Voy. la leçon sur la Providence
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII
plicité que peut concevoir un être à courte vue comme nous, qui ne soupçonne même pas les difficultés des choses. A en juger ainsi à priori, nous devrions penser que les mâles n’ont point de mamelles, que les baleines, qui ne mâchent point, n’ont pas de dents, que les veaux n’ont jamais deux têtes ; car ce serait plus simple ! Nous nous tromperions pourtant. Non certes que ces choses prouvent, au fond, contre la simplicité des voies de la nature ! Mais, pour savoir comment elles s’accordent avec cette simplicité, il faudrait, comme le répète si souvent Leibniz, tenir compte de tout, savoir comment ces choses entraient nécessairement dans le plan de l’univers le plus simple qu’il fût possible de concevoir, comment elles découlaient nécessairement des lois les plus simples qu’il fût possible d’établir. Or, pour savoir cela, les données nous manquent. De même encore il semblerait plus simple que les planètes décrivissent des circonférences et non des ellipses autour du soleil; et Kepler le crut tout d’abord. Les faits lui prouvèrent que le plus simple pour sa raison était trop simple pour la nature. — Il faut donc accéder à cette remarque de Stuart Mill {PhiL de Hamilton, p. 515):
€ Fût-elle prouvée, la croyance à la simplicité de la nature resterait une croyance théologique incapable de nous donner une règle de pratique. Nous n’avons jamais le droit de rejeter une hypothèse parce qu’elle est trop compliquée, puisque nous ne pouvons pas imposer de limites à la complication des moyens dont le Créateur a pu avoir besoin pour déjouer les obstacles qu’il a pu rencontrer sur sa route. »
Distinction entre ce principe et la loi log^ique d’économie. — Ce n’est pas à dire qu’il faille renoncer à cette loi capitale de la méthode, appelée loi d’économie ou de parcimonie, et qui prescrit de ne jamais multiplier sans nécessité dans ses explications les lois, les causes, les facultés, les êtres, les principes : non sunt entia prœter necessitatem multiplicanda. — Mais Stuart Mill a raison de dire que c’est là un simple principe de logique qui n’a pas besoin de s’appuyer sur le principe métaphysique de moindre action, ou de la simplicité des lois naturelles.
€ C’est simplement un cas du grand principe pratique qui défend de croire une chose dénuée de preuve... L’hypothèse d’une cause superflue est une croyance sans preuve ; c’est comme si l’on supposait qu’un homme mort d’une chute dans un précipice a dû aussi prendre du poison. >
De même il est illogique d’admettre une laculté spéciale du lan-
PRINCIPES RATIONNELS
gage, si l’on peut expliquer le langage par les facultés que tout le monde reconnaît.
Coiiclusion. — Concluons que le principe de moindre action, quoique vrai peut-être, n’est pas une vérité première, et qu’il n’est pas d’ailleurs nécessaire à la science, qu’il court risque d’égarer, plus souvent encore qu’il ne peut la conduire à la découverte du vrai ^
i III
lJiii¥ei*salité psycholog^ique des principes. — Si les
vérités qu’on a admises au nombre des vérités premières ont bien ce caractère, elles doivent appartenir à tout entendement humain. — Il en est ainsi en effet. C’est ce qu’exprime l’adage : cum dubitantibus de principiis non est disputandum. On veut dire par là que celui qui nierait ces principes se mettrait, pour ainsi dire, en dehors de l’humanité, et en dehors des conditions qui rendent toute discussion possible. Comment s’entendre avec quelqu’un qui se croirait en droit de se contredire lui-même à tout instant, ou qui penserait que les faits peuvent se produire sans aucune raison? C’est de ces principes, moyens de discernement du vrai et du faux, que voulait parler Descartes, au début du Discours de la Méthode^ lorsqu’il disait que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ».
Objections» de Locke. Réponses» de Leibniz. — Cette universalité des premiers principes a été pourtant plus d’une fois contestée. Elle l’a été en particulier par Locke. On peut voir le résumé de ses arguments et les réponses de Leibniz dans le premier livre des Nouveaux Essais.
€ Le consentement universel, disait Locke, n’existe point au sujet de ces principes , il y a une grande partie du genre humain à qui ils ne sont pas même connus. » — C’est qu’il faut distinguer, répond Leibniz, entre l’expression abstraite et formelle de ces principes et la possession réelle de ces principes sous forme confuse et enveloppée. «Pour répondre à ce que vous dites contre l’approbation générale qu’on donne aux grands principes spéculatifs, j’ajouterai que dans le fond tout le monde les connaît et qu’on se sert presque à tous moments du principe de con-
1. Nous laissons de côté le principe leibnizien dit principe des indiscernables : toute différence numérique entre deux êtres implique une différence spécifique; deux êtres absolument identiques ne sauraient exister II nous semble contestable, mais nous ne pouvons le discuter ici. — Nous ne parlerons pas non plus des principes de l’espace et du temps : les corps sont dans l’espace; les évènements sont dans le temps. Le temps et l’espace sont les conditions de Vintuition sensible: ce ne sont pas des lois de la pensée.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII
tradiction sans le regarder distinctement., Pas de barbare qui, dans une affaire sérieuse, ne soit choqué de la conduite d’un menteur qui se contredit. Ainsi on emploie ces maximes sans les envisager expressément, à peu près comme on a virtuellement dans Fesprit les propositions supprimées dans les enthymèmes*. » (Erd., 207.)
Y a-t-il un homme qui pense que, dans l’univers, tout à chaque instant finit et recommence? Cela prouve que tous possèdent, sans le savoir, le principe de substance. — Y a-t-il un homme qui n’attribue à quelque cause imaginaire un phénomène dont il ne voit pas et n’a jamais vu la cause, comme une épidémie? Cela prouve que tous possèdent, sans le savoir, le principe de causalité.
<^ Ces principes généraux entrent donc dans nos pensées, dont ils font l’âme et la liaison. Ils y sont nécessaires comme les muscles et les tendons le sont pour marcher, quoique l’on n’y pense point. L’esprit s’appuie sur ces principes à tous moments, mais il ne vient pas si aisément à les démêler et à se les représenter distinctement et séparément, parce que cela demande une grande attention à ce qu’il fait, et la plupart des gens peu accoutumés à méditer n’en ont guère... C’est ainsi qu’on possède bien des choses sans le savoir. » (Erd., 211.)
Il est donc certain que ces principes sont acceptés, au moins tacitement, par toutes les intelligences, — sauf par quelques philosophes dont c’est le métier de douter de tout.
§ IV
Rôle de ceis principes pour la pensée en général. —
Cette vérité ressort encore manifestement de l’examen du rôle que jouent ces principes dans l’exercice de l’intelligence en général et dans la science en particulier.
Le principe d’identité exprime la nécessité pour la pensée de s’accorder avec elle-même, et, par conséquent, d’admettre tout ce qui lui est donné comme contenu explicitement ou implicitement dans une première affirmation, et de rejeter, au contraire, tout ce qui lui est donné comme inconciliable avec cette première affirmation. Ce principe est donc la condition de tout travail de l’esprit sur un objet donné, la condition de toute analyse, de toute déduction. — Il est vrai que, par lui-même, ce principe ne donne rien ; il ne pose pas l’être, il est vide ; mais, dès qu’un objet est donné, il s’y ap-
1. Syllogisme abrégé où l’une des prémisses est sovis- entendue. Voy. la Logique.
PRIISCIPES RATIONNELS.
plique, il s’en saisit, il le fixe, il le maintient. Admettez qu’un objet puisse être en contradiction avec lui-même : aussitôt, plus insaisissable que le Protée de la fable, il se dérobe à nos prises ; on n’en peut rien savoir, rien affirmer. Il n’y a pas de démence qui approche du vertige effrayant où serait alors jetée la pensée. On peut dire que le principe d’identité est comme le garde-fou de la pensée, ou comme les rails conducteurs qui l’empêchent de dévier pour se jeter dans les abîmes.
Le rôle du principe de raison est moins essentiel, sans doute. On pourrait encore se représenter les choses sans le principe de raison; mais on ne pourrait plus les comprendre, on ne chercherait plus à les comprendre. Tout semblerait aller au hasard ; tout paraîtrait également possible. Si tout arrive sans raison, on croira pouvoir éteindre le soleil en soufflant dessus, ou se briser comme un verre au moindre choc. Les conceptions les plus absurdes, les rêves impossibles du fou, les imaginations monstrueuses du fumeur d’opium deviennent plausibles et vraisemblables. Plus de distinction entre le réel et le chimérique. On ne peut plus compter sur rien, on ne peut plus s’attendre à rien, on doit s’attendre à tout. Pourquoi l’air, qui tout à l’heure me faisait vivre, ne m’empoisonnerait-il pas maintenant, si les rapports des phénomènes peuvent changer sans raison? — Le principe d’identité et le principe de raison sont donc l’un et l’autre, à des titres divers, les crans de sûreté de l’intelligence.
Rôle de ces principes pour la pensée scientifique.
— Non seulement ces principes sont la condition de toute pensée en général, mais ils sont la condition de toute pensée scientifique.
Distinguons ici le rôle du principe d’identité de celui du principe de raison, ou de ses corollaires, le principe de causalité et le principe de substance. L’un est la condition des sciences abstraites, l’autre la condition des sciences du réel.
Intellection parfaite réaliisée par le mo^en du principe d’identité : sciences abstraites. — La science en général a pour but, en expliquant les choses, de nous les rendre intelligibles. Or une chose s’explique au moyen d’une autre où elle a sa raison. Expliquer c’est donc dériver, c’est-à-dire déduire ou réduire. Et toute déduction ou réduction est une identification. L’intellection parfaite d’une chose est réalisée par sa parfaite identification avec ce qu’on savait antérieurement et qu’on tenait pour intelligible. Eu effet, étant identifiée avec ce qui était déjà intelli-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII
gible, elle participe à son intelligibilité, et le problème auquel elle avait donné naissance s’évanouit.
Ceci posé, cet idéal scientifique est réalisable dans les sciences dites démonstratives qui ont pour objet les vérités abstraites. Ces sciences dépendent tout entières du principe d’identité ; et tout le travail de l’esprit dans ces sciences consiste à ramener, à identifier, de proche en proche, les vérités de cet ordre à quelques vérités fondamentales qu’on appelle axiomes ou définitions.
Intellection imparfaite par le moyeu des principes de cause et substance : sciences du réel. — Maintenant dans quelle mesure et par quels moyens cet idéal scientifique est-il réalisable dans les sciences du réel? — Il ne l’est qu’en partie, et les moyens qui nous permettent de le réaliser autant qu’il se peut sont les principes de causalité et de substance.
Dans le réel, tout phénomène nouveau qui se produit et qui diffère de ce qui existait auparavant, est d’abord, pour nous, un problème qui se- pose, quelque chose d’inintelligible qui surgit et qu’il s’agit de rendre intelligible. Pour le rendre pleinement intelligible, il faudrait qu’il pût être réduit absolument et dans son entier à ce qui existait déjà, comme une conséquence à son principe ^ Or la chose est impossible, puisque tout phénomène doit toujours différer en quelque façon de ses antécédents; sans quoi, ces antécédents seuls existeraient et ce phénomène n’existerait pas. — Mais, l’identification absolue nous étant interdite, nous cherchons du moins à en approcher autant qu’il se peut, et justement c’est à quoi nous servent les principes de cause et de substance. Au phénomène qui apparaît, nous supposons d’abord une cause; c’est-à-dire que nous le faisons commencer d’être, en quelque façon, avant quHl apparûty et que nous l’identifions, en quelque mesure, avec ce qui existait déjà. — Et le principe de substance vient ensuite nous expliquer comment il en peut être ainsi, en nous montrant que les phénomènes-causes et les phénomènes-effets ne sont que les formes successives que revêt U7ie seule et même existence, une seule et même réalité qui se continue, en se transformant, des premiers phénomènes aux seconds.
Ainsi l’identification absolue de toutes choses, qui permettrait de tout comprendre par le seul principe d’identité, étant impossible par la nature même des choses, laquelle implique changement et
1. Il ne faudrait pas prendre ceci trop à la rigueur, C’est la théorie commune sur le raisonnement; mais nous avons vu (chap. xxiv, § 2) qu’il y a cependant une certaine différence entre le principe et la conséquence.
PRINCIPES RATIONNELS
diversité, — les principes de cause et de substance sont le double moyen que nous mettons en oeuvre pour, autant que possible, identifier les conséquents aux antécédents, relier les divers moments et les diverses phases de l’histoire des choses, réduire les diversités et les différences, tout ramener à l’unité; en un mot, pour nous rendre autant que possible intelligible la multiplicité des choses.
Les sciences dn réel dépendent du principe de raison : 1" Par leur origine. — Il suit de là que le principe de raison et ses dérivés sont, dans les sciences du réel, les principes inspirateurs et directeurs de la pensée scientifique, et que ces sciences en dépendent par leur origine. — Exprimons la même vérité sous une forme moins métaphysique.
L’œuvre de la science, c’est d’assujettir, comme on l’a vu (ch. xxvi), le monde de la représentation sensible, lequel est incohérent et confus, aux lois de la raison ; c’est de transformer ce chaos apparent en un cosmos plein d’unité et d’harmonie, et de donner ainsi satisfaction à nos besoins intellectuels, par le spectacle d’un monde où la raison retrouve, pour ainsi dire, sa propre image. Mais, si c’est là le but poursuivi par la science, l’activité scientifique suppose donc une anticipation, par la pensée, de ce monde parfaitement ordonné et harmonieux auquel, à force d’analyses et de recherches, elle essaye de ramener le monde sensible. C’est donc l’idée du cosmos qui met en jeu la pensée scientifique. — En d’autres termes, la science consiste à chercher les raisons des choses : il faut donc que ces raisons soient prévues, devinées, affirmées par avance. Or, comment sont-elles affirmées? En vertu du principe de raison. « Pour faire la science, a dit Cl. Bernard, il faut d’abord croire à la science; et croire à la science, c’est croire que rien ne se produit sans raisons déterminées, » Otez ce principe que tout a sa raison, qui se mettra à chercher des raisons qu’il croira pouvoir ne pas exister ? Du coup, l’homme cesse d’être « cet animal inquiet qui cherche les causes », sa curiosité est éteinte, cet étonnement qui est, suivant Aristote, le commencement de la science ne se produit plus : l’instinct scientifique n’existe pas plus chez lui que chez l’animal.
2° Par leurs procédés. — Ce n’est pas seulement par leur origine que les sciences de la nature dépendent du principe de raison, c’est encore par leurs procédés. En effet, toutes les méthodes de recherche expérimentale supposent l’axiome de raison et des lois (voyez la Lo,l7^g^^e). Quand, par exemple, faisant usage de la méthode dite de différence, nous disons : « N’est pas cause d’un
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXVII
phénomène, tout antécédent qui peut être donné sans que ce phénomène lui-même soit donné; c’est pourquoi on peut exclure tels et tels antécédents » (toutes les méthodes expérimentales arrivent à déterminer les causes par Y exclusion des antécédents qui ne sont pas causes), — qu’est-ce qui nous permet de raisonner de la sorte? Ne se pourrait-il que l’antécédent que nous voulons exclure ait été cause dans le cas où le phénomène en question a été donné, et qu’il ait cessé de l’être dans l’autre ‘ ? La raison seule peut lever ce doute, par ce principe : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. De même, aucune des autres méthodes de recherche expérimentale n’est, comme on le verra, légitime, sans ce principe de la raison.
3“ Par leurs» résultats». — Enfin les sciences du réel dépendent du principe de raison par leurs résultats. Quand, à l’aide de ces méthodes, nous avons pu démontrer que, dans les cas particuliers soumis à notre examen, la cause d’un certain phénomène a était un phénomène A, qu’est-ce qui nous permet de déclarer que ce rapport est universel et nécessaire^ et d’en faire une loi ? C’est encore ce principe rationnel : que les mêmes causes produisent les mêmes effets (voyez la Logique, de V Induction).
Résumé. — En résumé donc, sans le principe de raison ou ses dérivés, la science du réel ne peut ni poser ses questions, — ni fournir ses preuves, — ni tirer ses conclusions.
1. On a par exemple :1" expérience, les antécédents A,B,C, suivis des conséquents a, bf c; 2® expérience, A, B, suivis de a, b. Cherchant la cause de c, ai-je le droit d’exclure A et B? N’étaient- ils pas cause de c dans la première expérience, quoiqu’ils n’aient pas causé c dans la seconde? Non, répond la raison, car les mêmes causes produisent toujours les memes effets.