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LES RÉSULTATS DE L’ACTIVITÉ DE L’INTELLIGENCE

l’idée du monde extérieur : son origine

RésïïsBtats de l’activité de l’intelligence. — Nous avons achevé l’étude des diverses fonctions de l’intelligence K II nous reste à faire connaître les résultats principaux de l’exercice de ces fonctions. Or toute l’activité de l’intelligence aboutit en somme à ces trois idées, qui résumenttoutes nos idées: l’idée du monde extérieur, l’idée du moi, l’idée de Dieu. — Cherchons d’abord l’origine de l’idée du monde extérieur.

Origine de l’idée dii monde extérieur : deux questions. — Cette question elle-même se subdivise en deux questions particulières : P Comment sommes-nous amenés à penser qu’il existe une réalité distincte de nous-mêmes? (origine de l’idée éi existence distincte). — 2“ Comment sommes-nous amenés à nous représenter cette réalité telle que nous nous la représentons en fait, c’est-à-dire comme un ensemble d’objets solides, étendus, figurés, colorés, sonores, odorants, sapides, etc., coexistant dans un espace à trois dimensions ? (construction de la représentation du monde extérieur). — Traitons d’abord la première de ces deux questions.

Première question : idée d’existence distincte. Ou clierclie ici son origine, non ses titres. — Ici même il faut se garder d’une confusion : en cherchant actuellement l’origine de l’idée d’existence distincte, nous n’entendons pas chercher les titres ou les preuves de la légitimité de cette idée ou de cette croyance. La question du bien ou du mal fondé de la croyance à l’existence d’un monde extérieur est un problème de métaphysique que nous ajournons. Nous ne traitons ici (\\i no. problème de psy~ chologie. — Il se pourrait d’ailleurs que la solution de la seconde question fût impliquée dans la solution de la première, c’est-à-dire

1. Nous prenons ici le mot intelligence au sens large, pour désigner à la fois les opérations sensitives et les opérations intellectuelles proprement dites.

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que la preuve de l’existence du monde extérieur résultât de l’origine même de Vidée du monde extérieur. Ce serait le cas, par exemple, si cette idée était due soit à une perception immédiate de la réalité externe, soit à une suggestion de la raison. — Mais il se pourrait aussi que l’idée du monde extérieur eût pour origine une illusion due au jeu de V association des idéeSy une sorte d’hallucination, comme ditM. Taine*; auquel cas, la croyance naturelle et spontanée à l’existence d’un monde extérieur serait, en elle-même, sans valeur scientifique. Resterait alors la question de savoir si cette croyance, mal fondée en tant que croyance naturelle, ne serait pas cependant susceptible de recevoir d’une raison réfléchie des preuves solides, et de devenir ainsi une croyance philosophique. Telle est justement l’opinion de Descartes. Descartes reconnaît que les raisons qui l’avaient naturellement porté à croire à l’existence du monde extérieur ne tiennent pas devant une critique attentive : suffisantes^ au point de vue psychologique, pour expliquer sa croyance, elles lui semblent insuffisantes, au point de vue scientifique, pour la justifier ; et c’est pourquoi il s’efforce de la justifier par de nouvelles raisons (sixième méditation). — Le problème psychologique doit seul nous occuper pour le moment.

(Solutions proposées, deux catégories: perception;

conception. — On a proposé un grand nombre de solutions de ce problème. Elles rentrent toutes nécessairement dans l’une ou l’autre des deux catégories suivantes : ou bien on admet que l’idée d’un monde extérieur est due à une connaissance, à une appréhension, ou, comme on dit le plus souvent, aune perception immédiate du monde extérieur; — ou bien on admet que, le monde extérieur étant en dehors de toute expérience immédiate, notre idée du monde extérieur n’est qu’une conception du monde extérieur.

Examen du perceptionisme : contradiction intrinsèque. — Peut-on admettre une perception immédiate de quelque chose d’extérieur? — Cette théorie est contradictoire dans les termes : en eflet, qui dit perception immédiate, dit conscience ; car si une perception n’est pas un fait de conscience, elle est ignorée de nous, elle est comme si elle n’était pas, elle n’est pas. Donc la

1 C’est la théorie que nous croyons vraie

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perception et la conscience s’identifient. — Or, qui dit conscience, dit connaissance de ce qui est en nous. Donc il est contradictoire de prétendre saisir, dans sa perception, quelque chose d’extérieur.

Dire qu’il y a une perception ou une conscience possible d’objets externes, c’est se figurer de deux choses l’une : ou que la conscience sort du moi et pénètre dans les objets, ou que les objets pénètrent dans la conscience. Les deux hypothèses sont absurdes, car les êtres sont impénétrables. Ni ma conscience ne peut pénétrer dans le corps d’un cheval, par exemple ; ni un cheval ne peut pénétrer en chair et en os dans ma conscience. De même que les objets ne peuvent être représentés dans un miroir qu’en perdant, en quelque sorte, leur matérialité pour se faire images, — de même les objets ne peuvent pénétrer dans la conscience que par procuration, pour ainsi dire, par le moyen d’un substitut, en se faisant images, en se faisant idées, en se faisant eux-mêmes faits de conscience .ho, cheval qui est dans ma conscience est donc un fait ou un groupe de faits de conscience. Pour devenir objet de pensée, il faut que la matière se spiritualise, en quelque sorte, et se fasse pensée. — Il n’y a donc de possible qu’une conception, et non pas une perception d’un objet extérieur.

Ces considérations générales permettent d’écarter sans difficulté toutes les formes du perceptionisme.

forme naïve du perceptionisme : sens commun. — > Le perceptionisme est d’abord la théorie de ceux qui n’ont point de théorie, c’est-à-dire du sens commun, lequel s’en tient, ici comme en tout, aux premières apparences. — Rien au monde, en effet, il faut le reconnaître, n’apparaît aussi certain, aussi indiscutable, que la réalité de la perception. C.es opérations, voir, toucher, ne sont-elles pas des opérations réelles ? et que signifient ces mots voir, toucher, sinon justement prendre conscience d’objets situés hors de la conscience ? Contester la réalité de la perception, c’est donc contester, semble-t-il, ce qu’il y a de plus incontestable, les opérations des sens.

Part de vérité : les sensibles sont perçus. — H y a

dans cette croyance vulgaire une part de vérité et une part &’iUusioîi. — La part de vérité, c’est que la perception de la couleur et des autres sensibles est bien une perception immédiate : indubitablement, j’ai une conscience immédiate de la couleur, du son, delà chaleur, etc.

Part d’illusion : ils sont des sensations. — La part d’illusion c’est que ces divers sensibles, immédiatement perçus,

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que l’on prend pourdes choses externes, ne sont que dessensations, c’est-à-dire des phénomènes psychologiques, des modifications de notre propre conscience.

Leur objectivation est possible : rêve. — Mais, dira le le sens commun, d’où vient alors que ces sensibles internes paraissent des objets externes ? — On expliquera plus loin comment s’accomplit ce phénomène, étrange en effet au premier abord, de la projection dans l’espace ou de Y extériorisation de nos propres phénomènes internes ^ Mais, en attendant cette explication, nous pouvons démontrer la possibilité et la réalité de cette projection.

Lapreuvequ’une semblable projection estpossià^e, nousestfournie par les cas de l’hallucination et du rêve, où cette illusion, avouée alors de tout le monde, se produit.

Elle est réelle: conditions de l’exercice des sens. — La preuve qu’une semblable projection est réelle dans toutes les opérations des sens, résulte de l’analyse des conditions d’exercice des sens, laquelle démontre, sans contestation possible, que les sensibles dont nous avons conscience ne sont que des sensations, c’està-dire des phénomènes internes. Eii effet, quand je regarde ou quand je touche, par exemple, ce morceau de papier, que se passet-il? — Une impression physique est exercée sur la peau ou sur la rétine. Cette impression est transmise au nerf. Dans le nerf luimême, rien évidemment qui ressemble à la représentation d’une feuille de papier: dans le nerf, il n’y a que du mouvement. Ce mouvement aboutit aux centres nerveux : dans les centres eux-mêmes on chercherait vainement la représentation d’une feuille de papier ^ Mais alors, en vertu d’une loi inconnue, surgit dans la con-

1. Diminuons immédiatemenl l’étrangeté du phénomène en faisant une observation bien simple et pourtant généralement omise : l’espace que nous nous représentons est une idée, un fait de conscience, comme tout ce qui est dans notre conscience. Qu’on ne s’imagine donc pas que nous détachions réellement de nousmêmes nos états de conscience, pour les projeter dans un espace réel ou extérieur, comme qui jette des pierres dans un jardin. S’il en était ainsi, ces états, ainsi détachés de la conscience, seraient, par cela même, perdus pour laconscience. Projeter ou objectiver ses états de conscience dans l’espace, c’est, à vrai dire, associer dcsi'eprésenlations avec une représentation, des étals de conscience avec un état de conscience. Nous procédons exactement comme si, dans une bibliothèque que nous imaginons, nous rangions des livres imaginés. L’objectivation, ou projection dans l’espace, n’est donc qu’un cas d’association d’idées : l’extériorisation n’est elle-même qu’une apparence

2. Nui physiologiste n’admet qu’il y ait dans les centres une représentation, même physique, une sorte do photographie de la feuille de papier. Mais admettraiton une semblable re[)résentalion, celte représentation n’aurait encore aucun rapport avec la représentation psychologique ou consciente d’une feuille de papier (chap III, g 1).

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science, la sensation, ou le groupe de sensations qui représentent la feuille de papier. La sensation cow/ewr, quand je regarde une feuille de papier, naît donc en moi exactement de la même façon que la sensation douleur, quand je regarde une lumière trop vive. L’une et l’autre sont donc, au même titre, des phénomènes psychologiques. Seulement, en vertu de certaines raisons qui seront signalées, la sensation douleur n’est pas projetée dans l’espace, tandis que la sensation couleur est projetée dans l’espace : et voilà pourquoi le sens commun s’imagine qu’il perçoit des phénomènes extérieurs.

forme saTante du perceptionisme : perception du corps propre ; xllaine de Biran. — Un certain nombre de philosophes ont soutenu la réalité de la perception externe. Seulement, la plupart d’entre eux amendent légèrement l’opinion du sens commun ; et, reconnaissant qu’une action physiologique s’interpose nécessairement entre les corps extérieurs et la conscience, ils admettent que le corps propre? seul est l’objet d’une perception immédiate. — Mais l’impossibilité de comprendre comment la conscience peut percevoir un objet externe est la même, qu’il s’agisse du corps propre ou des corps étrangers. Ma conscience ne peut pas plus toucher, saisir, envelopper mes bras et mes jambes que des arbres ou des maisons. — Voici d’ailleurs comment le plus illustre défenseur de cette théorie, Maine de Biran, la présente.

D’après Maine de Biran, une perception immédiate de notre propre corps nous est donnée dans le fait du mouvement volontaire. En effet, tout mouvement volontaire est accompagné, dans la conscience, du sentiment d’un effort. Or le sentiment de l’effort est un rapport à deux termes. Ces deux termes sont « Vinertie musculaire, d’une part, et Vénergiedu vouloir, de l’autre » . Il n’y a pas d’effort, en effet, sans un terme qui exerce une action et un terme qui la subit. Comment nier, quand nous soulevons péniblement notre propre corps, que nous en sentions immédiatement la résistance et le poids?

Critique sur la forme de la théorie. — On a répondu à Maine de Biran que sa théorie impliquait un cercle vicieux ; car, pour vouloir ou même pour désirer accomplir un mouvement corporel, il faut savoir que l’on possède un corps susceptible d’être mû. Donc la connaissance du corps propre doit précéder l’expérience du mouvement volontaire et n’en dérive pas. — Mais cette critique ne porte que sur la forme, répréhensible en effet, que Maine de Biran a don-

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née à son argument ; et il serait aisé d’échapper à cette critique en le modifiant dans la forme, sans altérer le fond^

Critique sur le fond : variations de Biran sur la nature du second ternie de l’effort. — Mais le fond n’est pas plus à l’abri delà critique que la forme. En effet, quels sont au juste les deux termes impliqués dans le sentiment de l’effort? Sur le premier, Maine de Biran ne varie point : c’est la volonté, l’énergie motrice; mais le second, c’est tantôt « l’inertie musculaire», « la résistance » considérée comme propriété de l’objet; tantôt « la sensation musculaire », (( le sentiment de la motion^ ».

Que conclure de ces différences, sinon que, de l’aveu même (quoique inconscient) de Maine de Biran, la résistance externe n’est donnée que sous forme de sensation musculaire, et que cette sensation est ensuite interprétée comme signe d’une résistance externe ; ou mieux, que, s’objectivant elle-même, elle constitue pour nous l’apparence d’une réalité externe résistante? — Quand Maine de Biran dit que le second terme de l’effort est la sensation musculaire, il exprime le fait de conscience tel qu’il est en réalité; quand il dit que le second terme est la résistance organique, il exprime l’apparence illusoire que revêt le fait de conscience. Son erreur est donc exactement la même, au fond, que celle du sens commun qui prend la couleur pour un objet.

Vi*aîc uatiire de ce second terme. — Que la résistance ne soit en effet donnée qu’à titre de fait de conscience, c’est ce qui résulte des conditions mêmes d’où résulte l’impression de la résistance. Le courant d’énergie motrice suit le nerf efférent, aboutit à son extrémité, et met le muscle en mouvement. Le muscle, mis en mouvement, exerce une pression plus ou moins forte sur les nerfs afférents ou sensitifs qui ont en lui leur terminaison. Cette pression mécanique est transmise au cerveau : alors naît le sentiment de la résistance. La résistance est donc, comme tous les sensibles, un

1 . Voici quel serait l’énoncé correct de la théorie de Maine de Biran ; Primitivement, à la suite de sensations de peines ou de plaisirs, nous exécutons sponfanémenf des mouvements corporels. Or, tant que ces mouvements sont spontanés, ils ne sont pas connus proprement à titre de mouvements du corps, mais seulement comme séries de sensations musculaires. Maintenant il arrive qu’à la suite de telle ou telle série de ce genre la douleur cesse ou une sensation agréable se produit. Par suite, le cas échéant, nous voudrons nous donner la même série de sensations musculaires pour obtenir le même résultat. Or ce serait dans ce mouvement volontaire que nous prendrions une conscience nette de la résistance éprouvée, c’est à-dire de notre propre corps.

2. Voy. Œuv. inéd., 1,217, 245. Cf. Œuvres, IV. 244, 245, 281,285; III, 37, 71, 222, 305, 339, 372, etc.

IDÉE D’EXISTENCE DISTINCTE . SON ORIGINE

simple fait de conscience. Seulement ce sensible est celui de tous, comme on le verra, qui s’objective le plus naturellement ^

Kés>uuié : l'idée d’existeuce distincte est une conception. — Il est donc aussi impossible d’admettre une perception directe du corps propre qu’une perception des corps étrangers. — Notre représentation du monde extérieur n’est donc et ne peut être qu’une conception du monde extérieur.

§ Il

Trois formes possibles de cette théorie. — Les philosophes qui nient la perception du monde extérieur expliquent de différentes manières la conception du monde extérieur.

I. Théorie de l’iuiiéité. — Pour les uns, l’idée du inonde extérieur nous est donnée toute faite : c’est une révélation de la nature, c’est une idée innée (théorie de l’innéité).

II. Théorie de l’inférence. , — Pour d’autres, la conception du monde extérieur est due à la raison, eWe est le produit d’une induction, d’une inférence (théorie de l’inférence).

III. Théorie de l’illnsion. — Pour d’autres enfin, cette conception résulte des lois de V association des idées, qui l’engendrent en nous par une sorte d’hallucination ou d’illusion (théorie de l’illusion).

l.Théorie de l’innéité: Reid. Vrai sens de sa doctrine.

— La première théorie est celle de Reid, de D. Stewart, de Royer-

1. M. Bouillier, dans son livre sur la Conscience, fait bien ressortir la difficulté de comprendre une perception de quelque chose d’externe, fût-ce de notrepropre corps : « Il ne peut, dit-il, y avoir perception immédiate que de ce qui est en nous-mêmes. Les limites de la conscience sont les limites de la perception immédiate : comment donc ce qui est en dehors de moi par hypothèse, entrera-t-il dans la perception immédiate, c’est-à-dire dans la conscience? — Voilà, ajoute-t-il, ce qui au premier abord paraîtrait impossible, si l’on ne prenait garde qu’entre notre être propre et ce qui le limite, il y a un point de contact ou d’intersection, où se rencontrent à la fois le moi et le non-moi, indissolublement unis dans l’être et dans la connaissance. Pareillement, la tangente se confond avec la circonférence, au point où elles se rencontrent, de telle sorte que ces deux lignes n’en font qu’une, et que la connaissance de l’une ne peut se séparer de celle de l’autre. »

Cette explication ingénieuse n’est pourtant pas satisfaisante; car, en premier lieu, concevoir un point de contact ou d’intersection, une limite substantiellement commune au moi et au non-moi est une hypothèse qui peut plaire à l’imagination, mais qui ne dit rien à la raison. — De plus, si nous ne connaissons pas ce qui est au delà de cette limite, quand nous en prendrons conscience, nous la connaîtrons uniquement comme nôtre, et nous n’aurons encore aucune idée d’une existence distincte. Supposons la circonférence douée de conscience : elle connaîtra uniquement comme sien le point qui lui est commun avec la tangente, et n’aura aucune idée de la tangente.

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Collard, etc. La théorie de Reid est pourtant connue sous le nom de théorie de la perception immédiate. Mais il ressort avec une entière évidence de la lecture des chapitres que Reid consacre à cette question, qu’il n’a jamais, à vrai dire, admis une perception du monde extérieur. Voici un résumé de sa théorie qui ne laisse aucun doute :

« Nos sensations appartiennent à cette classe de signes naturels qui, indépendamment de toute notion antérieure de la chose signifiée, la suggèrent ou l’évoquent comme par une sorte de magie naturelle, qui la font concevoir ei nous y font crofre en même temps*... Comment une sensation nous fait-elle concevoir l’existence d’une chose extérieure qui ne lui ressemble en rien, et nous force-t-elle d’y croire? Je ne prétends pas le savoir, et quand je dis que la sensation suggère la notion et la croyance, je n’entends pas expliquer la nature de leur connexion, mais exprimer un fait, à savoir : que, par une loi de notre nature, la conception et la croyance suivent constamment et immédiatement la sensation 2. »

Le vrai nom de la théorie de Reid serait donc : théorie de la conception ou de la suggestion immédiate. — Par ce mot immé^ diate, Reid veut exclure deux théories : d’une part, la théorie, dont on parlera tout à l’heure, suivant laquelle la conception de l’objet externe, à la suite de la sensation, serait opérée par l’intermédiaire d’un raisonnement; — d’autre part, la célèbre théorie des idéesimages, suivant laquelle nous ne connaîtrions immédiatement que les images imprimées par les objets externes dans notre imagination, comme dans un miroir, ces objets externes eux-mêmes n’étant connus ou conçus que par l’intermédiaire de ces images^. Tel est le vrai sens de la théorie de Reid.

1. Ainsi la vue du sourire nous suggère, indépendamment de toute expérience, d’après Reid, l’idée de dispositions bienveillantes que nous ne percevons pas en elles-mêmes. Le sourire est un de ces « signes naturels».

2. Voy. ce texte et beaucoup d’autres rapportés par Mill, Pliil. de Hamilton, p. 19'J, 201. Voici le plus décisif : « Tout ce que nous connaissons ce sont nos sensations; seulement nos sensations nous suggèrent simultanément l’idée de quelque chose différent d’elles-mêmes. »

3. Cette théorie des idées-images se présente sous deux formes dans l’histoire de la philosophie. Dans l’école de Démocrite, les idées-images ou espèces sensibles sont des eftluves matériels qui émanent incessamment des corps, viennent frapper l’organe du sens et l’ébranlent; cet ébranlement se communique aux éléments de l’àme, et de cet ébranlement résulte la sensation (voy. Lucrèce, IIl et IV). (U est tout à fait inexact de dire, comme on le fait souvent, que, d’après Démocrite, ces images s’insinuent dans les conduits des organes, parviennent jusqu’à l’àme et sont perçues par elle. Lucrèce réfute expressément cette théorie, 111, ICO.)

La scolastique entend les idées-images autrement. Aristote avait dit : a La sensation est ce qui reçoit les formes sensibles sans la matière, comme la cire reçoit l’empreinte de l’anneau sans en recevoir le fer et l’or, etc. (De an., U, XII, § 1.) Les successeurs d’Aristote entendirent ce passage dans le sens le plus

IDEE D’EXISTENCE DISTINCTE ; SON ORIGINE

Elle n’est pas une explication. — Or il est clair que celle théorie n’apporte aucune lumière sur l’origine de l’idée du inonde extérieur. Si, en eiïet, on demande à Reid comment et pourquoi la sensation évoque l’idée d’une chose distincte d’elle-même, il répond qu’il ne connaît pas d’explication : c’est une « loi primitive» de notre nature, « un instinct irrésistible», une sorte « de magie naturelle ». D. Stewart parle « d’inspiration ». Pour Royer-Collard, c’est « une espèce d’enchantement». — Nous résumerons exactement ces théories en disant qu’elles supposent toutes une idée innée du monde extérieur et une association innée entre les sensations et cette idée. — C’est assez dire qu’on ne peut s’y rallier qu’en désespoir de cause, et à défaut de toute autre explication.

Autre forme de la théorie de l’innéité : localisation primitive. — Une théorie, très différente en apparence, identique au fond, se retrouve chez les philosophes (Peisse, Saissef, Alb. Lemoine) qui cherchent l’origine de l’idée du monde extérieur dans le

liUéral et le plus grossier. On s’imagina que les formes des objets se détachaient des objets eux-mêmes. Ces formes, appelées espèces intentionnelles, s’impriment dans le sens commun et deviennent especes impresses. Là ces espèces, jusqu’alors matérielles, sont spirüualisées par l’intellect actif et deviennent espèces expresses. Elles sont alors reçues dans l’intellect passif, qui connaît ainsi par leur intermédiaire les choses matérielles (voy. Malebranche, Tîec/t. f/e la vérité, liv. 11,2® partie, chap. Il; Cf. Arnauld, Des vraies et des fausses idées, chap. iv). Descartes, Malebranche, Leibniz nous disent que cette théorie était encore généralement admise de leur temps. Elle est adoptée par Newton (voy. D. Stewart, tr. Peisse, II, 63) et par Clarke (voy. Leibniz, Erd., 773, 784).

Mais, d’après Reid, qui a fait de la réfutation de cette théorie la grande affaire de sa vie, « tous les philosophes, sans exception, depuis Platon jusqu’à Hume, » s’accordent sur ce point que nous percevons les objets par l’intermédiaire des idées-images. Hamilton, Royer-Collard, etc., sont du môme sentiment. Or c’est là une erreur complète. A partir de Descartes, cette théorie peut subsister encore dans les écoles et chez quelques philosoplies de second ordre; elle est abandonnée de tous ceux qui comptent dans l’histoire de la philosophie. Reid s’imagine la retrouver dans Descartes, dans Locke, dans Leibniz, dans Malebranclie, dans Rerkeley, dans Hume, etc. Rien ne serait plus aisé que de prouver, par les textes les plus décisifs, son illusion à cet égard. Leibniz combat môme expressément cette théorie (Erd., 773, col. 2).

Ce que tous ces ptiilosophes admettent, il est vrai, c’est que nous ne percevons pas directement les corps eux-mêmes (quelques-uns nient leur existence ou la tiennent pour douteuse), mais seulement nos propres sensations. Or, s’il convient à Reid d’appeler la sensation une idée-image, il le peut ; mais alors il sera luimême partisan des idées-images, puisqu’il écrit en propres termes : « Tout ce que nous connaissons, ce sont nos sensations. » On ne peut donc, malgré les protestations de Hamilton, s’empêcher de souscrire à ce jugement sévère, mais juste, de Th. Brown, le successeur de Reid : « Reid, en entreprenant de renverser ce qu’il considérait comme la théorie commune des idées, a complètement mal compris l’opinion générale, qui, en fait, était identique à la sienne, et a attribué à tous le.s philosophes de son époque une théorie universellement ou presque universellement abandonnée au temps où il écrivait. » Reid n’a bien compris, ni la théorie des philosophes qu’il prétend réfuter, ni la sienne propre. — Ce qui est pins étonnant encore, c’est que tant d’excellents esprits l’aient ensuite cru sur parole et aient accrédité les mêmes erreurs.

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fait de la localisation des sensations. La sensation, disent-ils, nous suggère immédiatement, non pas, comme l’admet Reid, l’idée des corps extérieurs, causes plus ou moins lointaines de la sensation, mais l’idée de notre propre corps, ou du moins de la partie de notre propre corps où naturellement elle se localise L — Voilà, dit-on, la première origine de l’idée du monde extérieur.

Mais, peut-on répondre, comment s’opère cette localisation ?

Elle implique l’idée innée des opganes. — Pour que la sensation de douleur, par exemple, suggère immédiatement l’idée d’une partie corporelle où elle se localise, il faut que nous ayons à’ailleurs l’idée de cette partie, car toute suggestion implique l’existence préalable de l’idée suggérée. D’où vient donc l’idée de cette partie corporelle ?

Vient-elle d’une perception primitive de notre propre corps ? — Il n’y a pas, on l’a vu, de perception, même du corps propre.

Cette idée existe donc toute faite en nous dès l’origine, puisque, dit-on, dès l’origine la localisation a lieu. Par conséquent, dire que la localisation est primitive, et que c’est par le fait de la localisation que nous est révélé notre propre corps, c’est dire que nous avons une idée innée de notre propre corps, et que nous prenons une conscience expresse de cette idée dans et par le fait de la localisation.

Ainsi Reid admettait que toutes les sensations, en général, sont liées, par une association innée, à l’idée d’un corps extérieur. On admet ici que les sensations du sens vital, en particulier, sont liées, par une association d’idées innée, à l’idée de notre corps. La seconde théorie n’est qu’une variante de la première : elle n’est pas plus scientifique que la première^.

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