MATIÈRE DES IDÉES GÉNÉRALES. RÉALISME, NOMINALISME, CONCEPTUALISME
Matière des idées générales. — Nous avons donné une idée générale et sommaire de la généralisation. Il est nécessaire de revenir avec quelques détails sur le problème le plus difficile qu’elle soulève, à savoir : quelle est la matière des idées générales ? ou, en d’autres termes, quel est au juste l’objet de notre pensée quand nous pensons une idée générale ?
Réalisme, Nlominalisme, Conceptualisme. — Ce problème, agité durant tout le moyen âge, a donné lieu à trois théories célèbres, le Réalisme, le Nominalisme, le Conceptualisme.
Le réalisme soutient que les idées générales sont les idées de certaines réalités qui existent en dehors des individus sensibles et ne possèdent, que les caractères génériques des individus sensibles. L’idée générale de l’homme par exemple, c’est l’idée d’un être appelé Vhoin7ne en soi, lequel existe en dehors et à part des individus de l’espèce humaine, et qui ne possède que les caractères communs à ces individus (qui n’est, par exem pie, ni vieux, ni jeune; ni homme, ni femme ; ni grand, ni petit ; ni blanc, ni noir ; ni assis, ni debout, ni couché, etc.). De même, d’après le réalisme, au-dessus de tousles bipèdes, il y a le bipède en soi ; au-dessus de tous les objets qui sont plusieurs, la pluralité en soi ; au-dessus de tous les groupes de deux objets, Isidualité en soi ; au-de ssus de tous les êtres individuels, Y être en soi ; au-dessus de toutes les unités, V unité en soi. Ces substances, appelées substances secondes ou universaux a parte rei (du côté des choses), étaient considérées comme plus nobles que les substances, particulières. Immortelles et immuables, tandis que le monde sensible est changeant et périssable, elles étaient les seuls objets dont la connaissance méritât le nom de science.
Le conceptualisme supprime l’existence de ces universaux; mais
RABIER. — Psych. 20
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
il en conserve les idées. Cette idée est identique en elle-même dans les deux théories réaliste et conceptualiste : seulement, dans l’une, l’idée est la copie d’une chose réelle, séparée des individus sensibles ; dans l’autre, l’idée est extraite de la représentation des individus sensibles.
Le nominalisme enfin supprime tout ensemble l’existence des universaux a parte rei auxquels étaient censées correspondre les idées générales, et ces idées elles-mêmes. — Que laisse-t-il donc subsister ? Les noms généraux. — Et en quoi ces noms sont-ils généraux? En ce qu’ils ne sont pas associés uniquement à la représentation de tel individu d’une classe (tel homme), mais indifféremment à la représentation 'd’un individu quel qu’il soit dans les limites de la classe (tel ou tel homme indifféremment).
Il est inutile de discuter ici la théorie réaliste : le réalisme n’existe plus que dans l’histoire; il ne peut plus aujourd’hui servir que d’illustration mémorable à l’adage célèbre : Nihil est tam absurdum quod non dictum fuerit ah aliquo philosopfio.
C’est donc entre le conceptualisme et le nominalisme que se circonscrit le débat.
Exposé du conceptualisme. — Le conceptualisme, tel qu’on le conçoit d’ordinaire, explique les idées générales par le moyen de l’abstraction. Il reconnaît que toutes les données immédiates des sens et de la conscience sont déterminées et particulières; il reconnaît que les rapports aperçus par l’intelligence sont aperçus entre des termes déterminés. Mais il pense que, par le moyen de l’abstraction, on peut retrancher de ces données leurs déterminations particulières, de ces rapports leurs termes particuliers et qu’on obtient ainsi comme reste l’idée générale d’une qualité, d’un objet, ou d’un rapport. Ainsi entendu, le général c’est donc l’indéterminé.
«Par exemple, l’esprit, dépouillant, dit-on, les couleurs particulières perçues par les sens de ce qui les distingue, et ne retenant que ce qui est commun à toutes, se fait une idée de couleur abstraite ou indéterminée, qui n’est ni le rouge, ni le bleu, ni le blanc, ni aucune couleur particulière. De la même manière, quand on porte la pensée sur le mouvement, abstraction faite du corps même, de la figure qu’il décrit, de toutes les directions et de toutes les vitesses particulières, l’idée générale de mouvement se forme. » Pareillement encore, après avoir remarqué l’égalité de deux lignes, si l’on
supprime les ligues par la pensée, en conservant l’idée du rapport, on obtient comme reste l’idée indéterminée ou générale d’égalité.
Critique: nature particulière de Tabstractioii qu'il suppose. — Compris de la sorte, le conceptualisme est une doctrine insoutenable. Il peut donner lieu à bien des objections; une seule suffira : L’abstraction dont on parle est impossible ; et l’indétermination,.admise par le conceptualisme, d’une représentation dans l’esprit est aussi irréalisable que l’indétermination, admise par le réalisme, d’un objet ou d’une qualité dans la nature.
Dans quel cas l’abstraction est-elle possible ? — Lorsqu’elle sépare des choses distinctes par nature, et qu’on a réunies, ou qu’on a trouvées réunies. Par exemple, nous pouvons considérer la main, l’œil, le nez, l’un après l’autre, abstraits ou séparés du reste du corps, parce que ces divers organes sont distincts et peuvent exister séparément. — Bien plus, nous pouvons encore séparer les unes des autres les diverses données ou qualités sensibles perçues par des sens différents, et dont l’association forme pour nous la notion de tel ou tel corps. Cette abstraction peut être difficile, il est vrai, car parfois l’habitude rend une association quasi indissoluble. Mais, comme il n’est pas d’association formée de la sorte qui soit véritablement indissoluble, cette abstraction n’est pas absolument impossible.il est clair, par exemple, que si la qualité de saveur ou d’odeur qui fait aujourd’hui partie de la notion d’un certain corps a été primitivement donnée à part des autres qualités de ce corps,
— et elle l’a été, en effet, puisque le goût perçoit exclusivement la saveur, et l’odorat exclusivement l’odeur, — cette qualité peut être de nouveau mise à part des autres qualités auxquelles on l’a jointe.
— Toutes ces abstractions sont possibles. Mais ce n’est pas d’abstractions de ce genre qu’il peut être ici question.
En effet, qu’on le remarque, des abstractions de ce genre ne donneraient nullement comme résultat la généralité cherchée de la chose abstraite. Car, que j’isole les unes des autres les diverses parties ou les diverses qualités dont l’ensemble forme un certain objet, ces parties ou ces qualités demeurent, après cette séparation, particulières, comme elles l’étaient avant leur séparation.
Donc la seule abstraction par laquelle on puisse espérer obtenir la généralité, c’est, non pas une abstraction qui sépare une partie d’une autre partie, ou une qualité d’une autre qualité, mais une abstraction qui retranche d’un objet ou de ses qualités leurs déter^ minations particulières. CdiT, de même que ce sont ces déterminations
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
qui font la particularité de l’objet ou de ses qualités, de même l’absence de ces déterminations doit rendre généraux l’objet ou ses qualités.
Cette alïisteîïctioii eist iinpos^sible ; rîiidéteemiué est îiicoiicevalïle. — Or c’est précisément cette abstraction qui est impossible. Pourquoi ? — Parce que la chose à séparer fait ici partie intégrante de la chose dont il faudrait la séparer. Elle est de son essence même : la séparation est donc ici rendue impossible, non par une association plus ou moins tenace, mais par la loi même de contradiction ; l’effort pour l’accomplir entraînerait la suppression même de l’idée. Concevoir un homme avec un corps, des hras, des jambes, mais sans lui attribuer aucune attitude ou aucune grandeur est impossible et contradictoire, parce que des parties étendues qui n’ont pas de grandeur et de position ne sont pas des parties étendues. — Concevoir un mouvement sans vitesse ou sans direction, c’est concevoir un mouvement qui n’est pas un mouvement. Concevoir une couleur qui n’est ni bleue, ni rouge, etc., c’est concevoir une couleur qui n’est pas colorée, un néant de couleur. Prétendre opérer des abstractions de ce genre, c’est donc prétendre penser une chose en s’interdisant de la penser; c’est, par conséquent, ne rien penser du tout ou penser un mol.
Ceci n’est pas moins vrai des rapports conçus par la pensée que des données mêmes entre lesquelles existent les rapports. Un rapport est nécessairement déterminé, et cela à un double titre : il est déterminé en lui-même, car il est tel ou tel rapport, rapport de causalité, ou de finalité, ou tout autre ; et il est déterminé, en outre, en ce que les termes entre lesquels il est conçu sont aussi nécessairement déterminés. On ne peut pas concevoir la ressemblance sans concevoir des semblables, et on ne peut concevoir des semblables qui ne soient tels ou tels; car concevoir des termes qui ne soient pas tels ou tels, des termes absolument indéterminés, des termes qui ne soient rien, c’est ne rien concevoir du tout. En quoi, en effet, la conception de termes qui ne seraient aucune des choses connues ou concevables différerait-elle de la conception de zéro, de l’absence même de conception?
Résumé. — Ainsi, tout ce qui est, est déterminé, dans la pensée non moins que dans la nature. L’indéterminé, suivant une parole célèbre de Hégel, est égal au néant, dans la pensée comme dans la nature. Donc le conceptualisme, compris comme on vient de le dire, est absurde. Il ne l’est pas moins que le réalisme, et il l’est
REALISME, NOMINALISME, CONCEPTUALISME.
|)Ourlamême raison, àsavoir: que l’indéterminé est essentiellement contradictoire^.
Exposé d» noEKBiiBiiQisnie. — Le conceptualisme, tel du moins qu’on l’entend d’ordinaire, étant écarté, voyons comment le nominalisme, après avoir nié la possibilité des idées générales, explique que l’esprit trouve le moyen de s’en passer. — Le problème que doit résoudre le nominalisme est celui-ci: Puisqu’il n’y a pas d’idées générales, puisque les déterminations particulières des objets ne font qu’un seul tout de conscience avec ces objets eux-mêmes, comment préserver nos méditations, nos raisonnements, de l’erreur qui consisterait à prendre pour une propriété de toute la classe ce qui est un caractère spécial à V échantillon de la classe actuellement présent à l’esprit? — Ce problème n’est pas résolu de la même façon par tous les nominalistes.
1. Première forme : Éliminatiou imparfaite deis déterminations particulières. — Voici la façon la plus ordinaire d’entendre le nominalisme.
D’après Berkeley, Stuart Mill, Hamilton, etc., sans être en état de séparer absolument les qualités communes des déterminations particulières, je puis concentrer mon attention sur les premières : d’où il résulte qu’elles font saillie dans la conscience, tandis que les autres sont reléguées au second plan.
Cela fait, je donne un nom à ces qualités communes; d’où il suit que le nom, étant associé directement à l’idée de ces qualités seules, ne connotant^ comme dit Stuart Mill, que ces qualités, les rappelle d’abord plus expressément que les autres. — Mais, de plus, ce nom n’appellera pas nécessairement à sa suite seulement tel en^ semble déterminé de caractères particuliers, mais tel ou tel ensemble indifféremment dans les limites de la classe^. Le mot
1. Il importe de distinguer l’indéterminé de l’inachevé. Un embryon dont les formes se dessinent à peine est un être inachevé. On peut dire aussi, en un sens, qu’il est indéterminé : à savoir, par rapport à l’être futur plus complexe qu’iî deviendra. Mais, pris en soi, il est, à quelque moment qu’on le considère, de tous points rigoureusement déterminé. — Un dessin ébauché est indéterminé aussi par rapport au dessin achevé. Mais, pris en soi et hors de toute comparaison, il est aussi déterminé que le dessin achevé lui-même. Car il n’y a en lui rien de vague, rien d’informe, puisque, aussi bien que le dessin achevé, il est fait de traits absolument arrêtés et précis. — Ainsi de toutes choses.
2. « Comment les noms généraux jouent-ils leur rôle sans le secours des idées générales? La solution de cette difficulté est dans la connotation des noms généraux. Un nom commun est une marque de certaines propriétés appartenant à
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
homme, par exemple, en même temps qu’il éveille Tidée des caractères génériques de 1 homme, éveille nécessairement l’image d’un individu, mais il peut éveiller l’image d’un individu quelconque de l’espèce humaine.
lucouséqueBice : c’est un conceptualisme honteux,
— Cette théorie nous paraît renfermer une inconséquence formelle. En effet, on admet que l’esprit « fait, dans une certaine mesure, abstraction de particularités» ; on admet que « on se borne à faire attention aux modes communs à plusieurs objets » ; que « nous omettons les particularités autant que possible». Le signe nous aide, de son côté, à « porter une attention spéciale et plus ou moins exclusive sur certaines parties de la présentation des sens ou de la représentation de l’imagination dont nous avons conscience » (Mill, Berkeley). S’il en est ainsi, dirons-nous, il n’y a plus qu’un pas à faire pour aboutir au pur conceptualisme; et ce pas, rien n’empêche de le faire. Car, du moment qu’il peut y avoir une différence d’intensité entre la conscience des attributs généraux et la conscience des déterminations particulières , rendez, d’une part, la conscience des premiers un peu plus intense, et, d’autre part, la conscience des seconds un peu plus faible, vous aboutirez à la conscience exclusive d’un côté, à la nullité de conscience de l’autre.
Ce dernier pas, Stuart Mill ne le fait-il pas lui-même, lorsqu’il dit :
« Tant que dure effectivement la concentration de l’attention, si elle est assez intense, nous pouvons temporairement ne pas avoir conscience de certains des autres attributs ; et nous pouvons, pour un peu de temps, n'avoir présents à l'esprit que les attributs qui constituent le concept. » [Exam. de la Phil. d’Ham., p. 371.) — « Cette attention, quand elle se produit avec une intensité exceptionnelle, exclut toute conscience des autres éléments constitutifs. » {Ibid., 373.)
tous les objets d’une classe. Or, quoique le nom rappelle et ne puisse pas ne pas rappeler, en même temps, d’autres propriétés (savoir ; celles qui appartiennent à tel ou tel objet de la classe en particulier), les propriétés dont le nom est le signe font saillie d’une façon artificielle, tandis que les autres, qui varient de temps en temps et auxquelles on ne fait pas attention, sont rejetées dans l’ombre... Ce qu’on a pris pour une idée générale, c'est donc une image concrète dont certaines parties ondoient, tandis que d’autres demeurent fixes, ces dernières formant la signification du nom général; et comme ce nom concentre l’attention sur les attributs de la classe, il préserve notre raisonnement de l’intrusion de tout ce qui serait spécial à l’objet individuel qui est toujours présent à l’esprit. (S. Mill, la Phil. de Berkeleij, Rev. phil., t. I.). — M. Fouillée dit dans le même sens : « Le mot couleur est un nom commun, parce que je puis le poser à mon gré sur le blanc, le bleu, le rouge, etc. » {La liberté et le déterminisme, part. Il, ch. II.)
Ainsi l’abstraction déclarée impossible s’opère ici par intermittence.
Qii’est-ce que le conceptualiste le plus exigeant pourrait demander de plus? La doctrine de Berkeley, de Mill, etc., n’est qu’un con* ceptualisme timide et inconséquent.
Résumé. — Ainsi il n’y a pas de milieu entre les deux opinions suivantes : 1° Ou les caractères généraux et leurs déterminations particulières sont absolument inséparables pour la pensée parce qu’ils ne font qu’un : en ce cas, ils vont toujours de pair dans la conscience, sans qu’il soit possible d’accorder une attention défaveur aux uns et de refuser son attention aux autres; quand nous imaginons le mouvement, par exemple, il est, dans cette hypothèse, impossible que les caractères génériques du mouvement soient plus nettement imaginés que la direction du mouvement. — 2° Ou bien, au contraire, cette disproportion de conscience est possible : et alors, comme il n’y a aucune raison d’assigner des limites à cette disproportion, rien n’empêchera que, le cas échéant, la conscience, d’une part, s’élève à l’attention exclusive, et, d’autre part, tombe à l’inconscience absolue. Toute position intermédiaire est intenable. Ou la dissociation est possible absolument, ou elle ne l’est à aucun degré.
II. Deuxième forme : Asisociation d^une idée particiilière et d’une habitude générale. — Gomment donc, encore une fois, suppléer aux idées générales qui nous manquent? Gomment, n’ayant Jamais dans la pensée qu’un triangle particulier, et ne pouvant, en aucune façon, séparer des déterminations particulières de ce triangle ce qu’il a de commun avec les autres triangles, — comment pouvons-nous tirer de cette représentation particulière des conséquences que nous savons vraies pour tous les triangles en général?
Voici une nouvelle explication : c’est celle que propose en particulier D. Hume. Un nom commun est un nom qui éveille l’idée d’un objet particulier, et, en même temps, V habitude de penser à d'autres objets du même genre. L’idée est particulière, mais l’habitude est en quelque sorte générale, puisqu’elle enveloppe (( comme en puissance l’idée des autres objets ». Tous ces objets ne sont pas sans doute présents à l’esprit, mais ils peuvent le devenir, si besoin est, l’un après l’autre. Or cela suffit pour nous préserver, dans nos raisonnements, de l’erreur qui consisterait à prendre pour une propriété du genre un caractère propre à tel individu.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
« Car si, par exemple, prononçant le mot triangle, le triangle que j’imagine est équilatéral, et si j’affirme ensuite que les angles des triangles sont égaux, immédiatement l’habitude dont on a parlé fait que les autres idées individuelles de triangles scalènes et isocèles se présentent en foule et nous font percevoir la fausseté de cette proposition. » {Traité, p. 34.)
Ainsi, le pouvoir de porter des conclusions valables pour tous les objets de la classe, qui s’expliquait dans le conceptualisme ordinaire par une parfaite abstraction, dans le nominalisme de S. Mill par une demi-abstraction, s’explique ici par une rapide énumération ou recensement des cas particuliers.
Critique en fait et en droit. — Cette explication est encore difficilement acceptable. En effet : en fait d’abord, il est inexact que le mathématicien qui démontre un théorème sur le triangle se représente, à chaque pas de sa démonstration, un grand nombre de triangles, autres que celui qu’il a tracé sur le tableau. Et en droit, l’énumération des cas particuliers n’étant jamais complète, comment pourrait- il jamais porter une conclusion universelle?
111. Troisième forme : Les idées générales ne sont que des mots. — Il ne reste plus au nominalisme qu’une ressource : c’est de voir si les services qu’on demandait à l’association des mots avec les idées ne peuvent nous être rendus par les mots généraux eux-mêmes indépendamment des idées. C’est la forme extrême du nominalisme; c’est, dit-on, le nominalisme de Roscelin.
Que sont les idées générales pour les nominalistes radicaux? De purs mots, dépurés émissions de sons, verba, flatus vocis.
Part de vérité : leis mots suppléent parfois les idées. — Ce nominalisme n’est pas aussi absurde qu’il en a l’air. En effet, non seulement il est certain, ce qui a été bien des fois reconnu, que les mots occupent souvent dans la conscience plus de place que les idées; mais il est encore incontestable que souvent les mots sont, à la lettre, les substituts des idées; que les idées sont complètement absentes ; ce qui n’empêche pas les opérations intellectuelles de s’accomplir avec efficacité et sûreté. — Comment cela peut-il se faire? — C’est que l’habitude que nous avons acquise d’attribuer certaines relations aux idées suit encore les mots; les mots héritent pour ainsi dire des propriétés des idées C
1. La pensée du s\^ne {üamoin, Revue scientifique, 1873, p. 1125) devient complètement équivalente à la pensée de la chose signifiée; et surtout il se forme
Dans une lecture facile, dans des raisonnements simples, et surtout habituels, si nous disons, par exemple : 2 et 2 font 4, 4 et 4 fonts, 8 et 8 font 16, la pensée, s’en rapportant au pouvoir automatique des mots, prend congé à chaque instant. (Cf. ch. xliv.
Critique : les motsi supposent les idées. — Mais il est clair que cela ne peut avoir lieu ni primitivement, ni toujours. Il est clair qu’en géométrie, par exemple, ce n’est point du mot triangle que peuvent se déduire les théorèmes concernant le triangle. Même en arithmétique, même en algèbre, il faut, au moins de temps en temps, jeter un coup d’œil sur les idées représentées par les signes. — Règle générale : les mots ne sont quelque chose que par les idées, ils n’ont pas de propriétés qu’ils n’aient empruntées aux idées; ils ne deviennent les suppléants ou les substituts des idées que parce qu’ils ont été d’abord les simples assistants des idées.
Par conséquent, le nominalisme absolu qui soutient que les idées générales ne sont que des mots est absolument incompréhensible. La pensée proprement dite, qui n’a pour objet, peut-on dire, que le général, serait donc un pur psittacisme^^l ha. science, qui ne porte que sur le général, serait donc aussi du psittacisme? Cette théorie ne peut pas plus être prise au sérieux que le réalisme qui admet les universaux a parte rei.
Résumé. — Donc, ni le conceptualisme, comme on l’entend d’ordinaire, ni le nominalisme ne paraissent acceptables. L’un enferme une contradiction intrinsèque; l’autre n’enferme pas, il est vrai, de contradiction, mais il rend impossibles les opérations de la pensée.
§ ni
Solution : autre manière d’entendre le conceptualisme. — Reste à se demander s’il n’y aurait pas une autre manière d’entendre le conceptualisme.
Le général est nécessaire à la pensée : c’est ce que le nominalisme a le tort de méconnaître. — Mais la généralité ne peut résider dans l’objet même de la pensée; car la généralité de l’objet serait l’indé-
entre les signes des rapports tellement correspondants à ceux qui existent entre les idées, que l’aperception des rapports des signes peut tenir complètement lieu des rapports des idées.
1. Mot créé par Leibniz pour désigner un langage vide de pensée, comme celui des perroquets,
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
termination de cet objet, indétermination qui est aussi impossible dans le sens, dans l’imagination, dans la pensée, que dans la nature extérieure elle-même : c’est ce que le conceptualisme, à son tour, méconnaît à tort.
Lîi généralité n’est pas dans la matière, mais dans la forme. — De là ressort nécessairement cette conclusion : la généralité, indispensable aux opérations de lapensée, doit se trouver, non dans l’objet même de la pensée, mais dans la manière d’envisager cet objet.
En d’autres termes, dans toute idée générale, il y a deux choses à distinguer : 1“ la matière; la forme. La matière, c’est l’objet de pensée auquel nous attribuons la généralité. La forme, c’est la façon particulière d’envisager cet objet, d’où résulte sa généralité. — Définissons l’un après l’autre ces deux éléments de toute idée générale.
Défiuitioii de la forme. — En quoi consiste d’abord cette forme? — Dans la nature rien n’existe qui ne soit déterminé et particulier. Mais un objet déterminé et particulier peut être totalement ou partiellement identique à un autre objet déterminé et particulier. Ceci posé, penser purement et simplement un de ces objets, c’est avoir dans l’esprit une idée particulière. Mais penser un de ces objets particuliers, et reconnaître, en même temps, que cet objet est identique à lui-même, dans les cas différents où il peut être réalisé, c’est avoir une idée générale. La forme d’où résulte la généralité consiste donc à envisager comme identique à lui-même, en des cas divers, l’objet déterminé présent à l’esprit. Si, par exemple, l’objet pensé, matière de l’idée générale, est A, la forme de l’idée générale sera l’idée associée de l’identité de A, dans tous les cas où A est donné. L’idée de A devient alors générale, parce que A étant reconnu identique dans tous les cas de l’espèce, c’est, pour ainsi dire, l’espèce tout entière que l’on pense en le pensant. La pensée que l’on a dans l’esprit, individuelle en fait, devient en droit universelle.
Voilà tout le secret de la généralisation : la généralité résulte uniquement de Vaperception de V identité.
illaticre des idées générales. — Reste à chercher quelle peut être la matière de nos idées générales.
La matière de l’idée générale, c’est ce qui est susceptible d’être généralisé, c’est-à-dire reconnu identique en différents cas; c’està-dire, par conséquent, ce qui peut être identique en différents
REALISME, NOMINALISME, CONCEPTUALISME. 315
cas ^ — Or il est fort difficile, pour certaines idées générales, de reconnaître quel est l’élément qui, se répétant identique en des cas divers, peut être reconnu identique, et constitue ainsi la matière de ces idées. Dire quel est au juste l’élément ou l’ensemble d’éléments de ce genre qui forme, par exemple, la matière des idées générales, histoire f facilité, sensation, plaisir, etc., etc., nous paraît un des problèmes les plus ardus que le psychologue soit appelé à résoudre. Nous sommes forcés de nous en tenir à quelques catégories d’idées générales : ce sont heureusement les plus importantes.
Cas où elle est nue donnée simple de la conscience on des sens. — H y a des cas ou la matière d’une idée générale est une donnée simple de la conscience ou des sens, laquelle, n’étant pas susceptible de variations, ou n’éprouvant que des variations imperceptibles dans ses degrés ou sa qualité, demeure identique et peut être reconnue identique en des cas divers. Ainsi l’idée générale de l’odeur de la violette, du goût de l’abricot, du timbre de la flûte ou du violon, etc., a pour matière une donnée de ce genre. Cette donnée étant invariable dans tous les cas, on la reconnaît, et oar cela même qu’elle est reconnue, elle reçoit la forme d’une idée générale.
Cas où elle est un rapport. — Dans d’autres cas, la matière des idées générales est constituée par des rapports qui, comme les propriétés sensibles simples, peuvent se retrouver identiques et être reconnus identiques dans les cas d’ailleurs les plus divers. Même quand les termes d’un certain rapport varient, il se peut que le rapport lui-même demeure invariable. Dans ce cas, ce l’apport peut fournir la matière de l’idée générale. Non [»as qu’il puisse jamais être dégagé des termes où il est inclus et pensé abstraitement : car qu’est-ce qu’un rapport sans termes? — mais parce que, quels que soient les termes où il est inclus, il est le même, et il est reconnu le même.
Excuiples : nombres, fig^nres. — Un très grand nombre d’idées générales, et des plus importantes, ont ainsi pour matière des rapports : tels sont, par exemple, les idées des nombres. Le nombre cinq ne peut être réalisé effectivement dans l’esprit^, si l’on ne se représente d’une manière concrète, soit par le moyen des doigts, soit par des points, etc., les unités dont il se compose. Mais,
1. Il n’est pas besoin de distinguer le cas de la simple ressemblance du cas de l’identité, la ressemblance n’étant qu’une identité partielle.
2. Le plus souvent nous nous contentons de penser le mot cinq.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
quelle que soit la matière dont on se serve pour former ce nombre, la manière de le former, la loi de sa formation, qui n’est autre chose que le rapport du nombre cinq aux nombres précédents (cinq=4 -f-l), demeure toujours le même. C’est cette loi ou ce rapport qui, toujours identique et reconnu tel, constitue proprement l’idée ou l’essence générale du nombre cinq. — Dans les fractions
les termes sont différents, le rapport est le même. Donc la pensée de ce rapport devient une idée générale, dès que l’on s’est aperçu qu’en pensant l’un quelconque de ces rapports on pense aussi tous les autres.
Il en est de même pour les idées des figures géométriques. Une grande circonférence diffère d’une petite : mais pour ces deux circonférences il y a une essence, une définition qui est la même. Et qu’énonce cette définition? Un rapport, une proportion (l’égalité de distance), entre un point intérieur et tous les points d’une ligne enveloppante : la circonférence est la ligne dont tous les points sont également distants d’un point intérieur nommé centre. De même une ellipse, une hélice, se définissent par des rapports. Un angle est un rapport entre deux lignes. Les lignes elles-mêmes se définissent par des rapports de points : la ligne brisée, par exemple, est une ligne engendi*ée par un point qui se meut, durant une fraction appréciable de son trajet, vers un point déterminé, puis, durant une autre fraction appréciable de son trajet, vers un autre point, etc.
Types org^aniques. — Passons aux idées d’espèces et de genres dans les sciences de la nature. Ce qui définit les types, ce sont des nombres, des lignes, des proportions. Et que sont les proportions elles-mêmes? Des rapports numériques entre des lignes. Ce qui est le même dans des animaux de même espèce, c’est le nombre et la proportion des parties. Et dans ces parties elles-mêmes, dans la patte ou dans la mâchoire, par exemple, ce qui est encore le même, c’est le nombre et la proportion des parties. Prenez les définitions des quatre embranchements données par Cuvier :
« Ce sont, suivant ses propres expressions, quatre plans généraux d’après lesquels tous les animaux semblent avoir été modelés et dont les divisions ultérieures, de quelques titres que les naturalistes les aient décorées, ne sont que des modifications assez légères fondées, sur développement ou l'addition de quelques parties qui ne changent rien à l’essence du plan. »
Les embranchements sont donc des plans, c’est-à-dire des lignes, en certain nombre, dans un certain ordre, et dans certaines pro-
portions. — Et toutes les divisions de ces embranchements s’obtiennent par l’addition de certaines lignes, et la modification de l’ordre ou des proportions. — Ainsi, ce qui fait le fond de notre conception, quand nous parlons (au point de vue des sciences naturelles) de Vhomme en soi, du lion en soi, c’est en définitive un certain nombre, une certaine proportion. Et voilà pourquoi nous reconnaissons l’homme ou le lion dans les différents individus hommes ou lions, quelles que soient leurs différences ; dans une statue de l’homme ou du lion; dans une peinture; dans une simple esquisse de moins d’un centimètre; dans une simple figure schématique composée seulement de quelques traits i.
Même chose à dire pour les idées générales des végétaux : les feuilles d’un chêne sont grandes ou petites, mais la distribution des nervures et les dentelures sont les mêmes : c’est pourquoi c’est la même feuille. — Voilà pour les sciences naturelles.
Idées générales des corps. — Arrivons aux idées générales des corps telles qu’elles résultent des sciences physico-chimiques. Ces idées générales paraissent avoir pour matière unique des données sensibles invariables et des rapports invariables. Par exemple, dans l’idée de la substance appelée mercure, entrent comme éléments, d’une part, des données sensibles : la couleur, l’éclat, etc., propriétés caractéristiques et invariables du mercure, — et, d’autre part, des rapports invariables comme ceux-ci : à la température ordinaire, le mercure est liquide, il se volatilise à -|- 350®, et se solidifie^ à — 40®.
Idées générales non scientifiques. — Enfin, en dehors du domaine scientifique, les idées générales sont encore formées, en même façon, d’impressions simples ou de rapports. Tout le monde reconnaît la violette à son odeur, à sa couleur |(impressions simples et à peu près invariables), à sa forme (rapport). L’élément générique de l’idée de chapeau, c’est l’idée de couvre-chef (rapport). La destination de la montre (marquer les heures), la destination de la table (servir de support aux objets), qui sont encore des idées de rapports, constituent de même un des éléments essentiels des idées générales de montre et de table, etc.
1. Ces types ainsi conçus se nomment des schèmes. L’idée générale d’une espèce, c’est donc le schème de cette espèce.
2. L’idée générale de volatilisation ou de solidification est elle-même l’idée d’un rapport entre les parties constituantes d’un corps; l’idée des degrés de température est l’idée d‘un rapport entre la colonne de mercure et l’échelle thermométrique; et enfin la loi, que le mercure se volatilise et se solidifie à tant de degrés, est l’idée d’un rapport de coexistence entre ces deux rapports.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXIV
Cette théorie explique lu possibilité des opérations de la pensée. — Telle étant la nature des idées générales, on comprend comment sont possibles les opérations de la pensée. Quand la matière de l’idée générale est une donnée sensible, aucune difficulté. D’une part, cet objet sensible (une odeur, u ne saveur, etc., caractéristiques) est en soi quelque chose de concret, de déterminé, de particulier, qui peut, sans contradiction, être envisagé à part et en soi. En même temps, comme cet objet particulier est toujours identique à lui-même, et qu’on le sait tel, un seul cas envisagé vaut pour toute l’espèce.
Si la matière de l’idée générale est un rapport, il est impossible, il est vrai, de penser ce rapport abstraitement, c’est-à-dire à part des termes variables où il se réalise. Mais, comme nous l’avons établi (ch. xxi), la pensée du rapport n’en est pas moins autre chose que la représentation des données. Elle s’y surajoute; et, bien qu’elle les suppose, elle s’en distingue absolument. Par conséquent, rien n’empêche que nos réflexions et nos raisonnements portent, non sur les données sensibles elles-mêmes, mais sur le rapport conçu entre ces données. Par exemple, il est impossible de réaliser dans sa pensée le rapport qui constitue l’idée de circonférence, sans réaliser dans son imagination une circonférence grande ou petite. Mais comme ridée de ce rapport, ou la loi de formation delafigure, est absolument distincte de la figure particulière réalisée, rien n’empêche de faire dépendre nos conclusions, non de la figure réalisée, mais uniquement de la loi de formation de la figure.
CoiiclaBsion. — Le conceptualisme est le vrai, mais il faut savoir l’entendre. — Le conceptualisme le plus accrédité pense arriver au général par une abstraction des déterminations particulières des choses, laquelle donnerait comme résultat une chose indéterminée. Une semblable abstraction est impossible, et le général ainsi entendu est irréalisable dans la pensée, non moins que dans la nature. Dans la nature, dans la pensée, tout est déterminé, en tout sens, et de tous points, dans les manières d’être, dans la qualité, dans la quantité, etc. En ce sens, tout est particulier. — Mais certains objets (propriétés ou rapports) se répètent identiques en des cas divers. Que l’esprit, pensant l’un de ces objets, arrive à reconnaître son identité dans tous les cas où il se réalise, il sait dès lors que penser un de ces cas, c’est les penser tous; que ce qu’il affirme pour un de ces cas, il l’affirme pour tous : il a ce qu’on appelle une idée générale.