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CHAPITRE XXV

ÉLABORATION (Suite)

Étude psychologique du eaisonneiueiit. — Il y a une

partie de la philosophie, la Logique, qui est la science du raisonnement. Pourquoi donc traiter du raisonnement en psychologie ?

La logique est la science du raisonnement, en ce sens qu’elle fixe les conditions et les règles de sa validité et de sa certitude. Cette étude logique du raisonnement ne dispense pas d’une étude psychologique du raisonnement considéré dans sa nature et dans les opérations qu’il exige; elle la suppose au contraire.

Le raisouueuient en général. — Raisonner, en général, c’est se servir de certaines connaissances données pour parvenir à des connaissances nouvelles. Il y a donc deux sortes de connaissances ; les unes immédiates, c’est-à-dire qui ne supposent avant elles aucune autre connaissance, mais seulement des données des sens ou de la conscience, éléments ou occasion de la connaissance^ ; — les autres médiates ou dérivées, c’est-à-dire qui supposent comme données ces premières connaissances elles-mêmes.

De cette définition il résulte que le raisonnement est tout ensemble un signe de faiblesse et un signe de puissance dans l’esprit humain. Il est un signe de faiblesse : car c’est une imperfection de ne pas saisir d’emblée, dans une intuition simple, toutes les vérités et tous les rapports de ces vérités entre elles, et d’être obligé de les tirer avec effort les unes des autres « comme par machines et par artifices ». — Il est un signe de puissance : car, quelque limitées que soient les données de la conscience et des sens (et à cet égard nous ne sommes guère mieux partagés que les animaux), si, de ces données, nous pouvons tirer des connaissances,

1. Ces données pourraient elles-mêmes, à la rigueur, s’appeler des connaissances immédiates; mais il vaut mieux réserver ce nom à l’intuition immédiate de rapports entre ces données, c’est-à-dire aux premiers jugements.

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lesquelles elles-mêmes pourront servir de degré pour s’élever à d’autres, et ainsi de suite, il n’y a pas de borne assignable aux découvertes de l’esprit humain. Le raisonnement est l’instrument d’un progrès indéfini.

Eispècesi de raîsoniieineiits : indiictioii, déduction.

— On distingue deux espèces de raisonnements : l’induction et la déduction. L’une du particulier s’élève au général (ce corps est tombé, donc les corps tombent) ; — l’autre, du général redescend à des conséquences moins générales ou même particulières (les corps tombent, donc les pierres tombent, ou, cette pierre tombe). — De cette définition même il résulte que la déduction présuppose l’induction. A toute déduction il faut comme point de départ des vérités générales. Ces vérités générales sont le résultat de l’induction L II faut donc parler d’abord de l’induction.

De rîndiictîon. — Induire c’est conclure d’un cas ou de quelques cas donnés à tous les cas possibles de même espèce. C’est faire un acte de jugement et de croyance par lequel on étend (on fait passer, éiuaytoy^, éTràyEiv) à tous les points de l’espace et du

temps ce qui a été constaté en certains points de l’espace et du temps.

Elle généralise, non un fait, mais un rapport. — Précisons davantage : qu’est-ce qui est susceptible d’être ainsigénéralisé ? Est ce un fait isolé, pris en lui-même? Je constate, par exemple, un tremblement de terre : puis-jeinférer qu’il y a toujours eu, qu’il y aura toujours des tremblements de terre ? — Non, sans doute ; il n’y a pas toujours eu, il n’y aura peut-être pas toujours de tremblements de terre. Bien plus : savons -nous s’il y aura toujours une terre ? Nous n’avons pas de raison absolue de le croire. Les deux ont déjà vu et verront sans doute s’accomplir bien des catastrophes; des mondes ont disparu, des mondes disparaîtront. A plus forte raison, le savant ne pourrait-il affirmer qu’il y aura toujours sur la terre telle ou telle espèce animale, végétale, ou minérale. La vie n’a pas toujours existé sur le globe, et telle condition peut naître qui rendrait de nouveau la vie impossible. L’induction ne peut donc, en aucun cas, porter sur un fait pris isolément : nous avons de fortes probabilités pour croire que le soleil se lèvera

1. Quelquefois les principes du raisonnement sont des vérités de raison comme celle-ci r Tout fait a une cause.

demain, nous ne pouvons l’affirmer avec une certitude véritablement scientifique, car telles causes, naturelles ou surnaturelles, pourraient, à la rigueur, survenir d’ici là, qui empêcheraient le soleil de se lever.

L’induction ne porte jamais que sur un rapport, sur une liaison entre deux faits, deux caractères, deux propriétés (ou deux groupes de faits, etc.). Peut-être un jour n’y aura-t-il plus de lumière; mais si, à un moment quelconque, un rayon de lumière est réfléchi par une surface, j’affirme que l’angle de réflexion sera égal à l’angle d’incidence. Peut-être un jour les mammifères auront-ils disparu; mais, tant qu’il y aura des mammifères, j’affirme que ces mammifères seront vertébrés. — Toute proposition inductive peut donc se mettre sous cette forme : Si telle chose est donnée, telle autre chose est ou sera donnée. Dans les propositions inductives, les termes ne sont jamais posés hypothétiquement ; ce qui est affirmé catégoriquement, c’est leur liaison.

Ces rapports coustaats sout des lois. — Ce rapport universel entre deux choses est ce qu’on nomme une loi. Induire, c’est affirmer des lois. Toute loi énonce un rapport constant entre deux choses.

On distingue deux sortes de lois : les lois ou uniformités de coexistence, qui énoncent un rapport constant entre des caractères ou des groupes de caractères (exemple : les haleines sont mammifères) ; — et les lois ou uniformités de succession, qui énoncent un rapport constant de succession entre deux faits ou deux groupes de faits (exemple : l’attention fixe le souvenir).

Les lois sont nécessaires. — Nous disons qu’une loi est un rapport constant : ce n’est pas assez dire. La loi est un rapport constant, non seulement en fait, mais en droit. Chaque fois que de l’eau est entrée en ébullition, la lune accomplissait son mouvement autour de la terre. Ce rapport, constant dans le passé, sera constant apparemment dans l’avenir ; admettons qu’il persiste durant toute l’éternité : est-ce une loi'l — En aucune façon, parce que nous concevons sans peine que la lune puisse cesser d’exister sans que l’eau cesse d’être susceptible d’ébullition. Donc un rapport pourrait se maintenir indéfiniment: si la pensée est fondée à concevoir qu’il puisse cesser d’être , ce rapport n’est qu’une coïncidence fortuite : il n’est pas une loi. — Une loi c’est donc, non seulement ce qui a été ou sera, mais, comme le mot l’indique, ce qui doit être, ce qui ne peut pas ne pas être. En deux mots, les. lois supposent,

RABIER. — Psycb 21

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non seulement \ine coïncidence, mais une liaison entre les caractères ou les faits; elles supposent des relations non seulement constantes, mais nécessaires.

Elles sont des rapports de cansalité. — Mais comment un caractère peut-il être lié nécessairement à un autre caractère, un fait à un autre fait, sinon parce qu’il y a dépendance deVun kVé^diVd de l’autre (ou dépendance des deux ensemble à l’égard d’un troisième) ? Or, quand l’existence d’une chose dépend de l’existence d’une autre chose, on dit que celle-ci est cause ou condition, celle-là effet ou conséquence. Les lois sont donc en définitive des rapports de causalité. C’est l’idée de causalité qui, interposée, à tort ou à raison, par notre esprit, entre les deux termes de la loi, lie ces deux termes l’un à l’autre, et transforme la succession ou la coexistence de fait, dont l’expérience a constamment témoigné, en coexistence ou succession nécessaire.

Problème souleTé par rinduction. — Telle est la nature de l’induction. On voit par là immédiatement quel problème elle soulève. Notre expérience, si étendue qu’on la suppose, est toujours limitée; et, de plus, l’expérience nous montre seulement qu’une chose est et ne nous montre pas qu’une chose doive être. L’universalité et la nécessité ne sont pas choses susceptibles de jamais devenir des objets d’expérience. Comment donc, si nous n’avons d’autre base d’inférence que l’expérience, osons-nous affirmer que certains rapports sont universels et nécessaires? Comment, après avoir constaté un certain nombre de fois que l’eau entre en ébullition à 100% osons-nous dire que l’eau, universellement et nécessairement, entre en ébullition à 100°? L’induction apparaît ainsi tout d’abord comme le plus grossier des sophismes.

C’est à la Logique qu’il appartient de montrer comment, grâce à l’intervention de la raison, l’induction peut être, dans certains cas et à certaines conditions déterminées, un procédé régulier de raisonnement.

Opérations psychologiques impliquées par l'iudiiction. — Mais quelles sont, au point de vue psychologique, les opérations impliquées par l’induction ? L’induction généralise un rapport : pour induire, il faut donc, tout d’abord, apercevoir et dégager des rapports de coexistence ou de succession. — Parmi ces rapports, dont la plupart nous apparaissent comme des coïncidences fortuites, quelques-uns sont interprétés comme « dérivant de la nature même des choses » (Montesquieu), c’est-à-dire comme in-

dices de causalité. Tout cela est l’œuvre du jugement. — Intervient alors la raison, qui, fondée sur l’idée de la raison des choses, affirme que chaque fois que la même cause sera donnée, l’effet sera le même aussi, — car un changement serait alors sans raison,^ et qui érige ainsi le rapport présenté par l’expérience, dégagé et interprété par le jugement, en loi nécessaire et universelle.

DiisÉinction entre Tinduction et la cousécution d’idées. — Par là même on voit quelle distance sépare l’induction proprement dite de la simple association d’idées, à laquelle D. Hume et son école ont prétendu la réduire. Une observation superficielle peut s’y méprendre, parce que la simple association peut produire le même effet psychologique que l’induction proprement dite, à savoir ; le phénomène de l’attente. Les consécutions des phénomènes se gravent dans la mémoire et produisent par l’habitude des consécutions d’idées. C’est pourquoi, dès que l’antécédent ordinaire d’un phénomène est donné, l’idée du conséquent surgit et l’on s’attend à voir ce conséquent se produire. Le chien qui voit lever le bâton attend le coup et la douleur. C’est en profitant de cette loi de l’habitude que l’on peut dresser les animaux, qui sont, dit Leibniz, purement empiriques. Il n’y a là qu'une connexion d'imagination, une simple succession d'images, efficace pour la conduite, mais qui n’est qu’une ombre de raisonnement. — Leibniz ajoute que la plupart des hommes sont souvent purement empiriques comme les bêtes ; comme elles, c( dans une rencontre nouvelle qui paraît semblable à la précédente, ils s’attendent à ce qu’ils y ont trouvé joint autrefois, comme si les choses étaient liées en effet, parce que leurs images sont liées dans la mémoire. » {Nouv. Ess. ; Préface.)

Distinction enti*e l’empirisme humain et l’empirisme animal. — Mais on peut trouver qu’ici même Leibniz, tout en distinguant profondément l’empirisme de la raison, a le tort d’assimiler complètement l’empirisme des hommes à l’empirisme des bêtes. Dans l’empirisme des bêtes, tout se borne, il est vrai, à une succession d’images et à une attente. Mais dans l’empirisme des hommes la succession d’images est interprétée comme signe d’une liaison nécessaire, d’un rapport de causalité, et ce rapport est pensé comme universel. — L’empirisme animal est destitué de pensée • l’animal ne pense ni la causalité, ni la liaison, ni Puniversalité, ni même peut-être, expressément, la simple succession. L’empirisme humain est imprégné et pénétré de pensée; c’est de h pensée égarée et dévoyée, se laissant duper par les apparences : c’est toujours de la

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pensée. Tout l’empirisme humain peut se réduire à cette formule : après, donc à cause de; post hoc, ergo propter hoc. Mais passer de la simple association d’idées qui n’est qu’un fait, à ce sophisme qui est une pensée (la pensée de la causalité, de la liaison universelle et nécessaire), c’est œuvre intellectuelle. Croire qu’une comète est la cause d’une peste, c’est pour l’homme une sottise; mais la bête brute n’y atteint pas : c’est pour elle une erreur sublime qui lui est interdite, aussi bien que de concevoir le système des tourbillons, qui est aussi une erreur. Entre le sophisme post hoc, ergo propter hoc et les inductions les plus rigoureuses de la science il n’y a pas de différence de nature ; c’est le même mode de penser, procédant sans méthode d’une part, avec méthode de l’autre. Si donc l’animal était naturellement capable de ce sophisme, un animal bien éduqué pourrait aussi concevoir les lois de la physique et de la chimie. — Leibniz accorde donc trop à l’animal, et pas assez a l’homme; trop à l’association, pas assez à la pensée. Dans tout ce qu’il fait, l’animal reste bête, alors même qu’il semble imiter le mieux nos raisonnements; dans tout ce qu’il fait, l’homme reste homme, alors même qu’il semble s’approcher le plus du mode de penser de l’animal.

Importance de Tinduction. — Sur l’utilité intellectuelle et pratique de la connaissance des lois, voyez le chapitre suivant,

De la déduction; ses éléments. — Déduire, c’est tirer de principes généraux des conséquences moins générales. — Pour comprendre le mécanisme de ce genre de raisonnement, supposons une question que nous nous proposions de résoudre : Socrate était-il Grec? — Je sais d’une part que tout Athénien est Grec; d’autre part j’apprends ou je me rappelle que Socrate était Athénien. Dès lors je conclus que Socrate était Grec.

D’après cela, toute déduction implique trois idées ou concepts, et trois jugements. — Les deux idées dont on cherche le rapport se nomment les deux extrêmes {mineur et majeur ; Socrate, Grec) ; l’idée intermédiaire qui sert à le faire découvrir se nomme moyen terme (Athénien). Voyez la Logique.

La proposition qui résout la question posée, en affirmant le rapport entre les deux extrêmes, se nomme conclusion. Les deux propositions qui servent à la résoudre sont les prémisses, savoir : la

RAISONNKMENT : INDUCTION, DÉDUCTION. 325

majeure^ qui met en rapport le moyen et le majeur (tout Athénien est Grec); et la mineure, qui met en rapport le mineur et le moyen (Socrate était Athénien).

Opci'iitîoiis pisycliolog^iqueis impliquées pai* la déduction. — Tels sont les éléments nécessaires de toute déduction. On peut déterminer par là les opérations psychologiques que toute déduction implique. — Nous supposons la question posée : en d’autres termes, deux idées sont conçues dont on cherche le rapport. Il s’agit d’en trouver une troisième qui, coïncidant avec chacune des deux premières, permette d’affirmer qu’elles coïncident entre elles; ou qui, en d’autres termes, enfermée dans le premier extrême {Athénien enfermé comme attribut dans Socrate), et enfermant à son tour le second {Athénien enfermant l’attribut ou le caractère Grec), permette d’affirmer que le premier extrême {Socrate) enferme le second {Grec)^. — Tout le secret du raisonnement déductif est dans la découverte d’un moyen terme convenable.

i° Découverte du moyen : association des idées. — > Or comment le découvrir? — Comme on fait toute découverte : par l’expérience ou par l’association des idées. Je cherche d’abord à constituer la majeure, c’est-à-dire que, étant donnée l’idée du caractère Grec, je cherche un autre caractère qui soit lié avec lui de façon à l’entraîner nécessairement à sa suite. Or qu’est-ce qui peut me faire découvrir ces caractères? Si j’ignore quels sont les Grecs, je prendrai un livre d’histoire ou de géographie, et j’y verrai que les Athéniens, les Spartiates, les Thébains, etc., sont Grecs. C’est ce que j’appelle Vexpérience. — Si je le sais, il ne s’agit que de me le remémorer actuellement; et, d^ins ce cas, c’est V association des idées qui me suggère toutes ces idées d’ Athénien, de Spartiate, de l'hébain, -etc., liées dans ma mémoire avec l’idée de Grec.

Maintenant il s’agit de constituer la mineure. Pour cela, je cherche quels sont les caractères enfermés dans le mineur {Socrate), pour voir si, parmi ces caractères, il en est un qui se trouve au nombre de ceux que je viens de découvrir {Athénien, Spartiate, etc.), comme étant eux-mêmes des conditions suffisantes de la présence du majeur (Grec). Or encore ici c’est l’expérience qui nous en instruit (l’histoire nous apprendra que Socrate était Athénien), ou bien c’est l’association des idées qui nous le rappelle. Et comme l’expérience n’intervient que par exception au moment où se constitue un raison-

1. Nous ne considérons ici que la forme la plus simple de la déduction, celle qu’on appelle en logique : syllogisme de la première figure.

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nement, on peut dire que, en règle générale, la découverte du moyen terme, élément essentiel du raisonnement, résulte d’une double énumération des caractères liés avec le majeur à titre de conditions suffisantes, et des caractères liés avec le mineur à titre de conditionnés ou de conséquents. Et cette double énumération elle-même est le fait de l’association des idées qui suggère à l’occasion de chacun des extrêmes les diverses idées liées précédemment avec chacun d’eux. C’est donc l’association des idées qui assemble les maté' riaux nécessaires au raisonnement.

Perception des rapports entre les extrêmes et le moyen : jugement. — Mais l’association des idées ne constitue pas le raisonnement lui-même. Les idées assemblées, il faut maintenant les lier logiquement en saisissant leurs rapports : il faut d’abord, non seulement avoir présentes à l’esprit les idées éi Athénien et de Grec, mais concevoir que l’attribut Athénien enferme en soi l’attribut Grec; ou, ce qui revient au même, que l’idée Athénien est une espèce enveloppée dans le genre Grec; ou, ce qui est encore la même chose, que l’idée d' Athénien et l’idée de Grec sont partiellement identiques. — Il faut ensuite concevoir les rapports du même genre entre Socrate et Athénien. — Donc, à la double association d’idées dont on a parlé, se superposent d’abord deux actes de jugement.

30 Perception d’un rapport résultant de ces rapports : raisonnement. — Cela fait, reste enfin à dégager des prémisses la conclusion, c’est-à-dire à saisir le rapport qui lie les deux extrêmes, à travers le double rapport qui lie chacun d’eux au moyen. Cette dernière opération est l’acte essentiel du raisonnement : raisonner, c’est conclure. Il importe donc de faire ressortir l’originalité et l’importance de cette opération.

Originalité de cette opération. — On dit souvent que la conclusion est contenue dans les prémisses. Si l’on veut dire par là que les prémisses fondent la conclusion, qu’elles en sont la raison nécessaire, rien de plus vrai. Mais si l’on entend que les prémisses sont -a raison à la fois nécessaire et suffisante de la conclusion, si l’on entend que la conclusion est donnée toute faite dans les prémisses, alors voyons ce qu’il en faut penser.

La conclusion est-elle contenue dans la majeure, ou dans la mineure, ou dans les deux prémisses réunies?

La conclusion n’est pas contenue dans la majeure : le sujet en est diATéreut. — La première opinion est le plus

généralement adoptée. La majeure, dit la Logique de Port-Royal, contient la conclusion, et la mineure la fait voir. — Mais comment peut-on concevoir qu’une proposition enferme en soi une autre proposition? On ne voit qu’un cas où cela soit possible : c’est le cas où une proposition est une partie d’une autre proposition (exemple : tous les hommes sont mortels, quelques hommes sont mortels), c’est-à-dire le cas où deux propositions ont même qualité (sont l’une et l’autre affirmatives ou négatives), même attribut, et même sujet, ce sujet étant, dans la première, pris dans toute son extension (tous les hommes), et dans la seconde, pris dans une partie de son extension (quelques hommes). — Mais comment une proposition peutelle être contenue dans une autre lorsque ces propositions n’ont pas le même sujet? Or c’est justement le cas dans toute déduction ; le sujet de la conclusion est en effet toujours autre que le sujet de la majeure. Dans l’exemple ci-dessus le sujet de la majeure est tout Athénien, le sujet de la conclusion est Socrate.

Mais, dira-t-on, le terme Socrate n’est-il pas identique à quelque Athénien'! et par là ce raisonnement ne rentre-t-il pas précisément dans le cas où la conclusion n’est qu’une partie de la majeure? — C’est ici le nœud de la question : or il faut nier absolument que le sujet de la conclusion soit simplement une partie du sujet de la majeure. En effet, Socrate est bien sans doute un Athénien : la mineure l’affirme. Mais je nie que dans la conclusion il soit pensé comme tel. En effet, la conclusion est, on l’a vu, la réponse à la question : donc le sujet de la conclusion doit être absolument identique au sujet de la question. Or, quand je veux savoir si Socrate est Grec (c’est la question), le sujet c’est en tant que fils de So-

phronisque, philosophe, maître de Platon, etc., et l’idée d’Alhénien n’entre pas alors dans la conception que j’ai de Socrate, puisqu’il se peut même qu’à ce moment j’ignore que Socrate soit Athénien. Donc, si la conclusion répond précisément à la question, c’est encore le même sujet, Socrate conçu en tant que philosophe, etc., et non en tant qu’ Athénien, qui y est mis en rapport avec le même attribut que l’attribut de la question; autrement, la question reste sans réponse.

Objection. Réponse. — Il est vrai que, de la majeure à la conclusion, le sujet Socrate a été lié par la mineure à l’attribut Athénien. Mais, si cet attribut rend possible la conclusion, il n’entre pas dans la conclusion : c’est une règle absolue du syllogisme que le moyen terme ne fait pas partie de la conclu-

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sion^ — Donc, loin d’être partiellement identique avec le sujet de la majeure, le sujet de la conclusion en est absolument distinct (car les caractères philosophe, fils de Sophronisque, etc., dont l’ensemble forme le concept de ce sujet, n’ont rien de commun avec le concept Athénien). Donc la conclusion n’est absolument pas renfermée dans la majeure.

AsBtre preuve : la mineure iserait inutile. — Ce qui

le prouve bien encore, c’est la nécessité de la mineure. A quoi pourrait servir la mineure, si la majeure contenait en elle-même la solution de la question? — Elle sert, dit-on, à l’y faire voir. — Mais c’est là une métaphore et non une explication. Si une proposition en enferme une seconde, comment se peut-il qu’une troisième proposition serve à l’y faire voir? Pour la voir, il n’y a, semble-t-il, qu’à faire l’analyse de la première. — Mais la mineure est indispensable au contraire. Pourquoi? Parce qu’elle lie le sujet de la question {Socrate) au sujet de la majeure (Athénien). Mais s’il faut ainsi, pour résoudre la question, que le sujet en soit lié, dans le cours du syllogisme, avec le sujet de la majeure, c’est donc bien que dans la question même, et par conséquent dans la conclusion qui y répond, ce sujet n’est pas identique au sujet de la majeure. De la sorte, l’office même rempli par la mineure est encore une preuve que la majeure n’enferme pas la conclusion.

La conclusion n’est pas dans la mineure. — Des arguments du même genre prouveraient plus aisément encore que la conclusion n’est point enfermée dans la mineure, puisque la mineure n’a pas le même attribut que la conclusion et que la mineure seule, indépendamment de la majeure, ne permet pas de conclure.

La conclusion n’est pas dans les deux prémisses. — Reste à savoir si la conclusion n’est pas contenue dans les deux prémisses réunies. — Pas davantage. Seulement il est plus délicat de le faire voir, parce qu’on est ici beaucoup plus près que tout à l’heure de la vérité. Pour être contenue dans les prémisses, il faudrait que la conclusion fût totalement ou partiellement identique aux deux prémisses réunies, c’est-à-dire qu’elle fût le simple total des prémisses^ ou une partie extraite des prémisses^. Or cela

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