conservation des idées générales. En eiïet, les points de ressemblance mis en relief par l’abstraction sont souvent difficiles à saisir et à dégager, masqués qu’ils sont par des différences frappantes. Il a fallu souvent pour y parvenir un long effort d’attention et d’analyse. Par cela même, ces points de ressemblance courent risque de retomber, dès que l’attention se sera relâchée, dans la confusion d’où ils ont été tirés. Pour y mettre obstacle, pour maintenir le relief des points de ressemblance, on crée une association artificielle entre ces points de ressemblance et un mot. Le mot leur servant désormais de point d’attache et de suspension, ils font saillie en avant des autres caractères et sont maintenus toujours en évidence.

« Une fois formé, a dit Hamillon, le concept (idée générale) retomberait dans la confusion et l’infini d’où l’esprit l’a évoqué, si un signe verbal qui le fixe et le ratifie ne le rendait permanent pour la conscience. Un signe est nécessaire pour donner de la stabilité à nos progrès intellectuels, pour fixer chaque pas de notre marche et en faire un nouveau point de départ pour un nouveau progrès. Une armée peut se répandre sur un pays, mais elle n’en fait la conquête qu’en y établissant des forteresses. Les mots sont les forteresses de la pensée; ils nous permettent d’établir notre domination sur le territoire que la pensée a déjà envahi et de faire de chacune de nos conquêtes intellectuelles une base d’opérations pour en effectuer de nouvelles. » — « Quand on perce un tunnel dans un banc de sable, il faut à cliaque pas se mettre en sûreté, en bâtissant une voûte, avant de creuser plus avant; le langage est pour l’esprit ce que la voûte est pour le tunnel. » — « Les concepts que le langage n’a pas fixés en y apposant son sceau, sont des étincelles qui ne brillent que pour mourir. » {Lectures, 111, p. 137 et suiv.)

les Pythagoriciens, les Alexandrins, le Dieu suprême c’est l'Umlé, c’est-à-dire une abstraction. L’Olympe des Grecs est formé d’abstractions divinisées: Jupiter, c’est l’intelligence faite dieu; Apollon, la lumière faite dieu, etc.

Effets utiles de l^abstraction. — 1® L’abstraction simplifie. Les idées les plus abstraites peuvent être pour nous, eu égard à nos habitudes, les plus difficiles à saisir et à manier; mais en soi elles sont les plus claires; et, à mesure qu’une idée est rendue plus concrète par l’addition de caractères nouveaux, elle devient plus obscure, puisque chaque caractère apporte avec soi ses obscurités. Aussi toutes les sciences, même celles qu’on nomme concrètes, sont des sciences d’abstractions, car aucune science ne peut considérer à la fois dans un objet tout ce qui en lui est susceptible d’être connu. G’est pourquoi aussi les sciences les plus abstraites (mathématiques) sont les plus avancées, tandis que les sciences les plus concrètes (physiologie, sociologie) sont les plus arriérées.

2® Par cela même que l’abstraction simplifie et met en relief telle ou telle propriété des choses elle est la condition des associations par similarité, des rapprochements d’idées nouveaux et originaux, et des effets si importants qui résultent de ces associations dans la pratique, les sciences et les arts. (Ch. xviii, xix, xx.

3® On va voir que l’abstraction est la condition de la généralisation.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIII

§ Il

Deux espèces de s^énéralîsations. — Voilà ce qu’est îa généralisation en général. On peut maintenant distinguer deux sortes de généralisations : la généralisation passive et la généralisation active.

Généralisation passive. — On a déjà vu (ch. xix, § 3) comment des idées générales peuvent se former dans l’esprit passivement, sans aucune intervention active de notre part.

« Quand plusieurs impressions complexes qui sont plus ou moins différentes l’une de l’autre, dit Huxley {Humey sa vie, sa phil., tr. fr., 129) se présentent successivement à l’esprit, il est aisé de comprendre quelle doit être la nature du résultat. La répétition des impressions semblables renforcera les éléments correspondants de l’idée complexe, qui par là peuvent acquérir une vivacité plus grande ; tandis que les impressions différentes non seulement n’acquerront pas plus de force qu’elles n’en avaient tout d’abord, mais, conformément aux lois de l’association, tendront toutes à réapparaître en même temps et se neutraliseront ainsi l’une l’autre. On peut comparer cette opération mentale avec ce qui se passe dans la production des portraits composites. 3> (Voyez le travail de Gallon sur les portraits composites, Rev. Sc., 6 sept. 1879.)

C’est ainsi qu’on peut expliquer que les animaux possèdent quelques idées générales. Ces idées pourraient se former aussi bien sur des tablettes de cire^.

1. En y regardant de plus près, cette explication si simple laisse subsister des obscurités et des doutes. D’abord, pour que des portraits composites soient possibles, il faut évidemment que les modèles, les médailles par exemple, qui servent à les former soient exactement de même grandeur, qu’elles représentent la même figure, sous le même aspect, de face ou de profil, etc. Il faut, en un mot, que les impressions identiques se superposent exactement ; autrement tout sera confondu et aucune image nette ne ressortira. Or la réalité, toujours changeante et mobile, réalise-t-elle jamais pour nous de semblables conditions?

Mais il y a ici une remarque plus importante à faire. L’idée composite ainsi obtenue est en elle-même absolument individuelle, car tout portrait est en soi absolument individuel. Elle est comme une moyenne. Mais une moyenne est particulière. Or une semblable idée peut, je le reconnais, rendre, dans une certaine mesure, les mêmes services qu’une idée générale. Par exemple, le chien a une idée composite de son maître. Dès qu’il aperçoit son maître, cette impression suscite automatiquement en lui, en vertu de la loi de similarité, — laquelle, nous l’avons vu, ne suppose nullement la perception de la similarité et se ramène à la loi purement mécanique de contiguïté, — l’idée composite de son maître; et cette idée elle-même suscite l’affection ou la crainte à laquelle elle est liée. L’idée composite est ainsi comme un ressort que certaines impressions particulières pourront faire jouer, et ce ressort, mis en jeu, produira lui-même ses effets habituels.

.Mais tant que l’esprit ne va pas plus loin, l’idée composite, quoique liée de

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