CONSTRUCTION DE LA REPRÉSENTATION DU MONDE EXTÉRIEUR
Deuxième question : Construction de la représentation du monde extérieur. — * Après avoir montré comment naît en nous l’idée d’une réalité distincte de nous-mêmes, il faut chercher comment cette idée se détermine, revêt des formes de plus en plus concrètes, et devient la représentation du monde extérieur, telle qu’elle existe actuellement dans notre esprit.
Bien que notre propre corps ne fasse pas pour nous, à l’origine, partie du monde extérieur, nous expliquerons d’abord comment est engendrée la représentation de notre propre corps : aussi bien, cette représentation doit précéder la représentation des corps étrangers dont elle est la condition préalable ^
Dans la construction de la représentation du monde des corps en général (y compris notre propre corps), on peut distinguer quatre stades successifs :
Quatre stades. — R Construction de la représentation de notre propre corps, par l’association des divers états de conscience qui possèdent naturellement la forme extensive (sensations musculaires, tactiles, visuelles).
2“ Dans ce corps ainsi représenté, localisation de nos états inétendus (plaisirs, douleurs, sensations de chaud, de froid, etc.), par l’association de ces états avec les intuitions musculaires, tactiles, visuelles.
3° Construction de la représentation des corps étrangers, par la projection hors de nos organes et l’association des intuitions tactiles et visuelles.
4° Dans ces corps étrangers ainsi constitués, localisation des sensations inétendues (son, chaleur, saveur, odeur, etc.), par
1. Car, pour projeter l’intuition d’une étendue tactile hors de notre main, par exemple, il faut avoir d’abord l’idée de notre main.
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Tassociation de ces sensations avec les intuitions tactiles et visuelles objectivées.
Premier stade : Construction de la représentation de notre propre corps. A. Données Tagines ou précises fournies par Felfort moteur. — La première idée de notre propre corps résulte des sensations musculaires qui accompagnent l’effort moteur et prennenl naturellement la forme de l’étendue. D’abord, effort général qui constitue l’état de veille (car, comme le remarque M. de Biran, dans la veille tous les muscles sont tendus, tandis que dans le sommeil ils sont relâchés) nous donne une infinité de sensations musculaires vagues et confuses, d’où résulte l’intuition vague et confuse aussi d’une étendue continue, intuition qui ne fait jamais défaut à la conscience éveillée, semble adhérer à la conscience, et constitue comme une sorte d’enveloppe de la conscience.
Maintenant, à cet effort général succèdent des efforts particuliers, précis, déterminés, d’où résultent tels et tels mouvements. C’est par ces efforts particuliers que nous distinguons les diverses parties de cette étendue continue.
« De même, dit Maine de Biran {Œuvr. in. , 1, 236) que plus tard , l’espace extérieur sera mesuré et divisé par le sens du toucher et par nos mouvements successifs et répétés, de même les différentes parties du corps propre sont distinguées ou mises hors les unes des autres par l’exercice répété de leur sens propre et immédiat... Le système général musculaire se trouve naturellement divisé en plusieurs systèmes partiels qui offrent autant de termes distincts à l’énergie motrice. Plus ces points de division se multiplient, plus la connaissance de cette étendue intérieure se distingue. »
Ainsi, par le seul fait que je suis éveillé et que tous mes muscles sont tendus, j’ai déjà une vague représentation de l’étendue totale de mon corps. Mais si je meus mes bras et mes jambes, les intuitions musculaires correspondantes prennent évidemment plus de relief, et, par suite aussi, leurs rapports de position dans l’étendue totale de notre corps sont plus nettement distingués. — Ainsi se forment la^remière idée de notre propre corps et la distinction de ses diverses parties.
B. Association des impressions tactiles aux impressions musculaires. — En second lieu, le sens du toucher vient s’associer au sens musculaire et rendre cette représentation
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXII
plus concrète. Je fais mouvoir ma main : par cela seul j’ai déjà le sentiment de ma main comme étendue musculaire. Maintenant, si ma main rencontre un objet, il en résulte une impression d’étendue tactile. Il n’est pas prouvé que cette représentation d’une étendue tactile s’associe immédiatement à la représentation de l’étendue musculaire qui constitue la première idée que j’ai de ma main. Peut-être qu’au premier moment cette étendue tactile n’est rapportée nulle part. Mais on doit s’apercevoir bien vite que tous les mouvements de la main font varier cette impression tactile. Si l’on presse l’objet plus fort, la sensation tactile devient plus intense; si l’on presse moins, elle s’affaiblit; si la main lâche l’objet, elle cesse, etc. Ainsi tout mouvement, c’est-à-dire toute modification de l’impression musculaire, est suivi d’une modification de l’impression tactile. En vertu de cette concomitance de variations l’impression musculaire apparaît comme condition de l’impression tactile, et ces deux impressions se soudent l’une à l’autre dans la conscience. Dès lors je me représente ma main à la fois comme une étendue musculawe et comme une étendue tactile^.
C. Association des impressions visuelles aux précédentes. — Plus tard, l’image visuelle de ma main viendra à son tour s’associer à ces images tactiles et musculaires, car chaque mouvement de ma main et de mes doigts dans le champ de la vision étant suivi d’une modification de la sensation optique que me donne ma main, ces variations concomitantes font que je rapporte naturellement cette sensation optique à la représentation musculaire et tactile de ma main, comme à sa cause.
Ainsi se groupent et s" organisent les trois ordres de sensations extensives. Dès lors, nous avons de notre propre corps une représentation, non plus seulement vague et générale, mais concrète, précise et détaillée.
î II
Deuxième stade : Localisation, sa loi. — Dès lors aussi, ayant la représentation de nos organes, nous pouvons localiser dans ces organes celles de nos sensations qui n’ont pas la forme étendue (plaisir, douleur, chaud, froid, etc.). Suivant quelle loi se feront
1, Remarquons que c’est beaucoup plus lard seulement que nous pourrons déterminer la forme de notre main en la touchant avec Vautre main. Ceci suppose, en effet, que la main qui touche sait détacher d’elle-même et objectiver les sensations tactiles que lui procure l’objet touche. Nous u’en sommes pas encore là
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ces localisations? — Suivant cette loi même dont on vient de constater les effets dans l’association des sensations tactiles et visuelles avec les sensations musculaires. Cette loi est la suivante : une sensation se localise là où se rencontre sa condition ou sa cause. — Et comment découvre-t-on la partie du corps où se rencontre cette condition de la sensation ? — A Vaide du mouvement et du toucher explorateur, à savoir lorsque, en mouvant ou en touchant une partie du corps, on interrompt ou Von fait varier la sensation.
Nous disions tout à l’heure : en mouvant notre main nous faisons varier la sensation visuelle que nous donne notre main; c’est donc à cet organe que nous rapportons, comme à sa cause, cette sensation visuelle. — De même maintenant, si j’éprouve une sensation de plaisir ou de douleur, si, par exemple, je reçois un coup sur les doigts, en agitant instinctivement les doigts (mouvements réflexes), ou, plus tard, en touchant, en pressant, en frottant la partie blessée, je fais varier la sensation : cela m’apprend que là est la cause de ma sensation. Par conséquent, l’idée de la douleur s’associera avec l’idée de l’organe. — Les expériences de cette nature se renouvelant perpétuellement, les associations correspondantes deviennent irrésistibles, et bientôt nous ne pouvons plus éprouver de sensations sans concevoir immédiatement, à la suite, les parties du corps où ces sensations semblent dès lors localisées*.
Double confirmation. — La confirmation de cette théorie nous est fournie par les deux observations suivantes : 1“ La précision de la localisation est d’autant plus grande, que les parties sont mieux à la portée du toucher explorateur et plus susceptibles d’être mues d’un mouvement indépendant (localisation vague dans les viscères, la tête, les dents, dans toute la partie postérieure du corps; localisations très précises dans la main, les bras, la langue, les paupières, etc.). — 2® Les sensations sont localisées généralement à la périphérie du corps, point de départ de l’impression, au lieu d’être localisées dans le cerveau, point d’arrivée de l’impression. C’est ce qu’on appelle la loi d’excentricité des sensations. C’est que l’impression périphérique peut seule être aisément reconnue par le toucher explorateur.
Cas privilégié. — Enfin on pourrait rapporter ici la célèbre expérience, citée si souvent par M. de Biran, d’après le médecin
1. L’habitude devient si forte, qu’elle persiste même après l’ablation de l’organe : illusions des amputés.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXII
Rey Régis : le sujet frappé d’hémiplégie avait perdu la facullé de mouvoir une moitié de son corps, en conservant intacte la faculté de sentir. Les sensations provenant des pressions, piqûres, etc., exercées sur cette moitié du corps, étaient donc ressenties comme auparavant, mais elles n’étaient localisées nulle part. La contreépreuve eut lieu : la faculté du mouvement s’étant peu à peu rétablie, la faculté de localisation fut recouvrée pari passu.
Résumé. — Telles sont les opérations d’où résulte ce que nous appelons la connaissance de notre propre corps. — Les mêmes lois prolongeant leurs effets, engendrent, d’une manière analogue, la connaissance des corps étrangers
Troisième stade : Construction de la représentation des corps étrang^ers. — Le troisième stade est celui où s’accomplit cette opération décisive d’où naît la première idée du non-moi, à savoir : la projection des sensations tactiles et visuelles en dehors et à une certaine distance des organes du toucher et de la vue.
Les sensations Tisuelles sont-elles naturellement projetées à distance? Discussion. — On accorde généralement que les sensations du tact passif (qui s’exerce par toute la périphérie du corps) ou même du toucher actif (qui s’exerce surtout par la main), sont localisées dans les organes mêmes du tact ou du toucher actif avant d’être extériorisées : ainsi les premières sensations de ce genre ne suggèrent aucune idée d’un objet étranger en contact avec notre corps. — Mais on a soutenu (M. Samuel Bailey en Angleterre, M. P. Janet en France, etc.) que les sensations optiques sont naturellement projetées à distance.
1° La vue ne mesure pas exactement les distances.
— A la vérité, on reconnaît que l’œil est, par lui-même, incapable d’apprécier exactement, de mesurer les distances. Ce qui le démontre, c’est l’inhabileté des petits enfants à juger des distances, et leurs efforts pour saisir parfois des objets hors de leur portée ; c’est aussi les illusions d’optique auxquelles nous sommes tous sujets (illusions produites par un tableau, par un panorama, etc.).
— Mais de ce que l’appréciation exacte des distances est le résultat d’une longue et difficile expérience, il ne s’ensuit pas que les intuitions de la vue ne soient pas naturellement projetées à une certaine
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distance vague et indéterminée. — C’est pourtant à tort, selon nous, que cette thèse a été soutenue. Elle a contre elle les deux arguments suivants :
2** La vue ii’a aucune pei'ceptîoii de la distance. —
Le premier est donné par Berkeley, dans son Essai sur une théorie nouvelle de la vision. Les rayons lumineux n’agissent sur l’œil que par leur extrémité. Or plusieurs rayons lumineux, en agissant ainsi simultanément, peuvent bien provoquer une pluralité de sensations, lesquelles figurent une étendue de surface colorée. Mais comment et par quoi pourrait être suscitée la représentation de la troisième dimension? C’est comme si, en touchant seulement un bâton par son extrémité, on prétendait avoir une idée quelconque de la longueur de ce bâton.
Disons la même chose en d’autres termes : la perception naturelle de la vue, c’est la couleur. Or, quand une intuition optique est projetée à distance, la distance n’est pas colorée. Quand Je projette à distance l’image d’un tableau noir, la distance n’est pas noire. Donc cette distance n’est pas, comme la surface colorée, une perception naturelle de Vœil. L’idée de la distance est donc une idée associée à la perception propre de l’œil.
3° L’idée de la distance n’est pas peimitivement associée aux perceptions de la vue. — Ce point établi, reste maintenant la question de savoir si cette association est acquise ou absolument naturelle, c’est-à-dire innée. A cette question répond le second argument, lequel est tiré de l’expérience.
Des observations faites sur les animaux prouvent, il est vrai, que la projection des intuitions optiques se fait chez eux immédiatement. On a vu un poussin happer une mouche alors qu’il traînait encore à sa queue la coquille de l’œuf, etc. — Mais on ne peut conclure de l’animal à l’homme. Car nous savons d’ailleurs que bien des associations, innées chez l’animal, sont chez l’homme le fruit d’une longue et difficile expérience. Le poussin, que l’on tire soimême de l’œuf, accourt précipitamment vers la poule couveuse à son premier appel. L’enfant nouveau-né sera bien des jours avant de connaître la voix de sa mère. — Il faudrait donc une preuve directe, tirée de l’observation même des enfants. Mais l’observation des enfants ne saurait résoudre la question. Car, s’il est visible que l’enfant, pendant fort longtemps, apprécie mal les dislances, rien ne dit s’il a ou s’il n’a pas, dès le premier exercice de la vue, quelque intuition vague de la distance.
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Expériences sur les aveugles-nés. — Mais, à défaut des enfants, on peut s’instruire à ce sujet en interrogeant les aveugles opérés à l’âge de raison de cataracte congénitale. Il y a dans la science une douzaine de relations de ce genre (voy. Naville, Revue scient. y 1877, p. 943, et Taine, de V Intelligence, vol. II), dont la plus ancienne est celle de Cheselden. Or, chaque fois qu’avant l’opération la cécité était complète, les expériences sont très nettes : dans ce cas, pour l’œil, tout est d’abord sur un même plan ; point de différences entre les distances, par suite, point de relief, rien qu’une surface diversement colorée; et cette surface semble appliquée sur l’orbite même de l’œil. L’aveugle de Cheselden disait que les objets touchaient son œil. Celui de Home, lorsqu’il regardait le soleil à travers ses cristallins opaques, disait: «il touche mes yeux» (comme l’étendue colorée que nous percevons quand nous abaissons nos paupières). Après l’opération on lui demanda ce qu’il avait vu : « Votre tête, dit-il, elle semblait toucher mon œil. » L’aveugle de Nunnely et celui du docteur Franz parlaient de même L
Résumé. — Ainsi il paraît démontré : 1° que la distance n’est pas une donnée de la vue ; 2® que la représentation de la distance est associée aux données de la vue en vertu d’une association, non pas innée, mais acquise.
Projection des sensations tactiles et visuelles. —
Les sensations tactiles et visuelles semblent donc adhérer d’abord aux organes mêmes du tact ou de la vue^.
Comment ces sensations sont-elles ensuite détachées des organes et extériorisées? Nous l’avons déjà dit dans le chapitre précédent : par une nouvelle association avec l’idée d’un mouvement accompli, c’est-à-dire d’une distance.
1. M. Janet donne du mot « toucher », employé par les aveugles opérés, cette interprétation ; « Le mot toucher n’est ici qu’une métaphore, qui veut dire que la lumière agit immédiatement sur le sens de l’œil, comme la chaleur sur la main. » En disant que les objets touchent leurs yeux, les aveugles voudraient donc dire, non pas que ces objets semblent adhérer à l’orbite de l’œil, mais seulement qu’ils sont perçus, sans intervalle de temps, aussitôt que s’ouvrent les yeux. Cette interprétation ne nous semble pas naturelle.
2. Nous avons dit plus haut que, tout à fait à l’origine, cette adhérence ellemôrne n’existe pas, qu’elle résulte de l’expérience, et que ces sensations ne sont d’abord rapportées nulle part. Pourtant on vient de voir que les aveugles opérés rapportent d’emblée les sensations optiques à l’organe même de l’œil. C’est qu’ils sont aidés par les sensations musculaires et tactiles, lesquelles sont depuis longtemps localisées. « Avant l’opération, dit M. Taine, l’aveugle a fermé et ouvert ses paupières, et connaît certainement leur situation. Or, d’ordinaire, aussitôt après l’opération, le jour trop vif l’oblige à les fermer et à contracter sa pupille. Voilà deux sensations musculaires dont il connaît l’emplacement et qui sans doute contribuent à lui faire situer sa nouvelle sensation contre le globe de l’œil. •
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Conflit entre deux associations» possibles. — Ajoutons ici quelques remarques nécessaires. La loi qui régit toutes les localisations est celle-ci : les sensations se localisent en s’associant à l’idée de leur cause ou condition, cause ou condition que nous fait connaître le mouvement ou le toucher explorateur. Or, en vertu de cette loi, les sensations tactiles et visuelles contractent d’abord une association avec l’idée de Torgane où nous rencontrons leurs conditions ordinaires et les plus immédiatement reconnues.
Mais, d’autre part, les sensations tactiles, exigeant souvent pour être données, un mouvement en avant du corps tout entier ou de la main (pour saisir l’objet), et se modifiant avec ce mouvement, tendent à s'associer aussi avec l’idée du mouvement, c’est-à-dire de la distance. Par là donc elles tendent à se détacher de l’organe où elles ont été primitivement localisées.
De même pour les sensations visuelles : l’expérience nous apprend bien vite que les sensations visuelles dépendent non seulement de conditions organiques, mais d’autres conditions (les objets extérieurs) que nous constatons par divers tâtonnements, par la marche, par la préhension des objets, etc. En effet, nous éprouvons que nos sensations visuelles se modifient, si nous couvrons de notre main la surface de l’objet éclairé, si nous nous en éloignons, si nous nous en rapprochons, si nous tournons le dos à l’objet, etc. Donc les sensations de la vue tendent, comme celles du toucher, à se détacher de l’organe où se rencontrent leurs premières conditions.
Dissolution de la première : sa cause. — Voici donc en conflit deux associations contraires dont l’une est déjà établie, dont l’autre tend à s’établir. De ces deux tendances, laquelle l’emportera?— La seconde. — Pourquoi? — A cause delà direction de l'attention.
« Il n’y a en effet, dit excellemment M. Taine, que les conditions externes de nos sensations qui puissent nous intéresser pratiquement. Seules elles nous dictent nos actions, seules elles nous suggèrent le nombre de pas, l’amplitude du geste par lesquels, en atteignant l’objet aperçu, nous reproduirons en nous tel état agréable ou utile, par lesquels aussi, nous écartant de l’objet, nous éviterons tel état déplaisant ou nuisible. En un mot, les conditions externes de nos sensations tactiles ou visuelles nous importent infiniment plus que leurs conditions organiques, qui sont toujours les mêmes et toujours en notre pouvoir. Il en résulte que l’attention se porte tout entière sur ces conditions extérieures ; et, par suite, la première association, celle de la sensation avec l’idée de l’organe, s’efface comme inutile. Les associations intéressantes et utiles s’établissent et subsistent seules ; et dès lors, à chaque sensation tactile et visuelle, est
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXII
inséparablement associée l’idée d’un certain objet. C’est pourquoi ces états subjectifs nous semblent aujourd’hui appartenir aux divers objets de notre expérience. »
Progrès dans la représentation des objets. — Ainsi apparaît la première idée d’objets extérieurs à nous. Nous allons maintenant prendre de ces objets une connaissance plus concrète. En effet, la main s’appliquant à l’objet, et sachant désormais objectiver les sensations qu’elle éprouve, le connaît d’abord comme quelque chose de solide, de résistant. — De plus, avec sa propre étendue comme unité de mesure, et à l’aide de ses mouvements, elle apprécie l'étendue de l’objet. Et, comme elle se meut dans tous les sens, elle mesure l’objet dans ses trois dimensions. Elle a donc l’idée de la forme réelle et du volume de l’objet.
La vue assiste comme témoin aux expériences du toucher et en profite. Pour l’œil, alors même que la projection à distance de l’étendue colorée est opérée, le monde extérieur se réduit à des surfaces sans relief et sans volume. Mais, pendant que notre main se promène sur une sphère, par exemple, l’œil qui n’avait reçu de cet objet que l’impression d’un cercle plat mêlé d’ombre et de lumière, suit tous ses mouvements; et, comme nous avons déjà l’habitude de rapporter à un même objet les impressions tactiles et les impressions visuelles, l’objet qui devient un solide pour le toucher explorateur, devient aussi tel pour l’œil simple spectateur. « L’objet, dit très bien Condillac, prend sous nos yeux le relief qu’il a sous nos mains L »
Ainsi se forme la représentation d’objets à trois dimensions, solides, colorés, coexistant dans un espace à trois dimensions.
§ IV
Quatrième stade : localisation des états inétendns dans les corps étrangers. — Un dernier pas reste à faire pour avoir la notion complète de l’objet : c’est de localiser dans l’objet nos sensations de son, de chaleur, de saveur et d’odeur. La
1. Remarquons qu'il ne s’agit pas seulement ici, comme on le dit d’ordinaire, d’une simple association des données de la vue avec celles du toucher. Les données de la vue subissent une altération pour s’adapter à celles du toucher. Celui qui perçoit une sphère ne voit pas un cercle plat ou mieux une ellipse, en concevant simplement que ce qui est une ellipse pour sa vue serait une sphère pour le toucher : il voit l’objet comme une sphère. Lorsqu’on entre dans les détails de la perception extérieure, on rencontre des cas très nombreux de cette altération apportée à la sensation par d’autres sensations ou même par des idées concomi* tantes.
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plus nette de ces localisations est celle du son. Comme pour les sensations visuelles, il faudrait distinguer deux moments successifs de la localisation. Nous localisons d’abord les sensations acoustiques là où se trouve leur condition la plus voisine et la plus aisément saisissable, dans l’organe de l’ouïe; puis, en dehors de l’organe, là où se trouve la condition externe de ces sensations, condition qui est pour nous plus intéressante et fixe davantage notre attention.
Enfin, c’est par une opération semblable que nous localisons les sensations de saveur, d’odeur, de chaud et de froid.
Objectivation imparfaite de certaines sensations : sa cause. — Mais il faut remarquer qu’ici l’extériorisation de la sensation est moins nette. La raison en est que les conditions extérieures de l’odeur, de la saveur, du chaud et du froid n’ont pas, en général, pour la vie pratique, la même importance que les conditions des sensations tactiles, visuelles ou même acoustiques. Il en résulte que l’association avec ces conditions extérieures est moins forte, tandis que l’association avec les conditions organiques persiste davantage. De là vient que l’odeur, la saveur, le chaud et le froid sont quelque chose d’ambigu, et nous apparaissent tantôt comme une propriété des corps extérieurs, tantôt comme une modification de nos organes.
« La même loi, dit M. Taine, explique l’emplacement précis et défini, comme l’emplacement vague et indéfini que nous attribuons à nos diverses sensations, tantôt en nous^, tantôt hors de nous, tantôt à la fois en nous et hors de nous, v
Telle est la genèse de notre représentation du monde extérieur
Distinction des perceptions naturelles et acquises. — La notion concrète de l’objet étant ainsi formée, grâce au concours de tous nos sens et à l’association de leurs données propres, il en résulte que, grâce à la mémoire, nos différents sens pourront se suppléer les uns les autres. Une perception d’un sens,
1. Les sensations qui ne sont jamais localisées hors de nos organes sont les sensations de plaisir et de douleur. La cause qui les provoque réside, en effet, le plus souvent, tout entière dans nos organes mêmes (faim, soif, migraine, etc.), et, dans tous les cas, ces sensations attirent surtout notre attention sur leurs conditions immédiates, à savoir ; l’organisme. C’est pourquoi ces sensations ne sont amais projetées hors de notre corps.
RABiER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXII
éveillant par association le souvenir des perceptions données simultanément par les autres sens dans des expériences antérieures, l’objet perçu par un seul sens apparaîtra devant nous avec toutes ses propriétés, comme s’il était perçu par tous les sens à la fois. Ainsi, rien qu’à l’odeur nous reconnaissons la rose ; rien qu’au timbre et à la force de la voix, la personne qui parle et la distance de laquelle elle parle ; rien qu’à la vue d’un fer rouge, sa température; rien qu’à la forme optique d’un objet et à la distribution de la lumière sur sa surface, son volume, sa distance, son mouvement, etc.
Ces perceptions sont nommées perceptions acquises, par opposition aux perceptions naturelles, c’est-à-dire propres à chaque sens. Aristote les nomme sensibles par accident. Les perceptions acquises ne sont pas proprement, comme on voit, des perceptions : ce sont des souvenirs, des images éveillées, grâce à l’association, par des perceptions actuelles (la couleur rouge du fer, perçue actuellement par la vue, éveille le souvenir de la chaleur, constatée antérieurement par le toucher), et qui, justement parce qu’elles s’appuient sur des perceptions actuelles, participent de leur relief et de leur netteté.
Rôle désopmais prépondérant de la Tue : ses raisons. — De tous les sens, c’est la vue qui, grâce aux perceptions acquises, a le privilège d’étendre le plus loin le cercle de ses opérations. L’œil s’empare et profite de toutes les découvertes dues principalement au toucher ; et dès lors le toucher, ce sens qui est primitivement le plus précieux, le plus fécond de tous, demeure, pour ainsi dire, oisif et inutile. C’est l’œil qui désormais nous servira de main. C’est qu’en effet l’œil a sur la main trois avantages essentiels.
a) Sa portée d’abord est aussi vaste que celle du toucher est bornée : grâce à la vue, il nous semble que nos bras, s’allongeant à l’infini, enveloppent tout l’horizon, et que notre doigt se pose, avec notre regard, sur le sommet des montagnes et la voûte même du ciel.
b) En même temps que, par sa portée, l’œil nous ouvre l’infiniment grand, par sa délicatesse et son acuité il nous fait saisir l’infiniment petit : du regard, nous touchons, nous pesons les poussières impalpables qui flottent dans un rayon de soleil. La sensibilité rétinienne est prodigieuse : sur la rétine on peut percevoir plus de 500 impressions distinctes dans une longueur d’un millimètre, c’est-à-dire plus de 250 000 impressions différentes dans la surface
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d’un millimètre carré. La sensibilité du toucher le plus délicat est mille ou deux mille fois plus grossière.
c) Enfin la vue ne l’emporte pas moins par la rapidité de son opération : un mouvement insignifiant de l’œil parcourt d’immenses étendues et rassemble en une seconde un nombre d’impressions que notre main ne suffirait pas à nous donner dans toute une vie. Le toucher semble avoir ces semelles de plomb dont parle Bacon. L’œil n’a pas seulement des ailes, il est prompt comme la pensée. C’est pourquoi l’œil est l’auxiliaire le plus précieux de la pensée.
Résumé. — H y R donc bien à redire au mot d’Anaxagore : c L’homme est intelligent parce qu’il a une main. » Oui, c’est à la main qu’on doit les premières découvertes dans le monde des sens ; mais c’est la vue qui les généralise et les exploite. L’une est comme un esprit judicieux, mais lourd; l’autre a les vastes aperçus, les intuitions vives et promptes du génie. Réduits à la main, tous nos efforts n’auraient pas même réussi à nous faire vivre. Grâce à l’œil, non seulement nous vivons, mais nous avons le moyen de connaître et le temps d’admirer la variété, l’immensité, la beauté de la nature.
§ VI
Appendice : des prétendues erreurs des sens. — Dans
la théorie ci-dessus exposée sur l’origine de l’idée du monde extérieur, nous trouvons tous les éléments nécessaires d’une réponse à la vieille objection contre la légitimité de la certitude, qui se tire des prétendues erreurs des sens. Ces prétendues erreurs sont de plusieurs sortes.
Première sorte d’erreur. Réponse. — La vue, dit-on, nous trompe en nous faisant voir ronde une tour éloignée qui est carrée; en nous montrant brisé le bâton à demi plongé dans l’eau qui est droit; en nous figurant une perspective alors que nous n’avons sous les yeux qu’une peinture sur un tableau, etc. — Réponse: La réponse résulte de la distinction entre les perceptions naturelles et les perceptions acquises, entre ce qui est réellement donné à la vue et ce qui est surajouté, en vertu de l’habitude, par l’imagination, aux données de la vue. L’apparence optique est réellement dans tous ces cas ce qu’elle serait si la tour était ronde, si le bâton était brisé, si une perspective était sous nos yeux : et elle doit être telle. Mais par cette apparence l’association habituelle est mise en jeu.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXII
et nous nous représentons une tour ronde, un bâton brisé, une perspective. Comment la vue serait-elle coupable, puisque la forme réelle et la distance des objets ne sont pas de son ressort et qu’elle n’en connaît pas?
Deuxième et troisième sortes d’erreur. Réponse.
— Mais, dira-t-on, les sens nous trompent même dans leurs perceptions propres : c’est ce qui a lieu quand l’état normal de leurs organes se trouve altéré. Dans la jaunisse, les objets, dit-on, paraissent jaunes, comme si l’on avait un verre jaune devant les yeux. Dans certaines maladies, les odeurs, les saveurs changent complètement de nature, etc.
Bien plus, les sens ne sont pas seulement le jouet d’illusions accidentelles, comme celles dont on vient de parler; mais, dans le domaine de leurs perceptions propres et dans leur état normal, ils sont le jouet d’une illusion universelle et fondamentale, car aucune perception sensible n’est Vimage vraie de la réalité. Nous percevons des couleurs, des sons, de la chaleur, etc. Or la science démontre que tous ces sensibles n’ont pas d’existence objective et se réduisent au mouvement. — Réponse : On répondra à cette seconde et à cette troisième objections comme à la première, en distinguant avec plus de rigueur ce qui est proprement perception naturelle de ce qui est perception acquise. La couleur, par exemple, est bien une perception naturelle de la vue; mais ce n’est pas la vue elle-même qui transforme cette sensation en propriété objective des corps. L’objectivation résulte, on l’a vu, d’une association ultérieure entre la couleur et l’idée de la distance. Ainsi des autres sensibles.
Dans tous ces cas, on peut dire que les sens ne nous trompent pas et ne peuvent nous tromper parce qu’ils ne nous disent rien. Les sens nous apportent purement et simplement des données sensibles : voilà leur rôle. Là-dessus, nous construisons des associations d’où résulte une apparence, une interprétation de ces données sensibles. Ce travail d’interprétation ne nous conduit jamais à la vérité absolue sur la nature des corps II nous conduit ordinairement à des résultats d’une vérité relative et d’une utilité pratique incontestables. Accidentellement il nous conduit à des résultats sans aucune vérité ni utilité ^ Les sens nont, en aucun cas, ni le mérite des premiers, ni la responsabilité des seconds.
1. Ainsi, nous nous trompons toujours, au point de vue absolu, lorsque nous nou.'î figurons la saveur dans l’objet. Mais il y a ordinairement, dans cette erreur même, une part de vérité, à savoir: que l’objet possède une qualité par laquelle il
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Quatrième $»orte d’erreur. Réponse. — Enfin ou accuse les sens d’une erreur plus grave encore. Ils ne nous tromperaient pas seulement sur la nature^ mais sur Y existence des objets. Les perceptions de la veille ne seraient qu’un rêve ou une hallucination pure et simple (au lieu d’être, comme dit M. Taine, une hallucination vraie). — Réponse : S’il était vrai qu’il y eût encore ici une erreur, elle ne serait pas plus imputable aux sens que les précédentes, car les sens donnent simplement des sensations, et ne se prononcent point sur l’existence ou la non-existence d’objets extérieurs. — Mais on établira d’ailleurs en métaphysique que l’erreur dont on parle n’existe pas : il y a un monde extérieur.
Quant à l’objection tirée des rêves et de l’hallucination, elle se résout aisément par les deux remarques suivantes : 1® tout rêve, toute hallucination supposent eux-mêmes une action du cerveau : or le cerveau fait partie de ce qu’on nomme le monde extérieur; — 2® le rêve et l’hallucination n’amènent jamais dans la conscience des représentations sensibles absolument nouvelles et originales, mais disposent seulement dans un ordre nouveau les sensibles de la veille. L’imagination, même la plus inventive, ne peut, même en rêve, créer de toutes pièces une donnée sensible originale. Par là on est amené à conclure que tout ce qu’il y a d’original et d’irréductible dans les données sensibles, n’est point, comme on le dit, une création de notre esprit, mais une représentation suscitée en nous par l’action d’objets extérieurs. ^
nous procure la sensation de saveur. Il y a surtout cette utilité pratique que, par le moyen de cette saveur, nous discernons si l’objet est bon ou non à manger. Enfin, accidentellement, si l’organe est altéré, le jugement porté sur l’objet sera lans valeur pratique non plus qu’intellectuelle.