‹ Leçons de philosophieChapitre 73 sur 130 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

L’association des idées peut-elle y remédier? —

Encore ici on peut essayer de recourir à la mémoire pour remédier à cet inconvénient. Mais encore ici la mémoire n’y remédie qu’en apparence.

Inefficacité du remède : l’association des idées n’est pas la liaison desidées. — Il est vrai que la mémoire reproduit l’ordre de la perception première; par conséquent, elle fait se succéder les phénomènes comme ils se sont déjà succédé dans la conscience. Maison ne sera pas plus avancé après qu’avant, tant qu’on n’ aura pas remarqué la régularité de cette' succession ^ et surtout tant qu’on n’aura pas interprété, à tort ou à raison, la régularité de cette succession comme un signe de causalité, ou, si l’on veut, de liaison nécessaire. Le fait de l’association ou de la succession des idées, fût-il même nécessaire, comme il l’est parfois, n’est nullement la liaison des idées, tant qu’on n’a pas pris conscience de cette nécessité, et que, la projetant dans la nature, on n’en a pas fait une nécessité objective des choses. La liaison des idées commence avec le sophisme post hoc, ergo propter hoc. Mais passer de la simple association des idées, qui n’est qu’un fait, à ce sophisme qui est une pensée, c’est une œuvre intellectuelle (ch. xxv, § 1). La représentation sensible n’y atteint pas.

Résumé : le monde de la connaissance sensible est étranges* à la pensée. — Tels sont les trois caractères et les trois défauts de la représentation sensible du réel. — Pour tout résumer en un mot, le monde de la représentation sensible est un monde étranger à la pensée. Il est étranger à la pensée, car d’abord, dans sa presque totalité, il est toujours en dehors de la pensée, qu’il déborde en tous sens. — Il est étranger à la pensée, car, par sa diversité infinie et irréductible, qui s’oppose à toute opération, à tout mouvement de l’esprit d’un point à un autre, il immobilise la pensée. — Enfin et surtout il est étranger à la pensée, car, imposant à la pensée des impressions successives et incohérentes, qu’elle doit subir passivement, sans en percevoir jamais la raison, le monde domine, maîtrise, et pour ainsi dire, tyrannise la pensée.

Telle est la connaissance sensible.

§ II

Connaissance intellectuelle: assimilation dn monde par la pensée. — Qii’est-ce maintenant que la science, et en quoi consiste-t-elle? — On peut la définir d’un mot : c’est l’assimilation, par la pensée, de cette matière sensible qui par elle-même est étrangère et rebelle à la pensée. C’est la transformation du sensible en intelligible, des choses en pensée, de la nature en esprit. — Gomment s’accomplit cette œuvre de la science ? Par la découverte des lois, c’est-à-dire des rapports universels et nécessaires de coexistence ou de succession.

ATSkntage» de cette counaissance : 1. Universalité; types, lois. — La connaissance des lois donne tout d’abord à notre savoir une portée universelle, et le rend adéquat à l’objet à connaître. Voici comment. Il ne faut pas songer, avons-nous dit, à élargir le champ visuel de la conscience : la nature a marqué une fois pour toutes les limites de notre foyer lumineux, et on ne réussira jamais à les reculer. Repoussés de ce côté, il faut nous tourner d’un autre. Le champ visuel ne peut être agrandi : il faut trouver le moyen de faire entrer et décondenser dans ce champ visuel toute la réalité. Le champ de la conscience, malgré son étroitesse, deviendrait alors quelque chose comme l’éternité instantanée ou l’immensité sans largeur ni longueur des théologiens, qui, dans un point unique, condensent en soi la réalité de tous les espaces et de tous les temps. — C’est en effet ce qui a lieu.

La pensée remarque, d’une part, que les êtres individuels sont une somme de propriétés communes : dès lors à la représentation impossible de tous ces individus nous n’avons qu’à substituer la pensée de ce qu’ils ont de commun. D’autre part, la pensée remarque que tous les événements ne sont que la reproduction d’un nombre fini d’événements élémentaires : dès lors à la représentation impossible de tous ces événements nous n’avons qu’à substituer la pensée de ces événements élémentaires toujours les mêmes. La pensée d’une loi de coexistence ou d’un type équivaudra à la pensée de tous les individus qui sont la réalisation de ce type; la pensée d’une loi de succession équivaudra à la pensée de tous les faits qui sont la réalisation de cette loi.

Par là nous semblons nous rendre présents à tous les espaces et présents à tous les temps; notre conscience si étroite acquiert le don d’ubiquité; ou, pour mieux dire, par là l’espace et le temps sont

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pour ainsi dire supprimés, tandis qu’est conservée toute la réalité qui remplit l’espace et le temps. Nous ne nous répandons pas dans l’espace et dans le temps, mais nous nous élevons au-dessus de l’espace et du temps et, comme dit Spinoza, nous apercevons toutes choses du point de vue de l’éternité, sub specie œternitatis.

Progrès successifs dans cette voie. — Sans doute la science n’arrive pas du premier coup à voir toutes choses de ce point de vue; mais elle y tend graduellement et s’y achemine. Tant que les lois de certaines catégories de faits ou d’êtres demeurent inconnues, la science demeure limitée, puisque, à cet égard, nous en sommes réduits à la perception sensible de ces êtres et de ces faits.

Bien plus, tant que les fois elles-mêmes ne sont pas ramenées à Vne seule loi, la pensée de chaque loi n’est équivalente qu’à une partie de la totalité des choses; et, comme la conscience ne peut penser à la fois toutes ces lois, elle ne peut jamais embrasser à la fois qu’une partie du réel. Supposez qu’elle soit arrivée à reconnaître six lois pour tous les faits, et six éléments pour tous les êtres: il faudra encore douze pensées successives pour penser le tout; on pensera alors l’univers en douze moments ou douze temps. S’il n’y a plus qu’une loi pour tous les événements, un élément pour tous les êtres, alors on pensera toutes choses en deux temps; ou même, comme il ne serait pas impossible à la conscience d’embrasser à la fois ces deux pensées élémentaires, on pensera toutes les choses à la fois, en pensant à la fois la loi initiale universelle et l’atome d’existence universel.

Dès lors l’univers sera à chaque instant tout entier présent à notre pensée, ce sera dans toute la force du terme adœquatio rei et intellectus.

II. Unité. — Du même coup est obtenue l’unité de la connaissance, par la réduction des différences qui faisaient de chaque fragment de l’univers autant d’univers distincts. Le type connu, tous les individus apparaissent comme des répétitions de ce type; la loi connue, tous les faits apparaissent comme des répétitions de ce fait. La nature devient partout uniforme, partout identique à ellemême. Tout à l’heure c’était une dissemblance infinie dans le temps et l’espace, maintenant c’est une infinie et éternelle tautologie. — Il est bien vrai que les lois, en agissant dans des circonstances différentes, produisent en apparence des effets divers. Mais ces effets, divers au point de vue sensible, cessent d’apparaître tels dès

qu’on en possède une connaissance vraiment scientifique. Par exemple, tout à l’heure vous aviez de l’hydrogène et de l’oxygène ; maintenant vous avez de l’eau : mais, si vous remplacez la représentation sensible de l’eau par la représentation scientifique de l’eau, l’eau n’est rien autre chose pour vous, même pendant qu’elle est eau, que de l’hydrogène et de l’oxygène. — Ainsi, par la réduction des faits et des êtres en lois de succession et de coexistence (types), toutes les différences sont successivement éliminées.

Objection : L’identification suppose qu’on né^liige les différences. — Ici il faut s’attendre à une objection. « Pour former, dira-t-on, les idées des types et des lois, vous avez dû négliger la considération des différences qui existent entre les êtres et les faits particuliers. Or ces différences sont réelles. Donc, dans cet effort pour parvenir à la connaissance scientifique, vous vous heurtez à la même contradiction qu’on a signalée plus haut, à propos de la connaissance sensible : ce n’est qu’en laissant de côté une partie du réel, les différences, que vous obtenez l’identité et l’unité dans le reste. Là encore la connaissance n’acquiert plus de portée et d’homogénéité que par un appauvrissement proportionnel . »

Réponse : les difféeences mêmes sont susceptibles d’identification. — Cette objection n’est pas vraie d’une vérité définitive, mais seulement provisoire. En effet, lorsqu’on néglige telle ou telle différence pour former les types et les lois, cette négligence n’est que momentanée. La pensée scientifique revient ensuite sur ce résidu et, le faisant passer au creuset d’une nouvelle analyse, le résout partiellement, à son tour, en types et en lois ; puis procède de même sur le nouveau résidu, et ainsi de suite, jusqu’à complète réduction. Pareillement le chimiste peut d’abord liquéfier ou volatiliser une partie d’un certain amalgame ; puis, en chauffant à une plus haute température et dans d’autres conditions, il peut volatiliser les scories elles-mêmes qui restaient en résidu après la première opération. Ainsi, en formant, par exemple, le type homme, on ne tient pas compte de la couleur des yeux ou de la nature des cheveux : mais il y a une science possible de la couleur des yeux, de la nature des cheveux; il y a là aussi des types à extraire et des lois à découvrir. Les idées de type et de loi s’étendent à tout dans la nature, même aux accidents les plus fugitifs et aux nuances les plus délicates, à tout ce qui semblait d’abord réfractaire à toute assimilation, à toute classification. Or les lois, les types de ces cas accidentels pourront, une fois découverts, se réduire à d’autres

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plus généraux ; et finalement il se trouvera, par exemple, que la présence d’un grain de sable en un certain lieu n’est qu’un cas de la gravitation universelle, ou que la poussière brillante qui couvre les ailes du papillon se compose de ces mêmes éléments simples qui se retrouvent partout dans la nature et dont la chimie nous donne la liste.

Donc, chercher à donner à son savoir intellectuel l’étendue et l’homogénéité, ce n’est rien sacrifier de ce qui était représenté dans la connaissance sensible. Tout entière et jusqu’en ses derniers éléments, la connaissance sensible zieut se transformer en connaissance intellectuelle.

III. liiaison : la loi explique lei» phénomènes^. — Enfin la connaissance des lois introduit dans le savoir la cohérence et la liaison. Car, la loi connue, les mêmes choses qui tout à l’heure nous étaient données sans qu’on sût ni pourquoi, ni comment, apparaissent comme nécessaires en vertu de la loi. Ala connaissance du fait se surajoute celle de la raison du fait; à la simple constatation qui convainc l’intelligence brutalement parce qu’elle s’impose à elle, se superpose l’explication qui persuade rintelligence. La connaissance de la loi permet de rendre compte syllogistiquement de l’apparition de chaque phénomène , elle fait de la succession des phénomènes une déduction, et de l’apparition de chaque phénomène une conséquence^. Entre un fait et un autre qui lui succède (par exemple l’existence de Socrate et sa mort), la connaissance de la loi (tout homme est mortel) permet d’intercaler un moyen terme (homme) qui est la raison de leur succession (Socrate est mort parce qu’il était homme).

Progrès successifs dans cette Toîe. — Et maintenant, de même que la connaissance de la loi permet de transformer en une liaison nécessaire la succession ou la coexistence de deux phénomènes, grâce à l’intercalation d’un moyen terme, qui, présent dans le premier, est la condition déterminante du second, — de la même manière les lois moins générales deviennent nécessaires lorsqu’elles se déduisent, de la même façon, de lois plus générales qu’elles. C’est ce qu’on nomme V explication des lois de la nature"^. Les lois de

1 . Par exemple, le fait que cette eau est entrée en ébullition est expliqué syllogistiquement dès qu’on connaît la loi de l’ébullition. 11 yient alors : l’eau entre en ébullition à 100 degrés; or cette eau avait la température de 100 degrés; donc, etc. Voy. en Logique l’objet du syllogisme de la première figure.

‘î. Voy. en Logique le cliai)itre sur l’usage de la méthode déductive dans les sciences de la nature.

Kepler, les lois de la pesanteur se concluent syllogistiquement de la loi de la gravitation universelle. L’intermédiaire explicatif dégagé par Newton est ici l’idée de masse en rapport avec une autre masse.

Si donc nous supposons la science arrivée à son terme, tous les faits ramenés à des lois, et toutes les lois ramenées à une loi unique, le monde tout entier devient aussi satisfaisant pour l’esprit qu’un théorème de géométrie dont on connaît la démonstration : le monde tout entier se transforme pour nous en un syllogisme universel.

Conclusion : portée, liberté, domination sur la nature, données à l’esprit par la connaissance scientifique. — Tel est le but, telle est l’œuvre de la connaissance scientifique. Si nous supposons ce but atteint et cette œuvre achevée, le monde, étranger d’abord et, pour ainsi dire, hostile à la pensée, sera bien, comme nous l’avons dit, assimilé par la pensée, c’est-àdire devenu lui-même pensée.

«) D’une part, d’abord, il est tout entier présent à la pensée qui lo porte intérieurement en elle-même sous forme de types et de lois.

h) De plus, l’identification parfaite étant obtenue, la pensée se meut librement d’un bout de ce monde à l’autre, sans trouver nulle part rien qui l’arrête et qui l’étonne. La science commence, a-t-on dit, par l’étonnement, qui est un trouble et une inquiétude; l’étonnement est lui-même provoqué par la différence. La science, en faisant évanouir les ditïérences, met fin à l’étonnement. Le savant retrouve partout et toujours la même chose. Pour lui, dans toute la force du terme, eadem sunt omnia semper. Son regard, en se fixant sur les phénomènes, les dissout immédiatement par une analyse qui, les dépouillant de toutes leurs qualités, les résout uniformément en atomes homogènes, se mouvant selon une unique loi. Le savant se repose donc désormais dans une parfaite quiétude, plus rien ne lui est occasion de surprise et de problème.

c) Enfin et surtout le savant qui connaît les lois du monde n’a pas besoin désormais de regarder en dehors de soi pour le connaître. Il y a des astronomes qui ne regardent jamais le ciel. Cela leur est inutile : ils portent en eux un ciel scientifique, mille fois plus réel que le ciel apparent, un ciel algébrique, où les astres et les rapports des astres sont représentés par des nombres et des formules, et où ils peuvent contempler, non seulement les positions actuelles des astres, mais les positions mêmes de ces astres perçues jadis par les premiers astronomes de l’Égypte ou de la Chaldée, car le ciel d’autrefois est lié au ciel d’aujourd’hui par des rapports nécessaires qu’ils connais-

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sent. — Ainsi, l’observation prolongée du monde, rexpérience sous tontes ses formes a pour but, en transformant la connaissance sensible en connaissance inlellectuelle, de rendre à la fin Vobserration et r expérience inutiles. A quoi bon regarder le monde, si la figure qu’il prend à chaque instant en vertu des lois mécaniques qui en règlent l’évolution, il la prend nécessairement aussi dans notre pensée, en vertu des lois logiques de cette pensée? A quoi bon s’informer de ce que les choses sont^ quand nous savons ce qu’elles doivent êtrel L’esprit se suffit désormais à lui-même; il est indépendant, il est libre. — Bien plus, non seulement il est libre, mais il est maître et dominateur. Tandis que, dans la connaissance sensible, il faut, pour connaître les choses, se prêter à en subir l’impression, ici c’est nous qui, d’autorité, soumettons les choses à nos formules et à nos lois L

La belle parole que Bossuet applique à Dieu est donc vraie aussi du savant. De la connaissance sensible je puis dire : « Elle voit les choses parce qu’elles sont. » Mais de la connaissance scientifique je puis dire, en un sens, comme de la connaissance divine : « Les choses sont parce qu’elle les voit. » — C’est aussi de la connaissance scientifique que l’on peut dire : « Savoir, c’est faire; » non seulement parce que savoir véritablement c’est expliquer, déduire, c’est-à-dire engendrer par la pensée, répéter dans son esprit l’opération même par laquelle, en dehors de nous, se produisent les choses, mais encore parce que, cette déduction nous apparaissant comme nécessaire, il semble que les choses soient tenues de s’y conformer, et que nos syllogismes soient pour elles des impératifs. Savoir, c’est donc commander aux choses par la pensée, avant même que notre savoir nous donne la puissance de leur commander en fait et de les produire réellement^.

1. « Le physicien sait qu’il est maître des choses et que les choses se soumettront à ses formules et à ses lois. Il peut dire au phénomène qui est encore à venir ce que Dieu, dans la Bible, dit à Cyrus : « Je t’ai nommé dans ma pensée avant que tu ne fusses. Tu t’appelleras de tel nom. » (Fouillée, P/ii/. de Platon, II, 527.) — C’est cette idée de la domination du savant sur la nature que Kepler ex[)rime admirablement lorsqu’il parle de la planète Mars, « son ennemi, qui s’échappait sans cesse des prisons des tables, mais qu’il finit par enchaîner dans ses équations, et qu’il oublia dès lors comme un captif dédaigné ».

2. Qui connaît la cause n’a qu’à produire la cause pour obtenir l’effet : là est le fondement de toute l’industrie humaine.

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