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Œuvres, t. IV

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXX

Principe d’identité : ses éléments : l’idée d’ètre; son origine. — Considérons d’abord le principe d’identité : ce qui est, est. Quels sont les éléments qui entrent dans ce principe? — C’est d’abord l’idée de l’être; non pas l’idée métaphysique de l’être en tant que cause, substance, etc., mais l’idée la plus générale de l’être, l’idée de quelque chose en général, d’une donnée quelle qu’elle soit. Or cette idée, si elle est une idée réelle et non une pseudo-idée, un mot vide de sens, doit avoir un fondement dans le réel. Elle suppose par conséquent quelque expérience avant elle. — De plus, elle implique le pouvoir de généraliser, car toute expérience en elle-même est déterminée et nous présente telle chose déterminée. C’est donc par la généralisation, que, d’une pluralité d’expériences qui nous présentent telles et telles choses déterminées, nous nous élevons à l’idée de quelque chose ou de Vêtre en général.

2“ L’idée d’ideaitUé : son origine. — Le second élément qui entre dans ce principe, c’est l’idée de l’identité de l’être avec soi-même. Or cette idée aussi doit avoir son patron dans l’expérience. — C’est ce qui a lieu, en effet; car toute donnée de l’expérience se présente comme étant ce qu’elle est, comme identique à soi - même : la conscience du blanc est la conscience du blanc; la conscience d’une douleur est la conscience d’une douleur. Tout fait de conscience, quel qu’il soit, nous offre donc un exemple de l’identité intrinsèque de l’être. Il suffit par conséquent, après cela, que l’intelligence intervenant dégage cette idée des cas particuliers qui la réalisent. Mais peut-être n’est-il pas d’abstraction plus difficile que celle-là, précisément parce que cette identité, étant invariablement donnée dans tout fait de conscience, il est très difficile de la remarquer et de l’isoler, par la pensée, du fait de conscience lui -même qui la porte avec soi.

Quoi qu’il en soit, tous les termes qui entrent dans le principe d’identité étant ainsi pris de la réalité, possèdent un sens positif, qu’on ne saurait comment leur attribuer indépendamment de l’expérience.

3° Rapport nécessaire de ces deux ternies : son origine. — Mais il s’agit maintenant de comprendre comment ces deux termes, l’être et l’identité de l’être, sont liés par nous l’un

ORIGINK DES PRINCIPES : SOLUTION

à l’autre d’une façon nécessaire et universelle. Or cette nécessité affirmée par nous n’est encore que l’expression d’une nécessité réelle constatée en nous comme loi de la conscience. En effet, non seulement tout fait de conscience est ce qu’il est, mais nous constatons qu’il est impossible d’en avoir conscience autrement. Quelque effort que nous fassions, nous ne pouvons réaliser dans notre conscience l’idée d’un blanc non blanc, l’idée d’un cercle carré. L’absence de contradiction n’est donc pas seulement un fait de conscience, c’est une nécessité, une loi de la conscience, nécessité qui se témoigne par l’impossibilité absolue de réaliser effectivement dans sa conscience une représentation contradictoire*. L’intelligence n’a donc qu’à se rendre compte de cette nécessité, qu’à l’exprimer en termes abstraits et cette nécessité réelle deviendra le principe logique d’identité.

UiiÎTcrsalisation de ce rapport; sou origine. — Une

dernière difficulté demeure : la conscience répugne invinciblement à la contradiction, nous le constatons en nous avec certitude. Mais la sphère d’application du principe d’identité dépasse pour nous la conscience. Nous affirmons que tout absolument, en dehors aussi bien qu’au dedans de la conscience, répugne invinciblement à la

1. Nous pouvons ajouter que cette nécessité absolue est une nécessité essentielle et primitive, et non pas, comme l’empirisme immodéré de S. Mill le soutient, une nécessité accidentelle et dérivée. D’après Mill, si la pensée répugne aujourd’hui à concevoir la contradiction, c’est que l’expérience, ne nous ayant jamais montré de contradiction, a fait, à la longue, du mode de penser conforme à cette expérience, une loi de la pensée. — A quoi on peut répondre : que notre expérience ne se compose en définitive que de faits de conscience, d’où il suit que reconnaître que l’expérience n’a jamais présenté un cas contradictoire, c’est reconnaître que, dès l’origine, la conscience excluait la contradiction.

Cherchera-t-on enfin, avec M. Spencer, l’origine de cette loi elle-même des faits de conscience dans une loi correspondante des faits extérieurs? Dira-t-on que c’est parce que les faits externes sont identiques à eux-mêmes que les faits de conscience, simple écho ou prolongement des faits extérieurs, sont aussi identiques à eux-mêmes? — Nous répondrons que les faits de conscience font aussi bien partie de la nature que les autres faits quels qu’ils soient ; et que, si l’on accorde que l’absence de contradiction est la loi essentielle des faits de la nature, il n’y a pas de raison de croire qu’elle n’est pas, au même titre, une loi essentielle des faits de conscience. Qu’y aurait-il de plus arbitraire que de dire : toutes choses dans le monde répugnent essentiellement à la contradiction, sauf la conscience, laquelle répugne à la contradiction, non pas comme tout le reste, en vertu de son essence, mais par accident, et parce que la nature l’a peu à peu façonnée à son image? — 11 est donc certain que la conscience, dès sa première apparition dans le monde, était absolument réfractaire à la contradiction, non moins qu’elle l’est aujourd’hui. Seulement, bien des siècles peuvent s’écouler avant qu’on s’avise de remarquer cette nécessité ou celte impossibilité, et de l’exprimer abstraitement. L’intelligence, et même une intelligence exercée, en est seule capable, et si la conscience des animaux, aussi bien que la nôtres est régie par la loi d’identité, il n’y a que l’esprit de l’homme qui soit capable de dégager cette loi et de formuler abstraitement le principe d’identité

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contradiction : qu’est-ce qui nous autorise à faire une semblable application d’un principe vérifié seulement dans l’intérieur de la conscience? — La réponse est aisée : l’impossibilité de réaliser la contradiction dans la conscience entraîne l’impossibilité de l’admettre en dehors de la conscience. En effet, pour admettre la contradiction en dehors de la conscience, il faudrait la concevoir; mais pour la concevoir, il faudrait que la conscience pût la recevoir en elle-même. Pour admettre que, en dehors d’elle, le blanc puisse exister comme non blanc, il faudrait que la conscience pût concevoir le blanc comme non blanc, c’est-à-dire réaliser en soi une représentation contradictoire. Donc, par cela même que la conscience ne se contredit pas elle-même, elle repousse aussi, en même temps, la contradiction pour toutes choses : la loi ou forme suprême de la pensée devient ainsi la loi ou forme suprême de tout objet de la pensée L

Résumé : le principe d’identilé, d'abord loi de la conscience, puis rè|çle de la pensée. — En résumé donc, l’être, l’identité de l’être avec soi-même, et la nécessité même de cette identité, ou l’impossibilité pour l’être de recevoir en soi la contradiction, sont donnés dans l’expérience même. L’intelligence remarque toutes ces choses, les dégage et formule le principe d’identité. Ce principe existe donc sous deux formes, tout d’abord comme loi réelle de la conscience ; puis, une fois dégagé et formulé par la réflexion, comme règle de la pensée. De même façon, les principes du raisonnement déductif se trouvaient réalisés de fait dans tout raisonnement, depuis qu’il y eut au monde des êtres capables de raisonner. Aristote, appliquant au raisonnement ses facultés d’analyse, parvint à dégager ces lois et en fit les règles du syllogisme. Le principe d'identité n'est donc que l'expression abstraite et réfléchie de la loi d'identité, condition de toute conscience ^

1. Ce que Kant dit à tort de la loi de causalité est donc vrai de la loi d’identité. La loi d’identité est bien une forme essentielle de la pensée : aussi tout objet de pensée prend cette même forme. — Mais nous nous représentons le plus souvent ies phénomènes sans nous représenter les liaisons des phénomènes ; nous pouvons même concevoir un monde où tout irait au hasard : donc la loi de causalité n’est pas une forme de la pensée qui s’impose nécessairement aux objets de la pensée.

2. C’est pourquoi, lorsqu’on dit à quelqu’un qu’il se contredit, cela signifie, au fond, qu’il énonce des termes dont il serait incapable de réaliser effectivement le sens dans sa pensée. C’est pourquoi aussi on peut soutenir que la contradiction n’existe jamais que dans les paroles, et non dans les pensées. Elle disparaît nécessairement et s’élimine d’elle-rnême, dès qu’on traduit ses paroles en pensées. Je puis bien soutenir, par exemple, que telle ligne est à la fois plus grande et plus petite que telle autre ligne. Mais je ne puis absolument pas la penser effectivement comme telle.

ORIGINE DES PRINCIPES : SOLUTION

§ Il

Principe de raison ; difTérence avec le précédent.

— Tous les philosophes devraient, semble-t-il, se mettre d’accord au sujet de l’origine du principe d’identité; car nul ne peut concevoir une conscience qui ne soit assujettie à la loi d’identité ; et nul ne peut contester qu’il suffise ensuite de remarquer cette loi pour avoir sous sa forme abstraite le principe d’identité. — Les choses ne sont plus aussi simples quand il s’agit du principe de raison. Le principe de raison n’est pas, en effet, comme le principe d’identité, une loi absolue de la conscience. La conscience des animaux n’est point dirigée par ce principe. Nous-mêmes nous pouvons à la rigueur nous en dépouiller par la pensée. Les choses seraient alors conçues en elles-mêmes, sans aucune conception concomitante de ^ leurs raisons. Elles seraient pour nous incompréhensibles, mais non irreprésentables. Bien plus, nous ne nous apercevrions même pas qu’elles sont incompréhensibles, parce que nous n’aurions même pas l’idée d’en chercher les raisons. Donc la conscience, la représentation est possible sans le principe de raison. — Nous ne pouvons donc considérer ce principe comme une loi primitive et essentielle de toute représentation, dont il n’y aurait ensuite qu’à prendre une conscience expresse. Ce principe n’est pas seulement, comme le précédent, dégagé par l’intelligence, il est créé par l’intelligence. Il n'existe pas à titre de loi réelle, avant d’exister comme pensée. Il n’existe que du moment où il est pensé. — Comment donc peut-il être conçu par la pensée ?

Ses éléments : idée de raison; son origine. — L’intelligence elle-même ne fait rien avec rien : il lui faut toujours un point d’appui dans l’expérience. Or l’idée essentielle qui entre dans le principe en question, c’est l’idée de la raison des choses, raisons des choses elles-mêmes sont de deux sortes : logiques, s’il s’agit de vérités; psychologiques ou physiques, s'il s’agit de réalités. C’est l’expérience qui m’apprend, et qui seule peut m’apprendre ce qu’est, en ce double sens, la raison des choses. Quand l’intelligence a saisi le rapport d’une conséquence avec le principe qui l’explique, elle sait désormais, elle ne pouvait le savoir avant, ce que c’est que la raison des choses dans l’ordre des vérités. Quand l’intelligence a saisi le rapport d’un mouvement corporel avec une volition antécédente, laquelle, se proposant ce mouvement comme fin, se concevait elle-

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même comme condition nécessaire et suffisante de sa réalisation % l’intelligence a eu sous les yeux le type de la raison des choses dans l’ordre des réalités; elle ne l’avait pas, elle ne pouvait l’avoir avant. Bientôt après elle étend cette notion au monde extérieur, et, par analogie, elle voit dans les phénomènes qui sont les antécédents constants et nécessaires d’autres phénomènes, des raisons de ces phénomènes. — Donc, c’est grâce à Y expérience des vérités et de leurs rapports, grâce â Y expérience des phénomènes internes ou externes et de leurs rapports, que l’intelligence conçoit Yidée de la raison des choses, soit dans l’ordre des vérités, soit dans l’ordre des existences.

llBtlversAlissitioii; deux moments : suggestion; vérification. — La question est maintenant de savoir comment, de cette idée que quelques exemples ont pu nous suggérer, nous nous élevons à la conception du principe que tout a sa raison. Pour simplifier, on se contentera ici de considérer le principe de raison en tant qu’il s’applique aux réalités, c’est-à-dire le principe de cause, ou celui des lois qui ne s’en sépare point. — Pour résumer à l’avance l’explication qui va suivre, nous pouvons dire, en empruntant une excellente formule à M. Taine : « Nous sommes conduits à ces principes par une suggestion préalable, et nous y sommes maintenus par une vérification ultérieure^. >'> (De Vint., t. II, p. 368.)

Premier moment : suggestion ; elle est précédée de la conception de lois particulières. — On peut accorder à Stuart Mill que la croyance à la loi de causalité universelle ou d’uniformité de la nature suit chronologiquement la croyance à telles et telles lois particulières. Seulement nous n’admettons pas avec lui que la croyance aux lois particulières soit due uniquement à l’association des idées, ni surtout que le passage de la croyance aux lois particulières, à l’affirmation de la causalité universelle puisse s’accomplir mécaniquement en vertu des lois de l'association des idées. La croyance aux lois particulières est déjà pour nous en grande partie une croyance intellectuelle; et la croyance à la causalité universelle est tout entière une croyance intellectuelle.

1. Toute volition enferme en soi, on l’a vu, la croyance que l’acte que l’on sp propose peut être réalisé par le seul fait de cette volition même. Tout vouloir sl considère donc nécessairement comme cause ou raison d’être.

2. La suggestion, c’est V origine psychologique du principe; la vérification ultérieure, c’est la critique scientifique du principe.

ORIGINE DES PRINCIPES SOLUTION

Part de Texpérieiice et de rîntellîgence dasas cette

coiiception. — L’expérience nous montre des successions régulières de phénomènes : d’où des associations d’idées qui provoquent le phénomène de l’attente. L’association des idées ne va pas plus loin, et l’animal s’arrête là. — Mais chez l’homme l’intelligence s’ajoute à l’association, et son premier effet est de transformer cette association machinale en une liaison intellectuelle. L’intelligence, en effet, applique à cette consécution de phénomènes l’idée de causalité, que lui a fournie l’expérience intérieure de la volonté et de ses effets. L’animal ne pense jamais l’antécédent à titre de cause; l’inlelligence, à tort ou à raison, voit dans le phénomène antécédent la cause ou la raison du phénomène conséquent. Elle conçoit donc la liaison des phénomènes, elle pense une loi.

Preuve de cette conception par rintelligeiice. — Mais ce n’est pas seulement Vidée de la loi qui est fournie par l’intelligence, c’est surtout la preuve de la loi. Car, chaque fois qu’un cas nouveau se présente dans lequel la loi se trouve réalisée, en même temps que cette expérience agit sur Vimagination pour fortifier V association d’idées, elle apparaît aux yeux de V intelligence comme wxvq preuve du bien fondé de la croyance à l’existence d’une loi. L’intelligence, en effet, peut se reporter du présent au passé et se dire : le cas d’aujourd’hui donne raison à ma croyance de la veille; ceux de la veille ont donné raison à ma croyance de l’avantveille. Jusqu’à présent il se trouve donc que j’ai agi sagement en anticipant par ma croyance sur l’avenir. Il est donc sage aussi de persister dans cette croyance, et il serait déraisonnable d’en changer. — Ainsi s’épure et s'intellectualise la croyance aux lois naturelles. La nature a commencé l’œuvre, l’intelligence survient qui s’en rend compte, la contrôle, la ratifie et la marque de son sceau.

L’intellig^ence seule peut s’élever de loÊ^^ particulières à la causalité universelle. — Supposons maintenant quelques lois particulières conçues de la sorte : ces lois, jusqu’à présent, demeurent isolées dans l’esprit. Or, nous l’avons vu, si nombreuses qu’on les suppose, ces lois ne sauraient jamais, par simple association, s’unir d’elles-mêmes en une croyance générale à l’uniformité de la nature. Au contraire, un très petit nombre de lois peuvent suffire à V intelligence^ pour concevoir l’uniformité de

1. Une seule loi peut-être suffirait. La seule explication de certains actes corporels par la volonté nous suggérerait peut-être l’idée d'étendre d tout une expli-

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXX

la nature. En effet, ces lois qui alfirment chacune la régularité d’une succession, l’intelligence en saisit le rapport; et dès lors elle peut se demander si ces lois ne seraient pas comme les indices partiels^ comme les fragments incomplets, mais concordants, de la preuve d’une uniformité générale de la nature. Donc une nouvelle pensée surgit dans l’esprit, celle-ci due tout entière à l’intelligence : Vidée de la causalité universelle.

Croyance spontanée qni accompag^ne cette conception. — Nulle nécessité d’admettre d’ailleurs que cette pensée soit dès l’abord accompagnée, comme elle l’est aujourd’hui, d’une entière certitude. — Peut-être cependant en est-il ainsi : tout être, en effet, toute force consciente, est naturellement pleine de confiance en ellemême. L’intelligence qui s’est déjà rendu intelligibles un certain nombre de phénomènes par l’idée de la loi, peut croire, doit croire naturellement que tout pourra lui être, de même façon, rendu intelligible; qu’elle tient le secret de tout, la clef de tout; que le monde est fait pour elle, et qu’elle pourra se l’assujettir. Elle croit donc spontanément à ce principe, parce que naturellement elle croit en ellemême. Ainsi, comme dit Aristote, le jeune homme, avant que l’expérience de la vie ait humilié ses prétentions, est plein de vastes espérances. Ainsi l’oiseau qui vient de faire l’épreuve de ses ailes pourrait s’imaginer, s’il était capable d’imaginer, qu’il volera jusqu’aux étoiles. — D’ailleurs, ne sait-on pas que les hypothèses, les vues originales qui surgissent tout à coup dans l’esprit des hommes de génie apparaissent d’abord comme en possession d’une autorité, d’une certitude, dont les démentis les plus flagrants de l’expérience n'arrivent pas toujours à dissiper l’illusion? — Il est donc possible, il est probable que la première suggestion de la causalité universelle s’accompagne, dans la conscience, d’une foi intrépide et d’une grande espérance, couiine si le trait de lumière qui vient tout à coup d’apparaître aux yeux de l’intelligence avait éclairé tout l’univers L

Second moment : vérification. — Quoi qu’il en soit, de quelque façon que cette hypothèse se présente h l’esprit, douteuse, probable, ou déjà maîtresse de la créance, — comme c’est l’intelli-

calioti analogue, de concevoir tout fait, tout changement, à titre d'effet d’une certaine cause.

1. Ceci explique pourquoi l’enfant, dont l’expérience est si courte, croit déjà fermement que rien n’est sans raison. En toutes choses, l’esprit de l’enfant s’élève de quelques faits observés jusqu’aux généralisations les plus extrêmes. Il faut bien des échecs, bien des démentis infligés par l’expérience, pour corriger cette tendance de la pensée.; qui n’est pas autre chose, au fond, que la foi de la pensée en elle-même.

ORIGINE DÈS PRINCIPES : SOLUTION

gence qui l’a conçue, c’est l’intelligence qui va la soutenir et la faire vivre

Iiiterprétittion de rexpéeîence par l’întellîgence. —

En effet, en faveur de l’hypothèse, il y a un certain nombre de cas concordants (à savoir : les faits dont on connaît déjà la loi) ; contre 'hypothèse, des cas infiniment plus nombreux (à savoir : tous les faits dont la loi est encore ignorée et qui semblent témoigner contre la causalité universelle). S’il s’agissait d’une association mécanique, cette force adverse, nous l’avons dit, la dissoudrait immédiatement. Mais l’intelligence ne subit pas passivement le choc des phénomènes : elle compare, elle juge, elle apprécie. Dès lors la question de nombre devient insignifiante, parce que toutes choses ne sont plus égales d'ailleurs ;\ai proportion des forces se renverse : ce qui semblait fort devient faible, ce qui semblait faible devient fort. — Pour Eassociation, les cas favorables sont des forces auxiliaires, les cas contraires des forces de même nature, mais adverses : aux plus grandes forces doit demeurer la victoire. — Mais pour l’intelligence il ne s’agit pas de forces mécaniques, il s’agit de preuves; ce qui n’a pas force de preuve, pour elle n’a pas de force. Or les cas favorables sont des preuves de l’unifornité d3 la nature; et les cas défavorables ne prouvent rien.

Les cas défavorables ne prouvent rien. — Pourquoi? Parce que l’intelligence se dit que peut-être ces cas ne sont tels (\VLen apparence, et par la faute de notre ignorance. Tout ordre constaté est bien un ordre réel, mais tout désordre apparent n’est peut-être qu’un ordre caché. L’expérience passée nous invite à le croire. En effet, ces cas qui témoignent actuellement de l’ordre de la nature, il fut un temps où ils auraient pu être allégués comme preuve du désordre. Tous ont été conquis, grâce à l’extension de notre savoir, sur les cas contraires. Et cela se renouvelle chaque jour; chaque jour, le nombre des premiers grossit aux dépens ûu nombre des seconds. On dirait deux armées en présence : l’une d’abord simple phalange ; l’autre troupe innombrable. Mais à chaque rencontre c’est une victoire pour la première, une défaite pour la seconde ; et, à chaque rencontre, des déserteurs de la seconde viennent grossir les rangs de la première. N’est-il pas dès lors légitime de prévoir le triomphe définitif de l’une et l’anéantissement de l’autre?

1. La croyance spontanée au principe de raison explique psychologiquement l’usage que chacun en fait ; la vérification qui suit justifie scientifiquement l’usage réfléchi qu’on en peut faire.

RABIER. — Psych.

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L^ntelligcucc seule fait la peeuTe. — Telle est la considération qui change la face des choses, qui sauve l’hypothèse et ia fortifie. Mais tout cela est œuvre d'intelligence. Pour faire ces remarques et cette sorte de critique des témoignages, il faut que l’intelligence, qui est en possession de certaines lois de la nature, se dépouille, par la pensée, de sa science actuelle, se reporte au temps où elle ignorait ces lois, replace ces cas désormais favorables à l’hypothèse de la causalité parmi les cas défavorables où ils se trouvaient d’abord, se dise que de tout temps ces cas étaient ce qu’ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire favorables en réalité, alors qu’ils semblaient ne pas l’être, et de là tire cette conséquence, qu’il doit en être de même de ces autres cas, encore aujourd’hui défavorables en apparence, du milieu desquels notre science a extrait les précédents: toutes opérations qui supposent dans la pensée une liberté d’allure, une facilité dans le maniement des concepts, dont un .esprit-machine comme celui de l’animal est à jamais incapable. — La croyance à la causalité est donc une élaboration de la réflexion, une conquête de l’intelligence.

Résumé. — En résumé, avant toute espèce d’expérience, l’intelligence ne peut pas soupçonner l’ordre de la nature; mais une expérience même très bornée lui suffit pour concevoir l’ordre de la nature, et quand l’expérience s’est étendue et a été soumise à la critique, cette conception hypothétique devi.ent une croyance bien fondée.

§ iii

Point de vue critique. — Reste à se placer au point de vue critique et à se demander si cette explication des premiers principes justifie la valeur objective que nous leur accordons, et permet d’en faire les fondements de la science.

Certitude iuattaquable du principe d’identité. — Or, si le principe d’identité, tout d’abord, n’est que l’expression abstraite de la loi d’identité, condition absolue de toute conscience, il est clair que, supposer un monde dont le principe d’identité ne serait plus la loi, c’est non seulement chose arbitraire, mais chose abso~ lument impossible : c' est supposer ce qu’on ne peut même pas concevoir, c’est prononcer de vaines paroles auxquelles on ne saurait attacher un sens.

ORIGINE DES PRINCIPES SOLUTION

Même valeur pour les vérités mathématiques. Ob- Jectiou de Mill. — Ce qu’on dit ici du principe d’identité s’étend naturellement à tous les jugements identiques ou analytiques, c’està-dire à tous ceux dans lesquels, l’altribut étant inhérent à l’idée du sujet, on ne peut nier l’attribut sans contradiction. Tous les théorèmes mathématiques, en particulier, sont dans ce cas : leur existence est liée à l’existence même de la pensée. Stuart Mill demande si un homme qui n’aurait vu, en fait de lignes parallèles, que des lignes indéfiniment prolongées (comme des rails de chemin de fer), lesquelles, par suite des lois de la perspective, sembleraient se rencontrer au loin, n’arriverait pas à croire qu’en effet les parallèles se rencontrent. De même, si, chaque fois que nous voulons faire l’addition de deux groupes de deux objets, un malin génie créait un cinquième objet entre nos doigts, n’arriverions-nous pas à croire que deux et deux font cinq?

Réponse. — A quoi il faut répondre que, si on n’a pas défini les parallèles, c’est-à-dire si on ne sait pas ce que c'est que des lignes parallèles, on pourra croire, en effet, que des lignes qui paraissent, à l’œil, droites et équidistantes, peuvent se rencontrer en se prolongeant, ce qui n’implique aucune contradiction. Mais, si on a une fois défini les parallèles, on ne peut absolument pas admettre que des parallèles se rencontrent jamais; et si l’expérience semblait toujours témoigner du contraire, on en conclurait tout simplement que les lignes parallèles que réalise l’expérience ne sont pas de vraies parallèles, et que c’est pour cela que ces lignes se rencontrent. De même, si quelqu’un n’a pas la notion ou la définition des nombres deux, trois, quatre et cinq, le malin génie pourra lui persuader aisément, en brouillant ses additions, que deux et deux font cinq. Mais, si un esprit possède une fois ces définitions, et si, s’appuyant sur ces définitions, il s’est démontré à lui-même analytiquement, comme on l’a fait plus haut (ch. xxvii, § 1), que deux et deux font quatre, alors, si, lorsqu’il additionne deux groupes de deux objets, il trouve cinq au total, il conclura certainement, non pas à l’encontre de sa démonstration, que deux et deux font cinq, mais qu’il est halluciné, qu’il n’a vu que deux objets où il yen avait trois, ou qu’il en voit cinq où il n’y en a que quatre — ou que, en effet, quelque diable s’en mêle.

Ainsi, qu’on le veuille ou non, on ne peut s’empêcher d’accorder au principe d’identité et à tout ce qui dérive de ce principe une valeur absolue.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXX

Certitude bien fondée du principe de raison. — Mais le principe de causalité, qui n’est point une loi rigoureusement absolue de la pensée, qui n’est en définitive qu’une hypothèse, est-il un fondement suffisamment solide pour supporter l’édifice de la science? — Solide, à coup sûr, il l’est ; car cette hypothèse n’est point, comme l’admet l’empirisme, une croyance aveugle et machinale. C’est l’intelligence qui l’a conçue, c’est l’intelligence qui l’a contrôlée par une judicieuse interprétation de l’expérience. — Nous avons reconnu plus haut que la théorie de M. Spencer, si elle était fondée au point de vue psychologique, conférerait aux principes la plus haute valeur. En effet, si ces principes ne sont que les lois mêmes du monde, s’imprimant dans notre esprit et s’y traduisant en pensées, on ne se trompe point en faisant de ces principes le fil conducteur de la pensée dans l’étude du monde. Cette explication, malheureusement, n’est pas admissible, car l’expérience ne dépose pas toujours dans le sens de ces principes, et, par conséquent, n’est pas susceptible de les engendrer. Mais, grâce à l’intervention de l’intelligence et à la critique de l’expérience, les expériences contraires, on l’a vu, sont en quelque façon annulées. Interprétée par l’intelligence, toute l’expérience, pour ainsi dire, témoigne en faveur des principes. Donc les principes acquièrent par là justement la même autorité qu’ils auraient dans la théorie de M. Spencer, si cette théorie était fondée. Par conséquent, on peut bâtir en sécurité sur de semblables fondements.

lin doute est possible, mais négligeable. — Maintenant, demande-t-on s’il n’est pas possible, à la grande rigueur, de concevoir quelque doute sur la solidité de ces fondements?. — Nous l’accordons : nous admettons que, après tout, nous ne sommes pas absolument sûrs que la nature, qui jusqu’ici a obéi à la loi de causalité, n’ira pas tout à coup, rompant avec son passé et comme saisie de vertige, se livrer en proie au hasard le plus absolu. Mais nous ne sommes pas absolument sûrs non plus qu’en jetant au hasard les caractères de l’alphabet, il n’en résultera pas l’ Iliade! La possibilité de doutes hyperboliques de ce genre est pratiquement négligeable. — Les lois les plus générales de la mécanique sont, de l’aveu des savants, des /iÿ/ioi/iéses suggérées d’abord par les faits, et qui reçoivent ensuite de tous les faits qui se présentent une vérification illimitée L

1. <- Les principes ou vérités fondamentales de la mécanique (ils sont au nombre de quatre) ne sont pas d’une évidence absolue. 11 a fallu des hommes de génie pour les démêler dans les phénomènes qui s’accomplissent sur la terre et dans

ORIGINE DES PRINCIPES ; SOLUTION

A la rigueur, on peut donc aussi élever un doute sur ces principes. Cela empèchi3-t-il les savants de croire, en toute sécurité de conscience, à l’inertie de la matière, à l’égalité de l’action et de la réaction, etc.? Faisons de même, pour les mêmes raisons, au sujet de la croyance à l’imiformité de la nature. Et si quelque esprit hypocondriaque vient nous demander avec inquiétude si l’uniformité de la nature ne risque pas, après tout, de se démentir, nous lui répondrons, avec Lange, qu’ « il sera temps d’en parler la première fois que se produira un cas de ce genre ». En attendant, nous vaquerons à nos affaires.

§ IV

Réssiiné. — En résumé, deux doctrines extrêmes à écarter : l’empirisme brut, suivant lequel l’expérience fait tout; la doctrine de l’innéité, suivant laquelle l’expérience ne sert à rien.

Einpii*isiiic. — ((L’uniformité de la nature, dit Maudsley {Physiologie de l’esprit, p. 310), résumant dans une formule lumineuse la théorie de Spencer, devient consciente d’elle-même dans l’esprit de l’homme. » — Il n’en est pas ainsi, il n’en peut pas être ainsi; car la nature, telle qu’elle se rétlécliit spontanément dans l’esprit de l’homme, apparaît en partie ordonnée et cohérente, en partie incohérente et confuse. Ce n’est donc pas d’elle-même que l’uniformité se dégage et devient manifeste.

Théorie de riiiiiéité. — (( L’uniformité de la nature, disent, d’autre part, les partisans de l’innéité, est devinée absolument à priori. » — Mais comment cette anticipation de l’uniformité de la nature est-elle possible avant même que l’intelligence sache s’il y a une nature et quelle elle est? En tout cas, si anticipation il y a, c’est l’évènement seul, c’est l’accord de la prévision et des faits qui peut apprendre si cette anticipation n’est pas un simple préjugé.

Solution proposée. — Disons donc : pour expliquer psychologiquement et, tout ensemble, justifier scientifiquement la croyance

l’univers. Aussi la vérité de ces principes ne peut pas être reconnue d’une manière complète à priori. On ne peut que faire concevoir leur existence au moyen de certains exemples de phénomènes dans lesquels chacun d’eux se manifeste d’une manière spéciale. Mais leur exactitude est rendue incontestable par l’exactitude des conséquences qu’on en déduit au moyen d’une suite de raisonnements rigoureux. La plus grande preuve de cette exactitude se trouve dans l’accord des mouvements des corps célestes avec les lois théoriques de ces mouvements, obtenues en se fondant sur les principes dont il s’agit. « (Delaunay, Traité de Méc. rationnelle : dynamique. — Cf. Cl. Bernard, Méd. expérim., 53; Naville, de THijpothèse, 125).

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXX

à la causalité, il faut faire appel, à la fois, à l’expérience et à la pen sée. La nature ne se dévoile pas tout entière à l’expérience dans son harmonie et son unité. Mais c’est justement le propre de l’intelligence d’entendre les choses à demi-mots, de voir plus loin que les yeux, de dépasser la réalité pour conquérir la vérité. Les signes d’ordre et d’unité qui se manifestent çà et là dans l’expérience, l’intelligence les saisit, les dégage, les rapproche, leur donne une valeur de preuve ; et, fondée sur cette preuve sans cesse accrue et fortifiée, elle affirme l’ordre et l’unité dans le tout.

La croyance à la causalité ressort donc d’un commerce de l’esprit et des choses (commercium mentis et rerum, Bacon). Elle n’est due ni à l’expérience brute, ni à Lesprit pur, mais à un empirisme intelligent.

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