‹ Leçons de philosophieChapitre 74 sur 130 · SCIENCES · texte numérisé non relu

SCIENCES

Priucipes cwminuBis ou Téi*ités première!». — Il y a, dit

Aristote, des principes que doit posséder celui qui veut apprendre quelque chose de déterminé. Ce sont les principes propres, lesquels énoncent des relations entre des objets déterminés : de ce genre sont les définitions qui se trouvent en tête de chaque science particulière; par exemple, la définition des parallèles, du plan, etc. — Mais il y a d’autres principes plus généraux que doit posséder quiconque veut apprendre n’importe quoi^. Ce sont les principes communs, lesquels énoncent des relations entre des termes indéterminés ; ils sont la règle générale de toute pensée quel qu’en soit l’objet, la condition de toutes les sciences. Ce sont ces principes communs qu’on appelle aussi vérités premières, vérités de la raison. Par exemple, celui qui veut faire de la physique ou de l’iiistoire, c’est-à-dire chercher les causes et les lois des phénomènes physiques ou historiques, doit savoir préalablement que tout phénomène physique ou historique a sa cause et sa loi. Le principe qui le lui apprend est une vérité de la raison.

Les vérités de cet ordre sont ajuste titre appelées premières. Elles sont premières en un triple sens : premières en importance., car sans ces vérités il serait impossible de tirer profit de l’expérience, de faire la science, de raisonner, de penser; — premières logiquement, « car logiquement les vérités particulières dépendent des plus générales dont elles ne sont que les exemples » (Leibniz), et sans lesquelles elles ne pourraient subsister : quelle démonstration géométrique resterait debout s’il n’était certain que le tout est plus grand que la partie? — premières chronologiquement^, car, bien qu’on puisse ne

1. Voy. Liard, la Science positive et la Métaphysique, p. 241.

2. On verra pourtant qu’il ne faut pas prendre ceci trop à la rigueur, et que les

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII

les dégager que très tard, ou même ne jamais les dégager sous leur forme abstraite, chacun prouve qu’il les possède dès l’origine par l’usage qu’il en fait. L’enfant n’a point entendu parler du principe de causalité ; mais, puisque à toute chose ii cherche une cause, il possède donc, sans le savoir, le principe de causalité.

Énumération des vérités premières. — Quelles sont ces vérités premières ? On en a parfois multiplié le nombre outre mesure. C’est qu’on a confondu souvent, sous le nom de vérités premières, certaines vérités de fait immédiatement évidentes avec les vérités de la raison. Cette vérité, je suis, est bien, en un sens, une vérité première. Mais il faut distinguer les vérités premières seulement en ce sens qu’elles sont immédiatement aperçues, de celles qui sont aussi premières logiquement, et qui, nous apparaissant comme nécessaires et universelles, tiennent sous leur dépendance toutes les autres vérités.

En outre, dans la catégorie des vérités premières, on a fait souvent entrer des vérkés rationnelles, mais dérivées, c’est-à-dire susceptibles d’être démontrées au moyen de vérités antérieures. Il ne faut, dit Leibniz, demander comme vérités premières ou axiomes que les vérités qui n’ont pas besoin de démonstration et qui ne sont pas susceptibles d’en recevoir. Autrement où s’arrêterait-on? Et pourquoi ne rangerait-on pas tous les théorèmes de la géométrie parmi les vérités premières, puisque, aussi bien, ils dérivent tous de quelques principes de la raison? C’est ainsi que beaucoup considèrent à tort comme un axiome cette vérité que deux et deux font quatre. C’est un théorème susceptible de démonstration, dit Justement Leibniz. Et il donne cette démonstration, qui est fondée sur la définition des nombres 2, 3 et 4*.

Avec Leibniz, on peut ramener les vérités premières à deux : le principe d’identité et le principe de raison suffisante.

Pi>flBBcipe d’ideBitité. — Le principe d’identité peut s’exprimer

principes rationnels, d’où dérive la faculté d’organiser les expériences en général, présupposent pourtant une certaine expérience. Non qu’ils soient inclus dans cette expérience, mais cette expérience donne à notre intelligence l’occasion de les former.

1. Par définitioQ, 2=1 + 1; 3 = 2 + 1; 4=3+1. Cela posé, 2 + 2 = (par la définition de 2) 2 + 1 + 1 ; 2 + 1 + 1 = (par la défi ni lion de 3) 3 + 1 ; 3 + 1 -- (parla définition de 4) 4. (Erd., Noiiv. Essais, p. 303.)

PRINCIPES RATIONNELS

ainsi : une chose est ce quelle est; — si dans un objet telle donnée est présente, elle y est présente ; A est A.

Principe de raison. — Le principe de raison peut s’exprimer ainsi : tout ce qui est a une raison d'être. La raison d’être c’est ce qui rend une chose possible en soi, et ce qui, pour nous, la rend intelligible. Nous ne comprenons pas tout, il s’en faut bien ; mais nous croyons, nous affirmons que toute chose est susceptible d’être comprise, expliquée ; que si elle n’est pas comprise, la raison en est dans notre inintelligence et non dans son inintelligibilité, et qu’une intelligence plus parfaite que la nôtre pourrait la comprendre, ou peut-être dès à présent la comprend. Ce principe peut donc s’appeler aussi le principe d’universelle intelligibilité (M. Fouillée, Philos, de Platon). En affirmant que rien n’est sans raison, il affirme que rien n’est qui ne puisse, qui ne doive être justifié aux yeux de la raison, et en quelque sorte accepté, autorisé par la raison. C’est la rationnalité qui est la mesure du réel et du possible. C’est la raison, semble-t-il, qui donne aux choses le laisser-passer qui les fait être, ou qui met aux choses le veto qui les rend impossibles. La raison a sur les choses un droit absolu qui s’étend à tout; rien n’est, rien n’est possible qu’avec l’agrément de la raison.

Dédiictioii logique des autres priucipes. — Ces deux principes sont, à parler rigoureusement, les deux seules vérités premières; indiquons pourtant les vérités qui dérivent immédiatement de celles-là L

Priucipes dérivés de celui d’identité : 1® Principe de contradiction. — Au principe d’identité se rattache d’abord le principe de contradiction, qui s’énonce ainsi : une chose n'est pas autre chose que ce qu'elle est; — si dans un objet telle donnée est présente, elle n’en est pas absente; ou si elle en est absente, elle n’y est pas présente ; — A n’est pas non A^. Ce principe est évi-

1. Remarque. — Il est très important de remarquer que la déduction ou réduction qui va suivre est une déduction logique et philosophique ou de droit, et n’indique point quelle marche le sens commun a suivie, en fait, pour s’élever à ces divers principes. Au point de vue psychologique et historique, il est probable que “es divers principes ont une origine indépendante et que l’intelligence s’y est élevée par diverses voies. A ce point de vue, tous ces principes sont premiers au même titre. — Ou mieux, à ce point de vue historique et chronologique, aucun de ces principes n’est véritablement premier, et il n’y a, comme on verra, de premier que l’intelligence elle-même. {Sur l’origine psijchologique des deux principes d’identité et de raison, voyez le chapitre xxx.j

2. C’est Aristote qui le premier a dégagé le principe de contradiction dont il a aperçu l’importance et où il a vu la règle suprême de la pensée. Il l’a énoncé ainsi : Tô aÛTÔ apa ùirdpxeiv te xal pr) Cnrdpxeiv àôuvaxov xqi aÛTÛ xal xaxà xô âuxd, la même chose ne peut pas, en même temps et sous le môme rapport, être et n’ôtre pas donnée dans un même sujet. (A/éL. iv.)

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVIL

demment une conséquence immédiate du principe d’identité; c’est pourquoi, le plus souvent, on ne les distingue pas l’un de l’autre.

2° l*rîiicipe d’exclusion du milieu. — Du principe de contradiction dérive le principe d’alternative ou d’exclusion du milieu : — une chose est ou nest pas; — dans un sujet telle donnée est présente ou non ; — de deux affirmations contradictoires, nécessairement l’unedes deux est vraie, l’autre fausse, et il n’y a pas de milieu. En effet, l’autre hypothèse possible serait : les deux affirmations contradictoires peuvent être ou vraies ou fausses toutes les deux ensemble. Supposons qu’elles soient vraies ensemble, il vient: telle chose est et n’est pas. Supposons qu’elles soient fausses ensemble, il vient : telle chose n’est pas (puisqu’il est faux de dire qu’elle est), et elle est (puisqu’il est faux de dire qu’elle n’est pas). Dans les deux cas, on renverse le principe d’identité et de contradiction.

3“ Axiomes mathématiques. — Enfin, au principe d’identité et de contradiction se ramènent aussi ceux des axiomes mathématiques qui sont communs à l’algèbre, à l’arithmétique, à la géométrie, et qui énoncent des rapports entre des quantités indéterminées *. Tels sont ces axiomes : deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles; si à des quantités égales on ajoute des quantités égales^ ces quantités restent égales, etc. Ces axiomes se déduisent aisément du principe d’identité. Il suffit pour cela de remarquer que l’égalité c’est l’identité sous le rapport de la grandeur. Par exemple, dire que A est égal à C, c’est dire qu’il est identique à G ou qu’il est C, sous le rapport de la grandeur; si maintenant B est de même égal à G ou identique à C, il s’ensuit que B est aussi identique à A, puisque C et A sont identiques.

PrÎBficipcs dérivés de celui de raison : 1*^ Principe de causalité. — Du principe de raison suffisante dérive d’abord le principe de causalité. On confond parfois ces deux principes. C’est à tort, car le principe de raison est bien plus général que le principe de cause. Toute cause est une raison, mais toute raison n’est pas cause. La cause c’est la raison dans l’ordre de l’existence Mais il y a aussi des raisons dans l’ordre de la connaissance et des vérités. Un principe ii’est-il pas, par rapport à sa conséquence, la raison qui la fonde et qui l’explique? Ne dit-on pas en matliéma-

1. On verra en Logique qu'il y actes axiomes propres à la géométrie, qui énoncent des rapports entre des objets déterminés, qui sont synthétiques et qui ne peuvent se réduire au principe d’identité ; tels sont les axiomes de la ligne droite, de la perpendiculaire, etc.

PRINCIPES RATIONNELS

tiques que la démonstration par l’absurde est moins satisfaisante, quoique aussi rigoureuse, que la démonstration directe, parce (jue celle-ci seule, en même temps qu’elle prouve une vérité, l’explique, en la rattachant à un principe où elle trouve sa raison^.

f L’essence du triangle, dit M. Fouillée (P/i//. de Platon, 469), explique les diverses propriétés de cette figure sans \es produire. La cause active est une espèce de raison : c’est la raison de cette chose concrète et réelle qu’on nomme le changement. — La fin (but) d’une chose est aussi une espèce de raison ; de même la substance est la raison de ses modes, la loi est la raison des phénomènes. »

Le principe de causalité est donc un cas particulier du principe déraison. — Ce principe s’énonce ainsi: pas de fait sans cause; rien ne commence à exister qui n’ait été précédé et déterminé par une cause.

2» Principe de «substance; son énoncé. — Du principe de causalité, à son tour, dérive immédiatement un autre principe, dont on parle moins parce qu’on en fait usage plus spécialement en métaphysique, à savoir : le principe de substance. Ce principe est énoncé le plus souvent d’une manière incorrecte : Point de qualité, dit-on, ou de mode sans substance, c’est-à-dire sans un sujet auquel ce mode soit inhérent. — Mais c’est là une pure tautologie : mode ou qualité signifie, en effet, manière dont quelque chose est; dire qu’il n’y a pas de mode sans substance, c’est dire qu’il n’y a pas d’objet modifié sans objet modifié*.

On donne aussi au principe de substance cet énoncé : pas de changement sans quelque chose qui dure et qui persiste. — C’est encore une tautologie, car l’idée de quelque chose qui dure est incluse dans l’idée de changement et s’en déduit analytiquement. En effet, le changement implique une chose qui change, un sujet fixe en qui se produit le changement; sans quoi, si rien ne dure, si, d’un terme à l’autre du changement, tout est anéanti, il n’y a plus changement, mais bien anéantissement et création.

Le principe de substance pourrait donc plutôt s’énoncer ainsi : il y a du changement ; ou, si l’on veut, tout phénomène qui apparaît et disparaît, tout ce qui n’a qu’une durée limitée est un chan-

1. De même si on dit : pas d'effet sans cause; effet signifiant phénomène produit par une cause, c’est comme si l’on disait : pas de phénomène produit par une cause qui ne soit produit par une cause. De principes qui sont synthétiques, c’est-à-dire dans lesquels l’attribut ajoute quelque chose de nouveau à l’idée du sujet, on fait, par ces énoncés vicieux, des principes analytiques, de pures et vaines identités.

hABiER. — Psych.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII

genient, c’est-à-dire suppose quelque chose de durable dont le phénomène est la manière d’être momentanée^.

Son rapport avec le principe de caiiisalité. — Ce principe, disons-nous, est impliqué dans celui de causalité. En effet, le principe de causalité veut que le phénomène B ait été précédé du phénomène A. Mais si A cesse d’être absolument avant que B soit produit, A n’est-il pas par rapport à B comme s’il n’eût jamais été? Tant vaudrait que B eût été précédé d’un temps absolument vide, puisque de A rien ne reste absolument quand B apparaît. Ainsi, la raison d’être, l’explication de la causalité se trouve dans la substantialité, c’est-à-dire dans la permanence de quelque chose qui subsiste d’un phénomène à l’autre et sert de lien entre les phénomènes. Supposons que rien ne dure, supposons qu’à chaque instant, dans l’univers, tout s’anéantisse et tout recommence : alors, quand bien même entre ces univers successifs il n’y aurait point d’intervalle de temps vide et qu’ils simuleraient, par leur contiguïté, une continuité véritable, — alors, dis-je, à chaque instant un nouvel univers surgit qui se crée soi-même de toute pièce ex nihilo. Nier la substance ou, en d’autres mots, la persistance de l’être, c’est donc aussi supprimer absolument toute espèce de causalité.

Fond commun de ces deux principes. — Hamilton a dit avec profondeur que ce qui fait le fond du principe de causalité, c’est l’impossibilité oû nous sommes de comprendre un commencement absolu; d’où il suit que, lorsque quelque chose commence en apparence d’exister, nous lui cherchons aussitôt une sorte d’existence antérieure dans ce que nous appelons sa cause. — Mais, si rien ne demeure, s’il n’y a pas de substance, la discontinuité entre les phénomènes est complète, absolue ; tout finissant absolument, tout commence aussi absolument; il n’y a donc plus de causalité, et l’histoire des choses n’est qu’un miracle inintelligible et à chaque instant renouvelé, une création perpétuelle, comme l’admettait Descartes , avec cetle différence, qu’en supprimant toute espèce de substance, on supprime aussi l’explication que donnait Descartes de cette création perpétuelle, à savoir : un Créateur éternel

1. On pourrait de même énoncer le principe de causalité d’une manière très rigoureuse en disant : tout fait est un effet.

2. Quelques philosophes, qui nient le principe de substance tout en maintenant le principe de causalité, prétendent qu’il n’est pas nécessaire, pour expliquer la causalité, d’admettre la persistance de l’être, et qu’il suffit d’admettre des lois en tertu desquelles les phénomènes se succèdent les uns aux autres suivant des rapports déterminés. C’est la théorie phénoméniste (M. Renouvier). — Mais la loi peut-elle remplir ici l’office qu’on lui demande? De deux choses l’une : ou l’on

PRINCIPES RATIONNELS

Ainsi, c’est le principe même de raison suffisante qui, du principe de causalité, et pour nous rendre ce principe intelligible à nous-mêmes, nous conduit * au principe de substance.

3® Prîocîpe des lois : ses deux fopiiies. — Le principe de raison suffisante, s’appliquant en un autre sens au principe de causalité lui-même, donne naissance à un nouveau principe, le principe des lois : la nature obéit à des lois, c’est-tà-dire procède uniformément des mêmes antécédents aux mêmes conséquents; — les mêmes causes produisent les mêmes effets. Supposons en effet que les mêmes causes soient données deux fois : si, d’un cas à l’autre, l’effet est changé, notre intelligence comparant le premier cas au second ne pourrait trouver aucune raison de la différence ou du changement.

La réciproque, à savoir : les mêmes effets sont produits par les mêmes causes, ou, suivant la formule de Newton, effectuum naturalium ejusdem generis eædem sunt causœ, — n’est point aussi évidente^. Pourtant elle peut se déduire du principe précédent en faisant intervenir encore une fois le principe déraison. — Les mêmes

se figure la loi comme quelque chose qui domine les faits et les soumet à son influence, auquel cas la loi devient une sorte de substance permanente : c’est une abstraction substantialisée ; — ou bien par loi on n’entend (et c’est le seul sens correct du mot loi) que le fait même de la causalité, le fait constant de la détermination des phénomènes les uns par les autres, auquel cas la loi n’est pas une explication, c’est le fait même qu’il s’agit d’expliquer et qui demeure inintelligible tant qu’on n’a pas recours à la substance.

1. Encore une fois, cette déduction n’a qu’une valeur philosophique et non historique. L’origine psychologique du principe de substance n’est point telle, sans doute, historiquement.

2. Il peut même sembler, au premier abord, que l’expérience la dément et que, dans la réalité, les mêmes effets peuvent être produits par des causes très différentes. Une même voiture peut être mise en mouvement par un cheval, par un mulet, ou par un âne. Bien des causes peuvent produire un incendie. Combien de causes diverses sont susceptibles d’amener la mort! De cette multiplicité des causes possibles d’un même effet résulte même, comme on verra, l’une des plus grandes difficultés de la méthode expérimentale dans la recherche des causes.

Pourtant peut-être l’expérience ne dément-elle ce principe qu’en apparence, et uniquement parce que nous prenons les choses en gros et que nous ne savons pas discerner avec précision, dans un cas de causalité, en quoi consiste la cause, en quoi consiste l’effet. Prenons le cas de la voiture mise en mouvement. Pour avoir l’effet total, il faudrait tenir compte de tous les effets concomitants de l’effet principal (l’ébranlement de la voiture), à savoir : l’ébranlement du sol, la traction exercée sur les brancards ou les harnais, etc. En tenant compte de toutes ces circonstances, on verrait que l’effet n’est pas exactement le même quand c’est un cheval qui est attelé à la voiture ou quand c’est un âne. — D’autre part, il faudrait aussi analyser la cause, et l’on reconnaîtrait que, dans l’objet total que nous appelons cause, tout n’intervient pas comme cause de l’effet que nous considérons en particulier. Ainsi les oreilles de l’âne, par où il diffère du cheval, ne sont pour rien dans le mouvement delà voiture. — Eu procédant de la sorte, en analysant avec précision, d’une part les effets et d’autre part les causes, on arriverait peut-être â reconnaître que ce qui est identique dans les effets (par exemple, un même mouvement imprimé à une môme masse) est produit dans les cas divers par une même cause (ici, une même quantité de force motrice).

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII

causes produisent les mêmes effets ; pour quelle raisow? Parce que c’est la nature delà cause qui détermine la nature de l’effet ^ Nulle cause ne pouvant donner que ce qu’elle a, il s’ensuit que de telle cause déterminée résulte invariablement tel effet. — Mais si c’est la nature de la cause qui détermine la nature de l’effet, il suit identiquement que la nature de l’effet est déterminée par la nature de la cause. Et, par conséquent, comme une même nature dans la cause entraîne une même nature dans l’effet (première branche du principe des lois), — une même nature dans l’effet suppose une même nature dans la cause (seconde branche du principe des lois). — Il est donc également vrai que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et que les mêmes effets sont produits par les mêmes causes.

Principes mis à tort parmi les principes premiers. — Tels sont, à notre sens, les principes vraiment premiers et ceux qui s’en déduisent immédiatement. Il faut dire maintenant pourquoi nous n’admettons pas dans cette liste d’autres jugements que beaucoup de philosophes considèrent comme des principes, au même titre que les précédents.

A. Principe de finalité. — Le plus célèbre de tous est le principe de finalité ou des causes finales. Faut-il compter le principe de finalité parmi les lois primitives, universelles et nécessaires de la pensée? M. P. Janet nous paraît avoir démontré le contraire {les Causes finales, ch. i et ii).

Sa vraie formule. — D’abord, quelle formule donne-t-on du principe de finalité? Dira-t-on avec Reid : « Les marques évidentes de l’intelligence et du dessein dans l’effet prouvent un dessein et une intelligence dans la cause»? — Outre que c’est là une pure tautologie (car s’il y a des marques d’intelligence dans l’effet, il va de soi qu’il est l’effet d’une intelligence), ce principe n’est pas universel, puisqu’il ne s’applique qu’à certains effets parmi tous les autres. — Il est aisé de voir en outre qu’il n’est qu’une application particulière du principe de causalité : il doit y avoir dans la cause tout ce qu’il faut pour expliquer l’effet; donc pour expliquer des marques d’intelligence, il faut une intelligence^.

1. « Les lois, dit Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. »

2. Ces deux dernières observations s’appliquent aussi à la formule de Bossuet : (( Tout ce qui montre de l’ordre, des proportions bien prises et des moyens propres à produire certains efl’ets, montre aussi une fin expresse, par conséquent une intelligence réglée, un art parfait. »

PRINCIPES RATIONNELS

Si le principe de finalité est un principe premier et universel, sa formule ne peut être que du genre de celles-ci : « Rien ne se produit sans but ; — tout être, tout phénomène a une fin; > — ou, comme dit Aristote, « Rien n'est en vain, ouôb p-àr/jv ».

Il résiuUe comme conséquence de Pidée de Dieu. — Or, qu’une telle affirmation puisse être la conséquence légitime de la croyance à l’existence d’un Dieu parfait, créateur de l’univers, qui a tout prévu, jusqu’au moindre détail des choses, « tout compté, pesé, rebattu », comme dit Leibniz, et qui n’a rien fait entrer dans ses plans, non pas même un grain de sable, qui ne fût nécessaire à la perfection de l’ensemble, — rien de plus incontestable. La croyance en Dieu mène à l’idée de la Providence, qui entraîne la finalité universelle. Mais, en ce cas, la loi de finalité n’est plus qu’une suite de la croyance en Dieu; c’est une vérité dérivée, non une vérité première.

En soi il n’est pas nécessaire et nniversel. — La

question est ici de savoir si cette croyance est une vérité première, c’est'à-dire indépendante, subsistant par soi-même. Cette question elle-même revient à celle-ci : pouvons-nous penser, pouvons-nous comprendre, au moins dans certains cas, les phénomènes sans faire intervenir l'idée d’une fin? — ou bien, ne pouvons-nous pas plus concevoir un phénomène sans une fin que nous ne pouvons concevoir un phénomène sans une cause? — Or M. Janet prouve par des exemples que, dans nombre de cas, l’idée d’une fin n’est nécessaire ni à la conception, ni même à l’intellection des phénomènes. Soit, dit-il, la chaîne des Alpes avec ses formes innombrables et compliquées. Chacun de ces détails réclame une cause efficiente, qu’une géologie assez savante serait en état d’assigner: Mais qui donc a jamais pensé (abstraction faite de l’idée d’un Dieu qui a fait chaque chose en vue de la perfection du tout) que chacun de ces détails existât en vue de quelque fin déterminée? L’explication par les causes efficientes, si elle était achevée, nous laisserait ici parfaitement satisfaits. Pareillement pour les rides innombrables de la mer agitée, pour la chute de chaque pierre dans une éruption volcanique, etc.

Donc il y a une multitude de cas où nous affirmons et cherchons des causes, sans affirmer et chercher des fins, sans avoir même aucun besoin de les supposer. Supposer une fin nous paraîtrait alors au contraire inutile et superflu. Pourquoi admettre une fin, quand la cause rend pleinement compte de la totalité du phénomène?

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVÏl.

Objection : il es^t lié an principe de cause si le mot cause est pris au sens psychologique. — M. Renouvier {Crit. phil., 1876, I, 375 etsuiv.) n’admet pas ces raisonnements. Sans doute, dit-il, si on se place au point de vue des sciences physiques, pour lesquelles les causes des phénomènes sont simplement leurs conditions physiques antécédentes, l’idée de la finalité n’a pas à intervenir. Mais le point de vue des sciences physiques n’est pas le point de vue vrai * : c’est le point de vue de l’apparence. Placez-vous, au contraire, au point de vue métaphysique : alors le monde apparaît comme un ensemble de forces, conçues d’après la seule force que nous connaissions : notre propre moi. A ce point de vue, cause signifie force, au sens psychologique du mot. Or dans l’idée de la force est nécessairement impliquée l’idée de l’effort ou de la tendance, et dans l’idée de l’effort ou de la tendance est nécessairement impliquée l’idée de la finalité. Donc, à ce point de vue, les idées de cause et de fin sont coextensives l’une à l’autre, et inséparables ; et dire que tout phénomène est produit par une cause, c’est dire que tout phénomène est produit par une force qui tend à certaines fins.

Par conséquent, le principe de causalité, — distinct, s’il est pris au sens physique ou empirique, du principe de finalité, — s’identifie, s’il est pris au sens métaphysique ou psychologique (qui seul probablement correspond à la réalité absolue), avec le principe de finalité.

Réponse : même alors la finalité ne s’étend pas à tout. — Il y a beaucoup de vrai dans ces considérations ; mais il nous semble exagéré de dire, même quand on envisage le monde au point de vue psychologique, que la finalité est impliquée dans tout cas de causalité.

Il en est peut-être ainsi tant qu’on considère un être pris en luimême, et, dans l’intérieur de cet être, les changements qui sont causés par son énergie propre ; car il est vrai que cette énergie ne peut se concevoir que comme un effort tendant à certaines fins. —

1. Il y a trois représentations possibles du monde : 1“ la représentation sensible (ensemble de corps étendus, solides, colorés, sonores, sapides, etc.) ; cette représentation est illusoire, car elle est formée de nos propres sensations objectivées;— 2» la représentation scientifique (atomes étendus en mouvement) ; cette représentation n’a pas non plus une valeur absolue, car elle n’est qu’une simplification de la représentation sensible; — 3“ la représentation métaphysique, qui conçoit les êtres extérieurs par analogie avec le seul être à nous immédiatement connu, notre propre moi, et qui se représente, par conséquent, le monde comme un ensemble de forces simples, de monades, comme dit Leibniz, « qui sont des âmes ou des analogues de Tâme ». Cette conception seule est susceptible de représenter la réalité absolue. (Voy. la Métaphysique.)

PRINCIPES RATIONNELS

Mais il n’en est plus de même si nous considérons les rapports des êtres entre eux et les phénomènes qui en résultent. Ces rapports, en effet, sont de deux sortes : tantôt voulus et cherchés, auquel cas le principe de finalité s’y applique ; tantôt involontaires et inattendus, auquel cas le principe de finalité ne peut s’y appliquer. Je rends service à quelqu’un : le plaisir que je lui procure était une fin voulue. — Mais voici des cas différents. Deux personnes qui ne se cherchaient pas se rencontrent : le plaisir ou le désagrément qui en résultent sont bien des phénomènes qui appartiennent au monde réel et non pas seulement au monde de l’apparence; or ces phénomènes sont des effets, mais ne sont ni des fins, ni des moyens. Un duel a lieu : l’un des adversaires vise mal et tue son propre témoin : sa maladresse n’implique pas le dessein préconçu de le tuer. — Plus généralement : à chaque instant, surgissent en moi des sensations causées par l’action des forces étrangères. Or le plus souvent je n’ai pas voulu ces sensations qui parfois me surprennent, me gênent, me contrarient. Elles ne sont pas non plus voulues par les forces étrangères qui agissent sur nous probablement sans nous connaître : qu’importe à la force quelconque que nous appelons lumière, qu’elle produise ou non des sensations de lumière? — Et nous-mêmes, quelle quantité de phénomènes n’engendrons-nous pas, sans le vouloir, sans le savoir, par le seul fait qu’allant et venant dans le monde, nous agissons perpétuellement sur les êtres qui nous entourent! Que d’exemples bons ou mauvais donnés sans nous en douter! Que d’effets, que nous ne soupçonnons même pas, ont suivi certaines de nos paroles ou de nos actions ! Et, en descendant au-dessous de nos semblables, que d’êtres, capables de sentir, dans lesquels nous avons dû susciter des phénomènes de plaisir ou de souffrance, à jamais ignorés de nous ! Que d’existences fragiles nous avons peutêtre supprimées ! etc.

Ainsi, par cela même que les êtres sont multiples dans le monde, ils sont condamnés à entrer en rapport les uns avec les autres, et sans le vouloir, sans le savoir, ils agissent nécessairement les uns sur les autres, comme, dans une foule, chacun coudoie ses voisins en passant et est coudoyé par eux. Autant de phénomènes qui ont une cause et qui n’ont pas de fin.

Il y a plus : même en prenant un être isolément, tout ce qui so passe en lui n’est point voulu ou désiré par lui, c’est-à-dire n’est pas pour lui une fin. Aucun être en effet n’est absolument simple. Tout être est un tissu d’éléments divers et de lois diverses. De là, dans

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII

l’intérieur même d’un être, des actions, des réactions, des effets imprévus et pour lui imprévisibles : par exemple, nos habitudes arrivent souvent, insensiblement et à notre insu, à nous maîtriser ; l’association des phénomènes psychologiques entre eux engendre en nous des pensées, des sentiments, des amours, des haines qui n’ont pas été préconçus. Il s’en faut bien qu’en nous-mêmes notre volonté soit cause de tout! Nous n’agissons pas toujours, mais le plus souvent « nous sommes agis », non pas seulement par les influences du dehors, mais par les divers éléments de notre propre nature. — Enfin, il y a des cas où la volonté se propose un effet comme fin, et où, par suite de l’imperfection ou de l’indocilité des forces subordonnées qu’elle met en œuvre, c’est un effet tout opposé qui se réalise : on cherche le vrai et l’on trouve le faux. Dira-t-on que l’erreur était ,une fin ?

CoBBclsBisîon. — Concluons donc : qu’on se place au point de vue extérieur et sensible, ou au point de vue intérieur et psychologique, il y a, de toute façon, dans le monde, des cas auxquels le principe de finalité ne s’applique pas nécessairement, auxquels il ne peut même pas s’appliquer (réserve faite de la possibilité d’une prévision universelle de la part du Créateur). La croyance à la finalité universelle est donc peut-être bien fondée (à savoir s’il y a une Providence), mais elle a besoin de preuve; elle ne peut être qu’une vérité dérivée; et, par suite, il n'y a pas de principe de finalité, si on entend par là un principe premier et nécessaire de la raison.

B. Principe de moindre action. — Un autre principe souvent classé parmi les vérités premières, à tort aussi, croyonsnous, est celui qui est connu sous le nom de principe de moindre action : la nature suit toujours les voies les plus simples et les plus droites; elle produit avec le minimum de cause le maximum d’effet.

El n’eist pas nécessaire en soi, mais dérivé de l’idée

de Dieu. — Il est certain que, dans la physique, la biologie, l’astronomie, etc., beaucoup de découvertes (comme aussi, par malheur, beaucoup d’erreurs) sont nées d’une croyance expresse ou tacite dans la simplicité des procédés de la nature. Mais peut-être cette croyance elle-même n’était- elle que la conséquence d’une croyance supérieure, à savoir : de la croyance que la nature est l’œuvre d’un ouvrier qui est toute sagesse et toute raison. Posez en effet l’existence d’un Dieu créateur ou ordonnateur de l’univers : le principe de moindre action s’en suivra immédiatement, comme

PRINCIPES RATIONNELS

le principe de finalité, dont il n’est du reste qu’une variante. N’estce pas le propre de la sagesse de ne faire rien sans raison et sans but, rien par conséquent d’inutile et de superflu ? — Mais alors cette croyance n’est pas plus un principe premier que le principe de finalité.

Que si au contraire l’univers était l’œuvre d’un être qui n’eût pas à la fois la toute-science et la toute-puissance, il pourrait se faire que cet ouvrier imparfait n’eût pas toujours trouvé, ou qu’il eût été impuissant à réaliser les moyens les plus simples pour atteindre ses fins.

Que si enfin on admettait qu’aucune intelligence n’est intervenue dans l’organisation du monde, il s’ensuivrait que la simplicité n’est, pas plus que la complexité, la loi générale de la nature. Les choses sont produites alors uniquement en vertu de lois mécaniques inflexibles ; et, par suite, suivant que les causes données sont aptes, en vertu de ces lois, à produire des effets simples ou complexes, c’est la simplicité ou la complexité qui se réalise L

Dieu même ne peut réalisée le plus simple absolument. — On peut remarquer de plus que, même en admettant un Dieu parfait maître de l’univers, on est toujours obligé de tenir compte des résistances que lui oppose soit une matière rebelle, soit du moins, comme dit Leibniz, Vessence des choses créées, laquelle ne se prête pas à la perfection. De toute façon, le souverain architecte est aux prises avec des nécessités inéluctables^ ; et, par suite, non plus qu’il ne peut réaliser un bâton sans deux bouts, il ne peut réaliser ce qui serait le plus simple absolument, mais seulement le plus simple et le meilleur eu égard à ces nécessités que sa sagesse même doit respecter.

Ce principe pourrait égarer les sciences. — Or, s’il en est ainsi, l’idée de la simplicité de la nature ne pourra pas nous servir à grand’chose dans les sciences ; et, quoique vraie peut-être théoriquement, elle sera sans application possible pratiquement. En effet, nous ignorons absolument quels sont ces obstacles, ces nécessités qui s’imposaient à la sagesse suprême ; et, par conséquent, nous ne savons pas si ce qui nous paraît le plus simple en soi et à priori, n’est pas plus simple que ne le comportent les nécessités des choses. Nous risquerions donc, en nous laissant guider par cette idée, de prêter à la nature une fausse simplicité, à savoir : la sim-

1. L’effet ou résultante se produit alors nécessairement suivant la ligne do moindre résistance.

Page 1