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CARACTÈRES ET ORIGINE DES PRINCIPES: THÉORIE

empiriste; réfutation

Origine des pfi*eniiei*s principes : deux questions. —

Après avoir constaté l’existence et indiqué le rôle des premiers principes, il faut en chercher l’origine. Cette question elle-même est double, psychologique et critique. Il s’agit d’abord d’expliquer psychologiquement la présence de ces principes dans notre esprit ; il s’agit ensuite de savoir si l’origine assignable à ces principes justifie la créance que nous leur accordons, et permet d’en faire à bon droit les fondements de la science.

Caractères des principes. — Pour avoir un fil conducteur dans cette recherche, il est nécessaire de savoir d’abord quels sont les caractères de ces vérités ; ces caractères sont : la nécessité et l’universalité.

1“ IVécessité. — En premier lieu, les premiers principes sont nécessaires, c’est-à-dire que le contraire en est inconcevable. — Mais entendons bien cette nécessité. Dans ce principe, par exemple, tout fait a une cause., ce qui est nécessaire, ce n’est aucun des deux termes pris isolément. Nous n’affirmons point qu’il soit nécessaire qu’il y ait des faits, ou qu’il y ait des causes. Nous pouvons peutêtre concevoir qu’aucun fait, et, partant, qu’aucune cause ne soient donnés. Ce qui est affirmé comme nécessaire, c’est le rapport qui lie le fait à la cause. Ce qui est inconcevable, c’est que, si un fait est donné, une cause ne soit pas donnée. En deux mots, ces principes sont, non pas catégoriquement y mais hypothétique ment nécessaires.

Uiiîvei*isalité. — En second lieu, ces principes sont universels, ils sont conçus comme s’appliquant à tous les cas réels et pos-

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sibles; ou, en d’autres termes, le sujet y est pris dans toute son extension. Il s’agit donc ici d’une universalité logique^ et non pas comme plus haut, lorsqu’on constatait la présence de ces principes dans tous les esprits, d’une universalité psychologique. Ce second caractère, l’universalité des premiers principes, dérive du précédent, la nécessité de ces principes. En effet, si le contraire de ces principes est inconcevable, ce qui en fait justement la nécessité, il va de soi que tous les cas imaginables seront conçus comme conformes à ces principes ^

Théories sur leur orig^îne : empirisme, innéité. —

Si tels sont les caractères des premiers principes, quelle en est l’origine? — Deux théories différentes partagent à cet égard les philosophes : l’empirisme et le rationalisme; la théorie de la table rase et la théorie de l’innéité.

Pour les uns, ces principes sont à postériori ; ils sont l’effet de l’expérience : l’esprit, à l’origine, est vide de tout contenu; c’est une tablette de cire où rien n’est écrit, c’est une page blanche, c’est un simple appareil enregistreur, où l’expérience vient peu à peu graver ses enseignements. Les battements du pouls, enregistrés par un appareil durant une maladie, donnent un certain tracé, qui est comme le dessin général de cette maladie. De même, les principes rationnels sont comme la courbe générale que dessinent dans notre esprit les impressions incessantes de l’expérience ; et cette courbe est comme le résumé ou la loi de cette expérience (Locke, Hume, Condillac, Mill, Spencer, etc.).

Pour d’autres (Descartes, Leibniz, Reid, Kant, Cousin, etc. ^), les principes sont à priori; ils sont les lois ou les /ormes innées de l’entendement, ils sont constitutifs de sa nature même. L’esprit possède donc ces principes avant toute expérience; il les sait (quoiqu’il

1 . On distingue assez souvent à ce sujet l’universalité absolue des premiers principes delà généralité relative des lois de la physique. On conçoit, dit-on, que dans un autre monde la lumière fasse par seconde quelques lieues de plus ou de moins; on conçoit une autre physique, une autre chimie, mais non pas d’autres mathématiques. — Au fond cette distinction est inexacte. Les lois de la nature ne sont pas nécessaires si elles expriment de simples rapports de coexistence ou de succession, comme la succession du jour et de la nuit, c’est-à-dire si elles ne sont pas des lois. Mais si la vraie cause d’un phénomène, laquelle comprend toutes les circonstances nécessaires à la production de ce phénomène, a été une fois déterminée, alors la loi qui énonce le rapport entre cette cause et cet effet est aussi nécessaire que les principes rationnels eux-mèmes. En effet, admettre que, dans un autre monde, cette loi cessât d’être observée, ce serait admettre que la môme cause pourrait produire un autre effet, ce serait admettre un changement sans raison.

2. Ces philosophes diffèrent d’ailleuVs dans la manière dont chacun entend l’innéité des principes rationnels.

ORIGINE DES PRINCIPES ; THÉORIE EMPIRISTE

ne s’avise pas de les remarquer immédiatement) sans avoir rien appris.

§loliition iiitei'inédiaire proposée. — Nous n'admettons ni l’une ni l’autre de ces théories. Nous essayerons de faire voir, d’une part, que l’expérience livrée à elle-même, sans V intervention de V intelligence, ne peut créer les premiers principes ; — d’autre part, qu’il est inutile et impossible de concevoir ces principes comme tout formés dans l’esprit, indépendamment de toute espèce d’expérience. — Cela fait, nous tâcherons de montrer que la vérité se trouve dans une solution intermédiaire; que ces principes exigent le concours de l'expérience et de l'intelligence; que l’expérience en est l’antécédent nécessaire, mais que l’intelligence seule peut les concevoir à l’occasion d’une expérience donnée; que ces principes sont par conséquent à la fois à postériori et à priori * à postériori, par rapport à cette expérience première qu’ils supposent; à priori, par rapport à toute l’expérience future que l’intelligence devance, en les affirmant comme lois absolues à l’occasion d’une expérience donnée.

Empirîsiiiie pur : il n'explique pas les caractères des principes. — Les principes sont-ils le résultat de l’expérience^? ou, pour parler avec plus de précision, sont-ils un simple résumé, un simple total de l’expérience ? — Cette théorie est visiblement insoutenable.

En effet : 1" toute expérience, si considérable qu’on la suppose, est toujours limitée dans le temps et dans l’espace. Or les principes sont universels ; leur sphère d’application nous apparaît comme illimitée dans le temps et dans l’espace. Les principes ne sont donc point la simple expression des expériences faites, puisqu’ils les dépassent infiniment.

2" De plus, les principes nous apparaissent comme nécessaires. Or, par l’expérience, on peut constater que telle chose est : par exemple, qu’un effet suit sa cause; mais on ne peut pas constater qu’une chose doit être ; par exemple, que la cause précède né£essairement l’effet., La nécessité n’est jamais chose qui puisse faire

1. Nous ne disons pas : sont-ils tirés ou extraits de l’expérience? Nous admettrons qu’ils sont, en un sens, tirés de l’expérience, par l’intelligence. Il s’agit ici de savoir si l’expérience en est la cause unique et suffisante.

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impression, qui puisse se percevoir. Il y a donc une expérience possible de la réalité des choses, il n’y a pas d’expérience possible de la nécessité ou de la non-nécessité des choses. Par là encore les principes ajoutent quelque chose à l’expérience.

L’expérience unie à l’assiociation des idées. — Il faut donc manifestement que quelque chose soit ajouté par l’esprit à l’expérience pure et simple. Si l’esprit est inerte, s’il est, comme on le dit, un simple miroir, un simple appareil enregistreur, jamais les principes universels et nécessaires ne surgiront dans l’esprit.

Aussi cet empirisme primitif et naïf est-il depuis longtemps abandonné. A l’expérience l’empirisme moderne ajoute une loi propre et originale de l’esprit : la loi d’association des idées qui modifie d’une certaine façon les résultats de l’expérience. C’est de l’expérience unie à l’association des idées qu’on prétend dériver les premiers principes.

Association» inséparables. — En effets d’une expérience qui se répète, l’association des idées fait une habitude ; et, d’une expérience qui se répète assez souvent, une habitude invincible, c’est-à-dire une détermination de l’esprit tout à fait contraignante, une vraie nécessité de penser. Donc, des expériences quoique limitées en nombre peuvent créer des nécessités absolues de penser conformément à ces expériences. C’est pour cela que l’on ne pouvait autrefois, dit Mill, concevoir un cygne qui ne fût blanc. C’est pour cela que l’amputé ne peut s’empêcher parfois, durant toute la fin d’une longue vie, de localiser des sensations dans le membre qu’il n’a plus. Telle est la loi d’association inséparable dont on peut donner quantité d’exemples. — C’est cette loi, dit-on, qui explique les principes rationnels. A force de voir, par exemple, l’effet suivre la cause, nous finissons par ne plus pouvoir imaginer un effet sans cause. De là la nécessité du principe de cause, laquelle explique, à son tour, son universalité.

Ainsi l’expérience seule, toujours limitée et contingente, ne rendrait pas compte des premiers principes; mais comme certains appareils, recueillant un son d’une intensité médiocre, le multiplient

1. Une explication purement associationiste des principes ne se rencontre ni chez Hnrne, ni chez Mill; l’un et l’autre font plus d’une fois, sans s’en apercevoir, intervenir, outre les lois mécaniqu^a. de l’association, l’activité de l’intelligence qui analyse et interprète l’cxpcrienc^ On confond ainsi deux explications fort différentes. Ici comme en plus d’une occasion, nous serons obligés de construire nous-mêmes le système que nous voulons juger, pour l’avoir tel qu’il devrait être.

ORIGINE DES PRINCIPES : THÉORIE EMPIRISTE

et en font une voix immense, capable de remplir au loin l’espace, de même les lois de l’associalion, s’emparant des données de l’expérience, leur communiquent une force invincil)le et une portée universelle.

Cette explication est contredite par les faits. — Tout d’abord cette explication est contredite par V observation psychologique qui constate la présence des principes dans l’intelligence dès sa première enfance et ses premiers essais.

« 11 résulte logiquement de l’explication proposée que le penchant auquel Hume rapporte la croyance aux futures liaisons causales, doit être proportionnel, quant à sa force, à l’habitude dont il est censé dériver, comme l’habitude elle-même doit être proportionnelle, quant à sa force^ à la fréquence des cas semblables de consécutions observées. S’il en est ainsi, ce penchant doit varier dans les divers esprits, selon le nombre des observations qu’ils ont pu faire et dont ils ont gardé le souvenir. Par conséquent, il doit être au plus haut degré chez le vieillard et au plus bas chez l’enfant. Or les faits ne confirment nullement cette conséquence rigoureuse de la théorie. La tendance à généraliser, sous le nom de cause et effet, certains rapports de succession, se montre chez tous les esprits et à tous les âges. On ne peut pas dire qu’elle s’acquiert et se développe graduellement. Elle apparaît avec toute sa force au premier éveil et dans les premières manifestations de l’intelligence de l’enfant. Ce jugement de causalité, avec la prévision et la croyance qu’il implique, est dès lors universel. 11 est vrai que l’enfant peut souvent en faire de très fausses applications, en croyant voir des conditions et des dépendances où il n’y en a pas : mais ces erreurs mêmes témoignent que cette tendance est un des modes essentiels de la pensée, une des pièces nécessaires qui entrent dans la structure mentale, en un mot qu’elle vient de la nature, non de l’habitude L »

On pourrait, à plus forte raison, dire la même chose des principes d’identité et de ceux qui en dérivent : y a-t-il eu un seul moment où l’enfant ait pu croire expressément ou tacitement que le tout n’est pas plus grand que la partie ; qu’un objet quelconque puisse, au moment même où il possède telle qualité, ne pas posséder cette qualité? — Ces principes ne sont donc point les fruits tardifs de l’expérience accumulée: la pensée, dès qu’elle se dégage, les apporte avec soi, et c’est grâce à ces principes qu’elle peut tirer quelque profit des expériences. Sans le principe de raison, il lui serait impossible de se reconnaître, de s'orienter au milieu des expériences ; sans la loi d’identité, loi primordiale de toute représentation, dont le principe d’identité n’est que l’expression abstraite, il n’y a même pas d'expé-

1. Pillon, trad. du Traité de la nature humaine de Hume, introd., p. xxxviin

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rience possible, puisque une expérience qui se contredirait perpétuelleinent se détruirait et s’annulerait elle-même.

Aveu de Spencer. — A l’appui de ces considérationsj on peut d’ailleurs invoquer l’assentiment d’un psychologue de la même école que Hume et que Mill, M. Spencer.

« S’en tenir à cette assertion inacceptable qu’antérieurement à l’expérience l’eâprit est une table rase, c’est ne pas voir le fond même de la question, à savoir ; d'où vient la faculté d’organiser les expériences^ — D’où proviennent les différences de degré de cette faculté possédée par diverses races d’organismes, et divers individus de la même race? Si à la naissance il n’existe rien qu’une réceptivité passive d’impressions, pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu’un homme ? » {Princ. de Psijch., t. I, p. 504.)

Nouvelle inodilicatîoii qu’il apporte à l’empirisme : l’hérédité. — Ainsi, M. Spencer reconnaît qu’il faut admettre l’innéité des principes rationnels. Mais ce n’est point à dire qu’il renonce par là à l’empirisme, car cette innéité il en cherche l’origine dans l’hérédité, qui fait profiter les individus actuels de toute l’expérience de l’humanité et des races antérieures à la race humaine.

« Dans ce sens, qu’il existe dans le système nerveux certaines relations préalables, correspondant à des relations dans le milieu environnant, il y a du vrai dans la doctrine des « formes de l’intuition ». En correspondance à des relations externes absolues, se développent dans le système nerveux des relations internes absolues, relations qui sont développées avant la naissance, qui sont antérieures à l’expérience individuelle et indépendantes d’elle... Mais, d’autre part, je soutiens que ces relations internes préétablies, quoique indépendantes de l’expérience de l’individu, ne sont pas indépendantes de V expérience en général, mais qu’elles ont été établies par les expériences accumulées des organismes précédents... Le cerveau représente une infinité d’expériences reçues pendant l’évolution de la vie en général ; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital, et elles ont ainsi monté lentement jusqu’à ce degré d’intelligence qui est latent dans le cerveau de l’enfant et qu’il léguera à son tour avec quelques faibles additions aux générations futures. » {Ibid., 507.)

Ainsi ces habitudes de pensée, ces associations d’idées sont innées, si on considère l’homme actuel et peut-être même l’humanité tout entière ; mais elles sont acquises si on considère V animalité en général. Il faut en faire remonter l’origine aux périodes géologiques. Et l’on a justement appelé cette théorie « une géologie de l’esprit >. Aux époques mêmes où, par des dépôts d’alluvions, se formaient les

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terrains que nous cultivons aujourd’hui, les consciences contemporaines de ce passé lointain s’enrichissaient lentement du dépôt fécondant des expériences. La « croissance de Vesprit » marchait de pair avec la croissance des mondes. Il ne faut donc plus dire seulement, avec Pascal : toute la suite des hommes doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement; mais il faut dire : toute la suite des êtres conscients doit être considérée comme un seul être qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. — Et cette transmission de connaissances ne se fait pas seulement, ainsi que l’entendait Pascal, par la tradition, les livres, les monuments, elle se fait comme la transmission de la vie elle-même, avec elle, et par elle. Si bien que, si quelque jour, par une catastrophe imprévue, livres, monuments, tous les souvenirs extérieurs du passé de notre race, étaient détruits, le plus précieux de son héritage n’en serait pas moins sauvé, grâce à quelques principes à jamais imprimés dans notre organisme, et à l’aide desquels il nous serait permis de tout retrouver, de tout refaire et d’aller plus loin.

Critique : points accordés. — Cette théorie qui fait, comme on voit, de la raison un ensemble d'instincts intellectuels, innés et héréditaires comme les instincts ordinaires, est sans doute «engageante et hardie ». Ce n’est pas le lieu de la discuter ici au point de vue biologique, et de se demander quelles sont les raisons d’admettre ou de nier cette filiation directe qu’elle suppose de l’animal à l’homme. — Nous passerons également condamnation sur la question même de l’hérédité intellectuelle, comme aussi sur celle de savoir si une expérience uniforme et suffisamment prolongée peut créer des nécessités de pensée aussi absolues que le sont les premiers principes. On peut accorder ce dernier point à Mill et à Spencer; il nous est, ce semble, à peu près aussi difficile de séparer l’idée de la brûlure de l’idée de quelque partie du corps où elle se localise, que l’idée de l’effet de l’idée de la cause; et cependant il est sûr que l’idée de la brûlure n’est soudée que par association à l’idée d’une étendue corporelle. De même, nous ne pouvons absolument pas séparer l’idée de l’étendue de l’idée de la couleur, et cependant ces deux idées ne sont liées l’une à l’autre qu’<?îî vertu de l'expérience, comme le prouve l’exemple des aveugles-nés qui, faute de cette expérience, ne conçoivent jamais l’étendue comme colorée.

Deux objectioiiü à faire. — Mais voici deux objections auxquelles donnent lieu toutes les doctrines empiristes, aussi bien celle

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de Stuart Mill que celle de Spencer. Pour simplifier, faisons simplement porter la discussion sur le principe de raison et plus particulièrement sur le principe de causalité ou des lois.

l*’ CoBumeut passer des lois particulières à la causalité Binîverselle ? — Tous les empiristes doivent accorder, et Stuarl Mill accorde formellement, que la causalité comme loi universelle de la nature est conçue postérieurement aux lois particu lières de la nature. En effet, si l’intelligence suit pas à pas l’expérience, il est clair que nous saurons plus tôt que tel évènement est la cause invariable de tel autre que nous ne saurons que, dans la nature en général, les mêmes causes produisent les mêmes effets. La causalité universelle c’est la loi des lois; or cette loi supérieure ne peut, dans la théorie empiriste, que succéder à la conception des lois particulières qu’elle résume et qu’elle dépasse en même temps. Par suite, une question s’élève : Comment passons-nous de l’idée de telle et telle loi particulière à l’idée de la causalité universelle?

Ou invoque une synthèise iiuag:inative. — Yoici la seule réponse que l’expérience puisse donner : Une séquence particulière, qui s’offre constamment dans l’expérience, engendre dans l’esprit une séquence nécessaire entre les idées de deux phénomènes particuliers, A et B. C’est l’idée d’une loi de la nature. Une autre séquence expérimentale engendre de même l’idée d’une autre loi, et ainsi de suite. Or maintenant, après un temps plus ou moins long, ces associations, ces habitudes particulières fusionnent pour ainsi dire et s’intégrent en une habitude générale. Dès lors on ne pense plus seulement que tel phénomène A est lié à tel phénomène B, tel autre phénomène S lié au phénomène T, etc., mais on pense, en outre, que tout phénomène en général est lié à un autre phénomène. A la croyance à telle et telle loi particulière s’ajoute la croyance à la loi générale de causalité. — Voilà l’unique explication que la théorie purement associationiste et empiriste puisse donner. Elle ne peut faire intervenir V intelligence pour dégager la croyance à la causalité universelle de la croyance à telle et telle loi. Car, pour l’empirisme, l’intelligence n’est rien en dehors des associations d’idées ; l’intelligence résulte des associations elles-mêmes. Par conséquent, il n’y a ici d’autre raison à assigner que l’addition de tendances spéciales, la composition des forces, la fusion des habitudes, la synthèse imaginative.

Biiip<»i§siil>ilitc de cette i§»yiitliès>e, vu lu dilTéi'eiice des cas. — Mais, nous l’avons dit ailleurs, les représentations sus-

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ceptiblesde fusionner d’elles-mêmes et do donner comme résultante une idée qu’on pourra, en un sens, appeler générale, doivent être des représentations identiques, ou à peu de chose près. Deux portraits d’une même personne peuvent fusionner, mais l’image d'un chien et d’un homme ne fusionneront point pour donner comme résultante le type du mammifère. Or, s’il en est ainsi, comment des lois aussi différentes que celles, par exemple, de l’éhullition de l’eau, de la chute des corps, de la marche des planètes, pourront-elles fusionner et donner comme résultante la loi de causalité universelle?

Le cas actuel est tout à fait analogue à celui qu’on a rapporté plus haut (ch. xviii, § 3) d’après W. James. Les divers signes dont un animal peut faire usage enferment tous le rapport général de signe à chose signifiée, rapport dont la découverte est tout l’essentiel dans la création du langage. Mais l’animal ne fait jamais cette découverte : preuve que les différents cas particuliers ne fusionnent pas d’eux-mêmes, et que la découverte du rapport en question est ['œuvre de V intelligence. — Pour les mêmes raisons, il est aussi impossible de passer par simple association de l’idée de telle et telle loi particulière à l’idée de la causalité en général.

ConfîPBiiatioii par l’exemple des êtres réduits à l’association. — Cette assertion est confirmée par les faits, car* nous ne voyons pas que les animaux soient plus capables de s’élever à l’idée de la causalité universelle qu’à l’idée de la signification universelle. Ils le devraient pourtant si l’empirisme est le vrai. Car les animaux ont incontestablement dans la tête nombre de ces séquences régulières que nous appelons des lois; et si, après cela, ces associations s’intégrent d’elles-mêmes en une association plus générale qui permet de compter, non plus seulement sur telles et telles uniformités naturelles, mais sur l’uniformité de la nature en général, pourquoi cette intégration ne se produit-elle pas chez les animaux qui sont nos contemporains ou nos aînés en ce monde? On devrait au moins en trouver quelque ébauche chez les animaux supérieurs. Mais il ne semble pas que le singe ait, à cet égard, quelque avance sur le poisson, le poisson sur le mollusque. Preuve que l'expérience, le temps et la mécanique cérébrale ne suffisent point ici, 3t que l’expérience ne mène à rien s’il n’y a à côté d’elle une intelligence qui sache l’interroger et tirer parti de ses leçons.

2*^ L’expérience contredît isouxent ceii principes. — Mais maintenant accordons à l’expérience toute la puissance qu’on voudra: encore faut-il que, pour créer les associations indissolubles

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dont il s’agit, l’expérience ait constamment témoigné dans le sens des principes rationnels. Ce sont, suivant l’expression de M. Spencer, des relations externes absolues qui peuvent créer dans le système nerveux des relations internes absolues. En est-il ainsi en réalité? . Il en est ainsi, il est vrai, pour le principe d’identité : jamais l’expérience n’a montré, jamais homme ou bête n’a perçu un objet blanc qui fût non blanc, ou deux choses égales à une troisième qui ne fussent égales entre elles. — Mais en est-il de même pour le principe de raison et ses dérivés? Est-il vrai que l’expérience ait toujours montré tout phénomène déterminé lié par un rapport de succession constante à un antécédent déterminé. — Distinguons ici deux choses : l’expérience a toujours montré, il est vrai, que tout phénomène succédait à d' autres phénomènes en général; mais cette expérience pourrait seulement engendrer la loi de succession en général, la loi du temps. — La loi de causalité en est bien distincte : elle porte que tout phénomène déterminé doit succéder, non pas à un phénomène quelconque, mais à un phénomène déterminé et toujours le même. Or, cet antécédent déterminé, est-il dans chaque cas visible, manifeste, au point de faire nécessairement impression sur l’esprit de l’enfant inattentif ou même de l’animal? Sont-ils perçus de prime abord, les antécédents constants causes de la rosée, des variations de la température, de la pluie ou du beau temps, des nuages, des marées, de la montée de la sève dans les végétaux, des phases de la lune, des éclipses; — et, en nous-mêmes, des battements du cœur, des plaisirs, des douleurs, des maladies, de la vie, de la mort? — L’empirisme oublie que, dans la nature, c’est le désordre, le hasard qui sont apparents, et que l’ordre est caché. Il oublie que chaque jour on découvre des causes qui s’étaient jusqu’alors dérobées. Il oublie que le rôle même de la science c’est de chercher les causes, et que la science serait superflue si déjà la simple expérience les avait fait connaîtfe.

Doue, loin de les fonder, elle les détruirait s’ils pouvaient naître. — Or, ceci posé, accordons maintenant que, en vertu des simples lois de la mécanique mentale et de la composition des forces intellectuelles, la croyance à la causalité universelle puisse se former, comme total, de la croyance à un certain nombre de lois particulières : que devra-t-il arriver? Qu’aussitôt fornié, le nouveau composé sera dissous, car il rencontrera immédiatement un réducteur, un dissolvant tout-puissant dans l’expérience même. En effet, d’une part, sans doute l’association sera confirmée par tous les cas

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nouveaux des lois déjà découvertes; mais, d’autre part, elle sera ébranlée par tous les cas qui se présentent des phénomènes bien plus nombreux dont on ne connaît pas encore la loi et qui semblent par suite se produire au hasard. Or nous supposons ici, puisque nous nous tenons rigoureusement aux termes de l’hypothèse empiriste, un esprit table rase, neutre, inerte, passif, un esprit machine, simple résultante de l’expérience et de l’association. Nous supposons, par conséquent, un esprit incapable de comparer la valeur, à titre de preuves, des cas conformes à l’association naissante et des cas contraires. Pour un semblable esprit les témoignages ne se pèsent pas : ils se comptent; c’est une question dénombré et de quantité. Or, si encore aujourd’hui, dans nos siècles de lumière, après tant de progrès de la science, les lois de la plupart des phénomènes demeurent inconnues, et si, pour l’expérience brute, c’est encore le désordre qui semble la règle, et l’ordre l’exception, qu’étaitce dans les siècles antérieurs? qu’était-ce aux débuts de l’humanité? Si donc l’association en question pouvait surgir dans un pareil milieu, elle ne pourrait tenir un seul jour contre tant de chocs destructeurs incessamment répétés.

§ III

Examen au point de vue cpitîque. — De tout ce qui précède il résulte que, au point de vue psychologique, l’explication empiriste n’est pas suffisante. Plaçons-nous maintenant au point de vue logique ou critique : il est aisé de voir que cette explication ôte toute valeur aux principes en question.

A quelle condition des principes tirés de l’expérience auraient une valeur scientifique. — Si ce que les empiristes prennent pour accordé était vrai, à savoir : que ce sont (( les relations externes absolues des phénomènes qui créent les relations internes absolues entre les idées », nous accordons que la valeur des principes serait grande. En effet, que seraient alors les principes, sinon les lois des choses gravées dans notre esprit par les choses mêmes. L’esprit table rase pourrait être comparé à un « spectateur impartial » qui recueille les témoignages, et les principes rationnels seraient le jugement rendu d’après l’invariable accord des témoignages. L’univers nous avant ainsi livré lui-même son secret, l’ordre immuable constaté dans le passé paraîtrait, à bon droit, la garantie de l’ordre immuable dans l’avenir.

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Cette couclltioii faisant défaut, ces principes deTÎennent des préjugés sans Taleur. — Mais on vient de voir que, le principe d’identité étant mis à part, il n’en est point ainsi en réalité. Les principes rationnels doivent surgir du milieu des témoignages les plus contradictoires, et entrent en conflit avec l’immense majorité des témoignages. Dès lors, en supposant que ces croyances puissent en effet surgir et se maintenir dans de telles conditions, ne sont-elîvS pas des croyances absurdes, puisque, uniquement fondées sur l’expérience, elles ont contre elles la plus grosse part de l’expérience? Tant qu’une comparaison, une critique des témoignages n’aura pas été faite, — et cette critique apparemment n’est pas l’œuvre de l’association des idées, — comment tant de témoignages contraires, s’ils ne parviennent pas à extirper radicalement ces croyances de l’esprit, ne les dépouilleront-ils pas tout au moins de toute valeur scientifique? Par cette théorie, ces croyances se trouvent assimilées à ces préjugés ridicules (par exemple, la croyance aux prédictions de l’almanach) auxquels quelques faits accidentels ont donné naissance, et dont, par entêtement ou par passion, on ne veut plus démordre ensuite, en dépit de tous les démentis que d’autres faits leur infligent.

Si donc l’explication empiriste était vraie, elle aurait pour conséquence de ruiner les croyances mêmes qu’elle aurait ainsi expliquées. On pouvait y donner foi tant que l’attention n’avait pas été appelée sur l’origine de ces croyances. Mais après que, sur l’invitation de l’empirisme, nous avons cherché l’origine de ces croyances dans l’expérience, et remarqué la base étroite sur laquelle elles sont édifiées, comment n’aurions-nous pas les doutes les plus formels sur la solidité de ces croyances? Si à.oo.ç,V association, jointe à un parti pris et à un aveuglement incompréhensibles, avait pu fonder de telles croyances, V associationisme, mettant en évidence le vice de leur origine, aurait pour effet de les dissoudre.

Conclusion. — Concluons que la conséquence logique de la théorie associationiste, conséquence que D. Hume seul a bien reconnue et qu’il a seul expressément avouée, c’est un scepticisme absolu, c’est la négation même de la possibilité de la science.

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