Nequaquam medium capiat conclusio fas est
2. Comme dans ce cas ; dix hommes sont morts, dix autres hommes sont morts, donc vingt hommes sont morts. Et même, pour tirer la conclusion, faut-il encore additionner 10 et 10; or l’addition est bien une opération de l’esprit dont il faut tenir compte ; un animal n’en est pas capable.
3. Comme dans ce cas : dix hommes sont morts, dix autres hommes sont morts, donc quitize. hommes sont morts.
n’est pas et ne peut pas être, puisqu’on ne peut additionner ou diviser que des prémisses qui auraient l’une et l’autre même sujet et même attribut. — Prenons la déduction la plus simple possible, la plus favorable à la thèse en question : A = B, B=C, donc A = G. Comment soutenir que la conclusion est donnée toute faite dans les ' prémisses? Sans doute elle y est contenue, mais virtuellement et en puissance; et, pour qu’elle passe à l’acte, il faut qu’une nouvelle condition intervienne, sans quoi cette puissance de penser la conclusion en pensant les prémisses sera, à vrai dire, une impuissance de la penser jamais. Sans doute elle y est contenue, mais pour qui sait la voir et la créer en la voyant. Sans doute les prémisses sont les raisons de la conclusion, mais les raisons nécessaires seulement et non pas suffisantes. En d’autres termes, supposez qu’un esprit pense les prémisses et dès lors demeure inerte: il ignorera éternellement la conclusion.
Elle est uii acte de synthèse mentale. — C’est dire que la conclusion est une synthèse des deux prémisses, opérée par r activité de VespriV. Deux rapports sont présents à la pensée : au moyen de ces deux rapports, et à travers ces deux rapports, en apercevoir un troisième, différent des deux premiers, voilà l’acte du raisonnement. Or, si penser les deux premiers rapports est œuvre de pensée , n’est-ce pas une œuvre de pensée aussi, et plus haute et plus difficile, d’apercevoir le troisième par le moyen des deux premiers? Quand de l’oxygène et de l’hydrogène sont en présence, en certaines proportions, dans un eudiomètre, il y a tout ce qu’il faut pour faire de l’eau. Mais pourtant il faut encore qu’une étincelle électrique provoque la synthèse. De même la synthèse des deux prémisses mises en présence ne se fait pas tonte seule ; elle se fait non per ignem certe, sed per mentem tanquam ignem divinum (Bacon).
Par là on voit combien c’est à tort qu on considère parfois le raisonnement comme une sorte de machine qui dispenserait de penser. On semble croire que, les prémisses posées, la conclusion va de soi et se tire d’elle-même : les prémisses l’engendrent, les prémisses pensent pour nous. Erreur! la conclusion, il faut la faire; elle se fait par un acte d’aperception; et, loin d’être un cas d’automatisme mental, cet acte est l’acte le plus élevé de la pensée.
Essence couBuiiine de toutes les opérations de Tes-
1. M. P, Janet {Rev. phil., août 1881, p. 1Ü7) a très bien élucidé ce point.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXV
prît : rintnîtiou. — Par là aussi on peut reconnaître dans le raisonnement la commune nature de toutes les opérations de l’intelligence. On peut dire que toute l’intelligence se ramène à V intuition. Seulement il y a trois degrés d’intuition. Le premier, c’est Vintuition simple^ la simple appréhension qui consiste à percevoir les données de la conscience et des sens : son, couleur, etc. — Le second, c’est Vintuition du jugement, qui consiste à apercevoir des rapports entre ces données. — Le troisième, (V^siVintuition du raisonnement, qui consiste à apercevoir les rapports qui résultent de ces rapports. Si donc, après avoir distingué par leurs caractères propres les diverses opérations de l’esprit, nous voulons les unir par leur essence commune, nous pouvons dire : sentir, juger, raisonner, c’est voir.
§iii
Objections faites à la déduction. — Cette manière de comprendre l’opération du raisonnement nous permet d’écarter deux objections que l’on adresse souvent au raisonnement déductif.
Première objection : sa stérilité. — La première, c’est la stérilité, l’inutilité du raisonnement. En effet, si, comme on l’admet le plus souvent, la conclusion est enfermée dans la majeure, c’est-à-dire totalement ou partiellement identique à cette majeure, si onia pense en pensant la majeure, à quoi bon conclure? Si la conclusion est totalement identique à la majeure, conclure c’est se répéter; si elle est une partie de la majeure, conclure c’est se restreindre. Ne voilà-t-il pas de singulières démarches et d’étranges progrès de la pensée? — Aussi ceux qui comprennent de la sorte l’opération du raisonnement soutiennent-ils que l’esprit ne s’instruit, ne progresse, n’apprend véritablement du nouveau que par l’expérience. Mais contre cette conséquence s’inscrivent en faux toutes les sciences de raisonnement, dont les progrès sont justement les plus étonnants et les plus certains. Dira-t-on sérieusement que la géométrie tout entière n’est qu’une vaine tautologie? Soutiendra-t-on que celui qui sait les définitions et les axiomes sait par avance toute la géométrie? — Oui, dira-t-on, il la sait en puissance. — Nous l’accordons, pourvu qu’on accorde aussi que cette puissance a pour condition, outre la connaissance des axiomes et des définitions, la faculté même du raisonnement; sans quoi, ce savoir
RAISONNKMENT : INDUCTION, DÉDUCTION. 331
en puissance, non seulement sera l’absence de savoir actuel, mais encore demeurera toujours un savoir impossible.
Réponse : d'où Tient sa fécondité. — La théorie qu’on a proposée met en relief, au contraire, l’utilité et la fécondité du raisonnement. Raisonner, c’est apercevoir un rapport qui résulte de deux autres. Ces deux rapports sont les données du raisonnement : mais autre chose est d’avoir des données présentes à l’esprit, autre chose est de saisir les rapports qui en résultent. Ceci est vrai, on l’a vu, même du jugement : c’est parfois une importante découverte de s’apercevoir, par exemple, que deux lignes données sont égales. La même chose est vraie à fortiori du raisonnement : c’est une découverte plus importante de s’apercevoir que deux lignes qui sont égales à une troisième sont égales entre elles.
En quoi consiste exactement la nouveauté de la conclusion? — En ceci : que l’attribut de la majeure (par exemple, Grec) se trouve lié dans la conclusion à un sujet (Socrate) distinct, comme on l’a expliqué, du sujet de la majeure; c’est ce rapport qui est nouveau pour celui qui raisonne, puisqu’il en doutait en posant la question. De même en géométrie, dans la démonstration de ce théorème que les angles d’un triangle sont égaux à deux angles droits, l’attribut égaux à deux angles droits qui, au début de la démonstration, n’était lié qu’à ce sujet, les angles faits autour d'un point du même côté d'une droite^ se trouve, dans la conclusion, lié à ce sujet tout autre: les angles d'un triangle. Qui dira qu’il n’y a là aucune nouveauté?
Seconde objection : toute déduction est un cercle Ticieux. — La seconde objection serait plus grave encore : toute déduction n’est qu’une pétition de principe ou même un cercle vicieux L Cette objection a été faite par Stuart Mill ; d’autres d’ailleurs l’avaient aperçue avant lui *.
c On prétend que la conclusion est contenue dans la majeure : cela étant, comment peut-on prouver la conclusion par la majeure? C’est dire qu’une proposition peut se prouver elle-même ; c’est un cercle vicieux. — Ou, en d’autres termes, on veut prouver une conclusion qui est douteuse; mais, si elle est douteuse, la majeure l’est aussi, puisque la conclusion en fait partie. Par exemple, si on doute que le duc de Welling-
1. Ceci est une question de logique : nous croyons devoir néanmoins la traiter ici parce que sa solution résulte immédiatement de la théorie psychologique du raisonnement qui vient d’être exposée.
2. Voy. la préface de Iluart à sa traduction des Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextùs Empiricus.
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ton soit mortel, on n’a pas le droit, pour prouver qu’il l’est, de poser cette majeure : tous les hommes sont mortels. Avant de servir à prouver la conclusion, la majeure aurait besoin d’être d’abord prouvée par cette conclusion elle-même. »
Cette objection amis, comme on l’a dit, les logiciens sur les dents. Si on accorde que la conclusion est enfermée dans la majeure, elle est en etfet absolument irréfragable.
Solutions proposées : leur insuffisance. — Dira-t-on (M. Renouvier, Logique), pour y répondre, qu’on peut, par la raison ou par l’induction, affirmer des propositions générales sans les avoir vérifiées par l’examen de tous les cas particuliers qu’elles comprennent (par exemple, qu’on peut affirmer que tous les hommes sont mortels avant d’avoir vu Pierre et Paul mourir)? — C’est exact : mais on ne s’explique pas alors comment on peut douter d’un de ces cas particuliers (et on en doute puisqu’on veut le prouver), alors que l’on possède la vérité générale (majeure) où, dit-on, il est inclus.
Dira-t-on encore que la logique qui est la science, non de la vérité, mais de la conséquence, n’a pas à s’inquiéter de la vérité intrinsèque des prémisses, mais seulement de la liaison entre les prémisses et la conséquence, du bien fondé de la conclusion ; que, dans tout syllogisme, les prémisses sont posées à titre hypothétique {s'il est vrai que tous les hommes soient mortels et que Socrate soit homme), et qu’on cherche à savoir seulement ce qui en résulte, en les supposant accordées? — Cette remarque est aussi fort juste, mais elle ne lève pas la difficulté. Car, encore une fois, si la conclusion est contenue dans la majeure, et si on doute de cette conclusion, comment peut-on poser cette majeure, même à titre hypothétique^ On est en contradiction, qu’on le sache ou non, avec soi-même; on infirme, par le doute qui porte sur la conclusion, sa propre hypothèse (la majeure), au moment même où l’on convient de n’en pas douter.; et l’on prouve alors une chose douteuse au moyen d’une proposition affectée de ce doute même.
Vraie solation : distinction delà eouclnsion et de la majeure. — Quelle est donc la réponse à faire? — C’est, encore une fois, de dire que la conclusion, qui n’est pas enfermée même dans les deux prémisses ensemble, n’est pas, à plus forte raison, enfermée dans la majeure. Alors seulement le doute qui porte sur la conclusion n’affectera pas la majeure; et alors seulement une proposition ne se prouvera pas elle-même, par elle-même. Soit cette
majeure que j’affirme : tous les Athéniens sont Grecs. Maintenant je doute sur la question de savoir si Socrate est Grec. Je dis que ce doute n’affecte en rien la majeure, parce que, au moment où je doute, ïC est pas pensé en tant qu’ Athénien (je puis même
alors ignorer qu’il le soit), mais bien en tant que philosophe, maître de Platon, etc. Et la preuve qu’il n’est pas pensé comme Athénien, c’est que l’absence du caractère Athénien dans le concept que j’ai de Socrate à ce moment, est la raison même de mon doute; et que ce doute cessera précisément dès que ce caractère aura été rattaché à ce concept. Donc mon affirmation et mon doute portent sur deux sujets différents ; et je ne ferai pas un cercle en m’appuyant sur cette affirmation pour résoudre ce doute.
Inistance de Mill. — Une réponse à peu près semblable avait été faite àStuart Mill par le logicien de Morgan*. Voici la réplique de Stuart Mill :
« Puisque Socrate, qu’on le connaisse ou non pour tel, est réellement Athénien (nous adaptons la réplique de Mill à notre exemple), en affirmant que tout Athénien est Grec, on affirme que Socrate est Grec ; et en doutant si Socrate est Grec, on doute par cela même, qu’on le veuille ou non, que tous les Athéniens soient Grecs... Celui qui dit tous les Athéniens sont Grecs, a déjà affirmé que Socrate est Grec, quoiqu’il n’ait peut-être jamais entendu parler de Socrate, car, puisque Socrate est réellement, qu’on le sache ou non, un Athénien, il est compris dans les mots tous les Athéniens et dans toute proposition dont les Athéniens sont le sujet. »
Réplique. — Mais il y a ici de la part de Mill une évidente faute de logique. Stuart Mill accorde que dans ma pensée le concept Socrate peut exister indépendant du concept Athénien. J’en conclus que je puis, à ce moment, douter que Socrate soit Grec, sans que ce doute affecte cette affirmation que tous les Athéniens sont Grecs. Il n’y a pas contradiction entre ce doute et cette affirmation, puisque, à ce moment, dans ma pensée les deux sujets sont absolument distincts. — Mais, dit Mill, Socrate est réellement Athénien. — Fort bien : il s’ensuit que mon doute contredit la réalité, la vérité objective des choses, mais non pas que j’infirme ma propre affirmation. Une s’agit pas de savoir ce qu’est en réalité la classe des Athéniens, il s’agit de savoir ce qu’elle estdans ma pensée. Or, dans ma pensée,
1. Voy. Mill, Logique, I, 235. M. Janet {Ibid.) rappelle et appuie par d’excellents arguments cette réponse.
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au moment où je pose la question, cette classe n’enferme pas le sujet Socrate; donc je puis, sans contradiction, douter au sujet de Socrate tout en affirmant au sujet de cette classe. La logique a pour objet, non l’accord de la pensée avec la réalité extérieure, mais l’accord de la pensée avec elle-même.
Conclusions. — 1® Le raisonnement n’est donc pas un stérile rabâchage, mais un progrès réel de la pensée. — 2° Le raisonnement n’est entaché d’aucun vice de logique.