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LA CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE, TERME DE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE

Connaissance scientifique, fin de la connaissance intellectuelle. — Entre la connaissance sensible ou simple appréhension dont nous avons parlé tout d’abord, et la connaissance intellectuelle dont il a été question dans les dernières leçons, nous avons reconnu une dilîérence de nature et non pas seulement de degré : car la connaissance intellectuelle est essentiellement intuition de rapports ; or i\ n'y a. pas de représentation sensible d’un rapport ; la connaissance sensible nous fournit seulement les termes entre lesquels l’intelligence saisit les rapports. — Au contraire, entre la connaissance intellectuelle et la connaissance scientifique, il n’y a pas une différence de nature, mais seulement une différence de degré. La connaissance scientifique n’est que la connaissance intellectuelle elle-même, mais poussée le plus loin possible, et méthodiquement étendue, non pas seulement à telle ou telle partie, mais à la totalité de la représentation sensible. La connaissance scientifique, c’est l’achèvement et la systématisation de la connaissance intellectuelle.

Par suite, en décrivant la connaissance scientifique, c’est la différence même qui existe entre la connaissance sensible et la connaissance intellectuelle que nous ferons ressortir davantage, puisque cette différence doit nécessairement être plus marquée quand la connaissance intellectuelle atteint sa perfection que lorsqu’elle commence à poindre du milieu de la connaissance sensible.

Voyons donc en quoi la connaissance sensible diffère de la connaissance scientifique, et ce qui fait l’infériorité de la première, la supériorité de la seconde.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVI

Défauts de la connaissauce sensible : 1. Défaut d' étendiie. — Le premier défaut de la connaissance sensible, c’est le manque d’étendue. En effet, qu’est-ce que l’univers pour la représentation sensible ? Une série d’objets juxtaposés dans l’espace et d’événements se succédant dans le temps. Or le temps et l’espace sont infinis. Voici un objet dans l’espace : au delà, j’en vois un second; au delà, un troisième, et ainsi de suite. Si loin que j’aille, je vois l’espace et le monde s’étendre toujours devant mes pas ; je ne puis trouver la fin de l’espace et du monde. Bien plus, cette limite, l’imagination elle-même ne peut la concevoir : elle se lasse plutôt d’enfanter que l’espace de fournir. — Même impossibilité pour le temps. Nul de nous n’a été témoin du premier moment et du premier événement, ni ne sera témoin du dernier. Nul de nous ne peut, même en imagination, concevoir le commencement des temps et des événements ni leur fin. — Voilà d’une part ce que sont les choses à connaître.

Or maintenant, d’autre part, quelle est la condition de la connaissance sensible? C’est de s’exercer dans un champ très étroitement limité de l’espace et du temps. — Dans l’espace d’abord, nous ne sentons, nous ne percevons que là où nous sommes, et ce qui se trouve là où nous sommes ; ou, pour mieux dire, nous ne percevons rien; mais, ce qui revient au même ici, les conditions immédiates de nos représentations sensibles, les seules par conséquent dont ces représentations soient, sinon les images, du moins les signes certains, sont des conditions qui se réalisent en un lieu déterminé de l’espace : c’est ce qui agit sur notre corps, ou, pour mieux dire, c’est ce qui agit sur notre cerveau, ou mieux encore, c’est l’action de notre cerveau. Nos représentations sensibles ont dans les mouvements cérébraux leurs conditions nécessaires et suffisantes, et par conséquent ne sont les signes certains que de ces mouvements eux-mêmes. Parmi tout ce qu’enferme « l’ample sein de la nature», nous ne sommes directement informés que de ce qui se passe dans un décimètre cube de matière cérébrale. — Quant au temps, c’est exclusivement dans le présent que la perception s’exerce : on ne perçoit que ce qui est ; et ce qui est, c’est le présent.

Donc, d’une part, grandeur infinie en tout sens dans l’objet à percevoir. D’autre part, infinie petitesse du cnamp de la perception.

D’où, entre l’objet el la connaissance, une disproportion infinie. La représentation sensible est à son objet à peu près ce qu’est au firmament l’image de quelques pieds que l’on voit au fond d’un puits.

La mémoire peut-elle y remédier? — Mais, dira-t-on, la représentation sensible est suivie de mémoire; et par la mémoire nous pouvons additionner nos représentations sensibles, et par cette addition arriver à égaler la représentation sensible à son objet. La science de l’univers sera la série de nos perceptions de l’univers totalisées par la mémoire.

Inefficacité du remède : A. Limites de la mémoire. — Remède inefficace ! D’abord, on ne se souvient que de ce qu’on a perçu : or qu’est-ce qu’on peut percevoir, même durant toute une existence, au prix de ce qui est? On passerait sa vie à « courir çà et là dans le monde», qu’on n’aurait encore vu qu’une faible partie de notre petite planète, et, par conséquent, qu’un point de l’univers. — De même, que sont les événements qui se succèdent durant les cinquante ou soixante années d’une vie humaine, comparés aux événements dont le nombre infini remplit l’infinité du temps ? — Bien plus, que l’on additionne, non pas seulement les perceptions d’un individu dans une mémoire individuelle, mais toutes les mémoires des hommes en une mémoire unique qui sera la mémoire de l’humanité (c’est ce qui se fait en partie par la tradition), on ne sera pas beaucoup plus avancé après qu’avant, puisque la vie de l’humanité se trouve cantonnée en une portion de l’espace et du temps qui n’est pas, eu égard au tout, notablement plus large que l’espace et le temps assignés à chaque existence individuelle.

B. Lîmites du champ de la conscieuce actuelle. — Mais, en outre, il y a un inconvénient bien plus grave à cette science fondée sur la mémoire, et qui fait qu’il n’y aurait pas grand’chose de gagné, alors même que notre mémoire, enrichie à l’inlini, serait comme un registre exact et complet des annales de l’univers tout entier. Jusqu’ici, en effet, on a supposé la mémoire simplement accrue au point de vue de la quantité des souvenirs, mais demeurant d’ailleurs la même par sa nature. Or la mémoire, telle qu’elle existe chez nous, n’est que la reproduction de la perception sensible et suit les mêmes lois. Que les choses nous soient présentées par la perception sensible, ou qu’elles nous soient représentées par la mémoire, nous ne les voyons jamais que Tune à la suite de l’autre, rime après l’aulre, et en aucun cas toutes à la fois. Pour voir*la

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surface d’une maison réelle, il faut promener son œil sur toutes les parties; pour revoir la maison en imagination, il faut encore promener l’œil intérieur sur toutes les parties. Pour faire un voyage el visiter un pays, il faut du temps ; pour refaire le voyage en esprit, il faut encore du temps ; j’oserai dire le même temps; car ce qui nous trompe ici, c’est que la mémoire n’a retenu qu’une quantité infinitésimale des impressions reçues pendant le voyage. Voilà pourquoi la mémoire va si vite, et fait en une minute le voyage qui a duré six mois. Elle retranche, élimine ; donc elle abrège. Mais une mémoire complète, absolument fidèle, comme celle que l’on suppose ici, serait exactement comme une seconde perception : égale pour la quantité ou le contenu de la représentation, elle serait égale aussi pour la durée de la représentation. — Que suit-il de là ? C’est que notre mémoire supposée universelle est exactement dans la condition où se trouverait un voyageur éternel* capable, non seulement « de rouler çà et là » sur notre globe pendant quelques années, mais d’aller, passant et regardant, de monde en monde et de siècle en siècle. Virtuellement si l’on veut, cette mémoire aurait la connaissance du tout; mais actuellement, ou à chaque instant, elle n’aurait que la connaissance d’une infime partie des choses, à savoir de cette partie qu’à chaque instant elle pourrait amener dans le champ de la conscience actuelle. Cette mémoire universelle serait donc comme un de ces propriétaires immensément riches qui meurent quelquefois de faim faute de pouvoir réaliser leur avoir. Comme cette richesse est, en fait, bien voisine de l’absolue détresse, de même ce savoir infini de la mémoire que nous supposons, ne pouvant jamais se réaliser en acte, sinon par minuscules fragments, équivaut presque à une ignorance absolue.

Au fond, que fait-on lorsqu’on suppose une mémoire adéquate à la totalité des choses? On rend tout l’univers présent sous forme de petits mouvements dans notre cerveau^; on condense en quelque sorte, par une réduction fidèle, tout l’univers dans notre cerveau. Mais alors le cerveau devient véritablement un univers; et si l’œil de la conscience avec lequel nous explorions tout à l’heure l’univers extérieur, reste le même, l’exploration de l’univers cérébral demandera le même temps, et il n’y aura non plus jamais qu’un point éclairé dans cet univers.

Que faudrait-il donc pour que la connaissance sensible devînt

1. Un texte égyptien appelle Ammon 1’ « éternel voyageur des siècles »•

2, Voy. chap. xiv, les conditions physiques de la mémoire.

CONNAISSANCE buiENTIFIQUE.

vérilablement adéquate à la totalité des choses? Il faudrait qu’en même temps que la mémoire est enrichie à l’infini, la conscience fût élargie à l’infini. Mais, si nous pouvons concevoir aisément que la mémoire soit indéfiniment enrichie, et cela sans sortir des conditions de la connaissance sensible, nous ne pouvons pas concevoir comment la conscience pourrait être indéfiniment élargie. Le champ de la conscience est une donnée fixe et qu’il faut supposer telle dans toute tentative que l’on fait pour essayer de rendre notre connaissance adéquate à la totalité des choses. Or on vient de voir que, la conscience étant ce qu’elle est en fait, aucune perception sensible, ni aucune accumulation de perceptions sensibles dans la mémoire ne réalise une semblable connaissance.

Concluons donc sur ce premier point : quoi qu’on fasse, si l’on s’en tient à la connaissance sensible, il y a entre l’objet à connaître et la connaissance une disproportion infinie.

II. Défaut d’uuUé. — Le second inconvénient de la connaissance sensible c’est le défaut d’unité. En effet, le monde tel qu’il s’offre à la représentation sensible est une diversité infinie dans le temps et dans l’espace. Dans ce monde, il n’y a pas deux feuilles, deux gouttes d’eau, deux grains de sable semblables. Il n’y a pas un objet qui donne de soi une représentation capable de coïncider exactement avec la représentation d’un autre objet. Admettons même qu’entre deux objets ou les impressions qu’ils produisent, il n’y ait pas de différence intrinsèque saisissable ; toujours est-il que ces objets, ou les impressions qu’ils produisent, diffèrent par la place qu’ils ou qu’elles occupent dans le temps ou dans l’espace. Deux oscillations consécutives du diapason, en admettant même que l’une ne soit pas plus courte que l’autre, occupent deux instants différents du temps ; deux atomes simples, en admettant qu’ils soient égaux en poids et en étendue, diffèrent par la place qu’ils occupent dans l’espace. Ainsi, comme le monde est infini en étendue, dans toute cette étendue, il est, pour la représentation sensible, différent de lui-même.

Gcue qui en résulte pour la pensée. — Or c’est là une nouvelle gêne pour la pensée. En effet, admettons même à présent ce que tout à l’heure nous reconnaissions irréalisable, à savoir : que la totalité des choses soit simultanément présente à la conscience. Cette totalité, partout différente d’elle-même, qu’est-elle autre chose qu’un absolu chaos? Comme la perception sensible ne peut par ellemême démêler la ressemblance cachée sous la différence, ou, en

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d’autres termes, comme la diversité des perceptions sensibles est irréductible pour la perception elle-même, comme enfin toute différence, par cela même qu’on ne démêle pas la ressemblance qui s’y joint, devient une différence absolue, il s’ensuit que, dans ce tableau de l’univers tout entier présent sous nos yeux, chaque point est en soi comme un univers distinct. De cette hétérogénéité absolue et irréductible il résulte que tout rapprochement, toute comparaison, tout mouvement est interdit à la pensée, puisque aucune ressemblance saisie ne peut lui servir de transition pour passer d’un point à un autre. Cette intuition fixe et immobile d’un objet infini qui est en même temps un chaos infini ne semble pas différer beaucoup d’une stupidité absolue.

La fiiisioii des images sensibles peut-elle y reiuédâei»? — Mais, dira-t-on, vous admettez à tort que la représentation sensible n’est pas elle-même capable de réduire cette diversité à l’unité. Les images sensibles fusionnent, il se fait des portraits composites dans la mémoire.

Inefficacité dn remède : la fusion s’obtient par l’élimination des différences. — Oui, mais c’est parce que les différences disparaissent de la conscience. Ainsi dans le portrait composite disparaissent les particularités des individus. Donc on ne gagne d’un côté qu’en perdant de l’autre. Ce qu’on acquiert du côté de l’unité, on le perd du côté de la richesse et de l’étendue.

Si donc la représentation sensible est toute la science, on n’y introduira l’unité qu’en l’appauvrissant. Peut-on appeler scientifique une simplification qui n’est obtenue qu’à force de suppressions? Non, puisque la science devient par cela même inadéquate à la réalité, c’est-à-dire cesse d’être la science. — Ainsi, en deux mots, deux conditions de la science: qu’elle s,o\i complète , qu’elle s,oiiune. Mais s’il faut chercher la science dans la représentation sensible, ces deux conditions sont contradictoires; car, si la représentation est intégrale, elle est absolument diverse; et si elle s’unifie, c’est qu’elle a cessé d’être intégrale.

III. Défaut de liaison. — Un troisième défaut de la connaissance sensible, le plus grave peut-être, c’est son incohérence. Une chose se présente à la suite d’une autre dans l’espace : ici je vois du bleu, là du rouge; — un évènement se présente à la suite d’un autre dans le temps : je vois l’éclair, puis j’entends le tonnerre. Pourquoi cette juxtaposition, pourquoi cette succession? — Il n’y a pas, pour la représentation sensible, de réponse à ce pourquoi. La représentation

sensible prend les choses comme elles viennent, et ne saisit pas de lien entre ces choses ^ Et comment ce lien pourrait-il être saisi par la perception sensible? S’il l’était, il serait donc lui-même une donnée sensible ; et alors, au lieu de servir de lien entre les autres données, il ne serait rien de plus qu’un nouvel objet à ajouter aux précédents, et qu’on ne saurait non plus comment lier aux précédents. Pour la représentation sensible, les choses apparaissent donc à la suite les unes des autres, comme sortent de l’urne les billets d’une loterie, c’est-à-dire au hasard.

Ce n’est donc pas seulement parce que, pour la perception sensible, chaque objet, chaque événement diffère absolument des objets, des événements voisins, qu’on peut dire que chaque objet, chaque événement constitue en soi un univers distinct : c’est aussi et surtout parce que, entre ces événements, entre ces objets, aucun lien n’existe pour la perception sensible, et que chaque objet, chaque événement est un commencement absolu.

Il est bien vrai que la multiplicité sensible est distribuée dans le temps et dans V espace; mais le temps et l’espace sont par euxmêmes une pluralité absolue. Pris en eux-mêmes, le temps et l’espace n’enferment aucun principe de liaison; et, comme l’a remarqué M. Lachelier (du Fond, de Vlnduction) , rien n’empêche de dire qu’à chaque moment, à chaque point, le temps et l’espace finissent et recommencent. Loin de pouvoir servir à lier les phénomènes, le temps et l’espace isolent donc les phénomènes^ ; et ils ne pourront être liés eux-mêmes que la par liaison des phénomènes qui les remplissent. Loin de pouvoir com-. muniquer la cohésion, ils ont besoin de la recevoir. — Or, dans la perception sensible elle-même, les choses, bien qu’enveloppées d’ailleurs par l’unité de conscience, ne sont, comme on l’a dit, liées par rien les unes aux autres. Donc, dans le monde de la représentation sensible, non seulement la diversité est infinie, mais la discontinuité, la dissolution sont infinies. Tout y est séparé, isolé de tout, à la fois par sa nature irréductible et par son origine.

1. Voy. chap. xxii, § 4, la preuve que les sens ne saisissent aucun lien de causalité.

2. Ce n’est pas sans raison que Descartes disait que l’étendue est non seulement divisible, mais actuellement divisée à l’infini, et que les moments de la durée sont absolument indépendants et divisés les uns par rapport aux autres. En effet, les parties de l’étendue et de la durée sont en dehors les unes.-djes autres. Qui dit étendue et durée, dit extériorisation absolue des parties. Donc il faut autre chose que l’étendue et la durée pour reconstituer l’unité de ces parties.

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