‹ Leçons de philosophieChapitre 78 sur 130 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

PRINCIPES RATIONNELS (Fin)^

ORIJINE DES PREMIERS PRINCIPES (FIN) : L’EXPÉRIENCE INTERPRÉTÉE PAR L ’l N T E LLI GEN CE

Résiuiué des théories critiquées. — L’expérience, même si elle est aidée de l’association des idées qui fixe les résultats de l’expérience, et de l’hérédité qui dispense de l’expérience ceux à qui elle les transmet, ne peut, tant qu’elle est destituée du secours de l’intelligence proprement dite, expliquer les principes rationnels. — D’autre part, on ne comprend pas comment, indépendamment de toute espèce d’expérience, ces principes pourraient résider tout formés dans l’intelligence et lui offrir un sens. — Reste à se demander si ces principes, que n’expliquent ni l’expérience, ni l’intelligence, prises isolément, ne peuvent naître du concours de l’intelligence avec l’expérience.

Explication des principes par le concours de Inexpérience et de rintelligence : Leibniz, Biran. — Telle est au fond la théorie de Descartes, de Leibniz et de Maine de Biran. « Lorsque je dis qu’une idée ou une vérité est née avec nous, écrit Descartes, j’entends seulement que nous avons en nous la faculté de la produire. » — C’est dans le même sens que Leibniz corrigeait la maxime empiriste : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, en y ajoutant cette restriction : nisi ipse intellectus. Que faut-il entendre par ce mot intellectus, sinon l’activité de l’esprit qui, s’emparant des données de l’expérience, sait en dégager, dans toute leur généralité, les principes dont ces données présentent comme des exemples particuliers?

Leibniz, à mainte reprise, s’est exprimé d’ailleurs plus explicitement :

« N’est-il pas vrai, demandait Locke, que les vérités premières sont postérieures aux idées* dont elles naissent? Or les idées viennent des

1. Les vérités sont des jugements (pas de fait sans cause); les idées sont les conceptions qui entrent dans ces jugements (fait, cause).

ORIGINE DES PRINCIPES : SOLUTION. ' 393

sens. » — i 11 est vrai, répond Leibniz (Erd., p. 210, col. I), que la connaissance expresse des vérités est postérieure à la connaissance expresse des idées, comme la nature des vérités dépend de la nature des idées; mais les idées intellectuelles qui sont la source des vérités nécessaires ne viennent point des sens, et vous reconnaissez vous-même qu’il y a des idées qui sont dues à la réflexion de l’esprit lorsqu’il réfléchit sur soi-même. »

Ainsi, de l’aveu de Leibniz, les vérités nécessaires sont poslérieures, « tempore vel natura, » c’est-à-dire chronologiquement et logiquement à la fois, aux idées qui entrent dans ces principes et qui en sont la source; de plus, ces idées elles-mêmes, d’après Leibniz, dérivent de la réflexion, c’est-à-dire de l’expérience que nous avons de notre être propre et de ses manières d’être essentielles. Sur ce dernier point on pourrait rapporter de nombreux passages :

(f La réflexion n’est autre chose qu’une attention à ce qui est en nous, et les sens ne nous donnent point ce que nous portons déjà avec nous. Cela étant, peut-on nier qu’il y ait beaucoup d’inné dans notre esprit, puisque nous sommes innés à nous-mêmes, pour ainsi dire, et qu’il y ait en nous : être, unité, substance, durée, changement, action, perception, plaisir et mille autres objets de nos idées intellectuelles? Ces mêmes objets étant immédiats et toujours présents à notre entendement (quoiqu’ils ne sauraient être toujours aperçus à cause de nos distractions et de nos besoins), pourquoi s’étonner que nous disions que ces idées sont innées avec tout ce qui en dépend ?» — «Je voudrais bien savoir comment nous pourrions avoir l’idée de l’être, si nous n’étions nousmêmes des êtres, et ne trouvions ainsi l’être en nousL »

Ainsi, d’après Leibniz, c’est l’expérience intime ou la réflexion qui est l’origine des idées intellectuelles, et de ces idées dérivent ensuite les principes intellectuels.

De même, pour Maine de Biran :

« La raison est bien une faculté innée à l’âme humaine, mais elle n'opère pas primitivement ni à vide; il y a un antécédent de la raison qui est le moi primitif. » — « La raison, dit-il encore, a sa base et son point d’appui nécessaire dans la conscience... La conscience nous fait voir ce qui est en ôtant à notre esprit la possibilité de concevoir autrement 2 . ))

Développement de cette explication. — En nous aidant de ces indications, essayons d’expliquer l’origine des principes rationnels.

1. Erd. 196, col. i; 212, col. ii ; Cf. 219, col. ii; 221, col. i; 678, cul i; Princ. de la Nat. et de la Grâce, g 5, etc.

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