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DÉFINITION, ÉNUMÉRATION, EXISTENCE, ORIGINE DES NOTIONS PREMIÈRES

IVotions premières. — Outre les vérités premières ou

premiers principes, il y a dans notre esprit un certain nombre d’idées ou de notions que l’on appelle notions premières ou rationnelles. Non paS;| peut-être, que ces idées soient premières chronologiquement ^ Mais elles sont premières logiquement : l’idée du parfait, par exemple, qui est l’une de ces idées, est logiquement antérieure à l’idée de l’imparfait, puisque le parfait c’est, en quelque sorte, le tout, dont l’imparfait est un fragment ou une partie. — De plus, ces idées sont premières en importance : car l’idée du parfait ou de l’absolu se pose toujours devant nos yeux, qu’il s’agisse d’art, de science, de morale, de religion, comme le terme idéal de notre activité; et c’est cet idéal qui, sollicitant nos efforts, est la raison de tous nos progrès.

Diistinetion entre les notions et les vérités premières.— 11 faut bien distinguer les notions premières des vérités premières. Les vérités premières sont des jugements, des affirmations. Exemple : le principe de causalité, il n'y a pas de fait sans cause. — Les idées premières sont de simples conceptions. Exemple: l’idée de l’infini, de la cause première, etc.

L^absolu. — Toutes les idées premières se réduisent à l’idée de l’absolu.

1 . Dans un traité des premières Vérités, le P. Buffier montre que l’idée de Dieu n’est point première en ce sens-là. — « Le parfait, dit Bossuet, est premier en soi et dans nos idées. » Premier en soi, cela est certain. Premier dans les idées, la chose est contestable, comme on le verra plus loin, s’il s’agit d’une antériorité chronologique

Idccs enfermée:» dan» celle d’at>»olu : nécessaire, infini, parfait. — Cette idée de l’absolu elle-même en enferme trois autres qui constituent sa compréhension.

1° L’absolu, c’est d’abord l’inconditionnel, l’indépendant, le nécessaire, àvuTToôsTov, Uavov, aÙTapxeç; c’est-à-dire ce qui n’a pas besoin d’autre chose pour exister, ce qui se suffit à soi-même. A tort ou à raison, l’espace, par exemple, nous paraît avoir ce caractère. — En ce sens là, l’absolu a pour opposé le contingent : c’est-à-dire ce qui est, mais qui pourrait ne pas être, et qui ne serait pas, s’il n’eût reçu d’autre chose son existence.

2® L’absolu, c’est aussi l’infini, c’est-à-dire ce qui est exempt de toute limitation. En ce sens-là encore, on dit que l’espace est un absolu. Si, en effet, l’espace est quelque chose de réel en dehors de notre pensée, il est nécessairement infini. Car supposons-le limité : limité, cela signifie qu’il y a un au-delà. Mais cet au-delà qu’estil, sinon encore de l’espace?

Il importe de ne pas confondre l’infini et l’indéfini. L’infini, c’est ce qui est actuellement sans limites : par exemple, l’espace. Lfindéfini, c’est ce qui est actuellement limité, mais dont V accroissement possible est illimité : par exemple, le nombre. Tout nombre donné est fini ; mais il n’y a pas de limite à l’accroissement du nombre. Dans l’indéfini, il y a donc du fini etdeTinfini : le fini, c’est la réalité donnée et actuelle; l’infini, c’est la possibilité d’accroissement.

3® L’absolu, c’est enfin le parfait, c’est-à-dire ce qui est complet, achevé, ce à quoi on ne peut rien ajouter, TéXstov. C’est dans ce sens qu’on dit : de l’eau absolument pure, une blancheur absolue, une honnêteté absolue.

Rapports de ces trois idées. — Quel sont les rapports de ces trois idées de nécessaire, d’infini et de parfait? — La troisième implique les deux autres, et la réciproque n’est pas vraie : qui dit parfait, dit d’abord indépendant et nécessaire ; car n’est-ce pas la plus grande imperfection et le pire esclavage que de tenir son être d’autre chose qui aurait pu ne pas le donner?

Qui dit parfait, dit aussi infini : car le parfait c’est ce à quoi on ne peut rien ajouter; donc c’est ce qui est sans limites, sans restriction, c’est-à-dire infini, à tous égards et dans tous les sens.

Mais la réciproque n’est pas vraie. L’idée de nécessaire n’enferme pas celle de parfait : l’espace, l’atome d’Epicure sont conçus comme nécessaires; ils ne sont pas parfaits.

De même l’infini: n’est pas non plus nécessairement infini dans

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tous les sens à la fois, c’est-à-dire parfait. L’atome d’Épicure est infini en durée; l’espace est infini en durée et en étendue : ils ne sont pas parfaits.

Telles sont les idées élémentaires incluses dans l’idée de l’absolu, ou, si l’on veut, les points de vue divers sous lesquels on peut considérer l’absolu.

§ii

Réalité de ces idées. — Mais une question se pose : ces idées sont-elles bien réelles, ou ne serait-ce que de simples mots que nous aurions définis? — A cette objection on peut répondre, d’abord, que, si ces mots ne correspondaient pas à des idées, il n’y aurait pas moyen de les définir : car qu’est-ce que définir un mot, sinon faire reconnaître de quelque façon la chose ou Vidée à laquelle on l’applique? — Mais il faut serrer la question de plus près.

Critique de Uamilton. — Kant, le grand adversaire de la métaphysique, avait nié qu’il y eût aucun passage possible, pour l’esprit, de Vidée de l’absolu à V existence de l’absolu. Pour lui, toutes les preuves de Pexistence de Dieu par lesquelles on essaye d’opérer ce passage, sont des sophismes. Mais Kant ne nie pas du moins la réalité de l’idée de l’absolu. — Hamilton va plus loin :

< Si vraiment, dit-il {Frag.^ tr. fr.), l’idée de l’absolu existe dans l’esprit, les métaphysiciens seront toujours tentés, en dépit de la critique de Kant, de passer de l’idée à l’être. Pour couper court à ces tentatives, il faudrait une bonne fois « exorciser le fantôme de l’absolu », c’est-à-dire montrer que l’idée même de l’absolu n’existe pas. L’absolu n’est qu’une pseudo-idée; « si l’absolu n’est pas susceptible d’une démonstration objective, c’est qu’il ne contient subjectivement rien de concevable. »

Trois objections. Réponses. — On peut réduire à trois les arguments de Hamilton contre la réalité et la possibilité même de l’idée de l’absolu.

1. — Penser, c’est distinguer une chose d’une autre ; tout au moins, c’est distinguer la chose conçue, de soi, sujet concevant. Toute conception implique donc différence, pluralité. Mais, d’autre part, « qui dit absolu, dit unité absolue ». Donc il y a contradiction entre les conditions nécessaires de la pensée et les conditions nécessaires d’existence de l’absolu.

Réponse: « Mais quoi! répond M. Fouillée (P/i//. de Platon, 11, 495), parce que nous nous distinguons de l’unité en la pensant, et que nous déclarons faire deux avec elle, est-ce une raison pour que l’unité ellemême soit deux? »

L’objection de Hamilton ne serait valable que si l’absolu voulait dire le tout. Alors, il est vrai, supposer en dehors de l’absolu un être qui s’en distingue, puisqu’il le connaît, serait détruire l’idée même de l’absolu. Mais l’absolu n’est pasnécessairement le tout. Supposons en effet un Dieu nécessaire, infini, parfait : cesse-t-il d’être nécessaire, infini, parfait, s’il existe d’autres êtres que lui? Pour le prétendre, il faudrait montrer ce que ces êtres enlèvent à la plénitude de son être, de sa puissance, de son savoir, etc.

IL — Pour mettre l’absolu à la portée de notre connaissance, on est obligé, dit encore Hamilton, de nous le représenter sous la forme d’une cause absolue. Mais causation c’est relation. Donc ce prétendu absolu n’est qu’un relatif : en voulant poser ma notion je la supprime.

Réponse : L’absolu exclut toute relation qui serait une relation de dépendance par rapport à autre chose; mais il n’exclut en rien la relation par laquelle d’autres choses sont dépendantes par rapport à lui.

« L’absolu, dit M. Fouillée {ibid.^ 493), n’est pas ce avec quoi rien ne peut entrer en relation, et qui rend toute relation impossible, mais ce qui est en soi-même exempt de relation, quoique tout le reste s’y rapporte. Le véritable absolu, loin de rendre le relatif impossible, le rend au contraire possible. »

Prenons comme exemple la conception la plus pauvre de l’absolu, celle d’Épicure : les atomes cessent-ils d’être absolus, c’est-à-dire nécessaires et éternels, par le fait que de leurs combinaisons résulte l’existence de toutes choses?

III. — L’absolu, ajoute Hamilton, n’est qu’une idée négative : c’est le non-relatif, c’est-à-dire la négation même du relatif. Nous concevons le relatif ; mais nous avons le pouvoir de nier ce que nous concevons : cette négation du relatif, laquelle ne laisse après soi que le vido dans notre esprit, c’est ce que nous appelons l’absolu.

Réponse : Descartes et Fénelon avaient par avance répondu à cette objection, en faisant remarquer que dans l’idée de l’absolu ou de l’infini, est bien, il est vrai, impliquée une négation, à savoir : la négation des conditions qui rendent le relatif, relatif; ou des bornes qui rendent le fini, fini. Mais comme ces conditions sont des restrictions, comme ces bornes sont des négations qui limitent l’être, il s’ensuit qu’en niant ces conditions et en niant ces bornes, nous nionsjustement toute restriction, toute négation. Et, par conséquent.

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cette négation, au lieu de supprimer l’être même qui fait le fond de notre pensée, et de ne rien laisser après soi, nous laisse, au contraire, comme résultat, l’idée de Vôtre sans conditions et sans limites, c'est-à-dire l’idée la plus affirmative et la plus positive de toutes.

c L’existence d’un élément négatif dans une conception, dit à ce sujet Stuart Mill, n’en fait pas nécessairement une conception absolument vide et négative L » (Examen de la Phil. de Hamilton,^. 57.) — «Il n’est pas vrai, écrit dans le même sens M. Spencer, que, de deux termes contradictoires, le négatif ne soit autre chose que la suppression de l’autre. Prenons, par exemple, le limité et l’illimité. Notre notion du limité se compose : premièrement, de la conception d’une certaine espèce d’être ; secondement, d’une conception des limites sous lesquelles elle est connue. Dans son antithèse, dans la notion de l’illimité, la conception des limites est abolie, mais non celle de l’être lui-même qui demeure comme résidu. » (Prem. Princip., p. 95.)

Contradiction impliquée dans la théorie de Haniil» ton. — Après avoir écarté les objections de Hamilton, on peut attaquer sa propre thèse. M. Spencer fait remarquer, avec raison, que les mots relatif et absolu, de l’aveu même de Hamilton, s’opposent l’un à l’autre, et n’ont de sens que par cette opposition réciproque. D’où il suit que, si l’un des deux termes corrélatifs n’existe pas dans la pensée, l’opposition disparaît, et, par conséquent, l’autre terme en même temps.

« Si le non-relatif ou l’absolu, dit-il, est une négation pure, la relation entre lui et le relatif devient inintelligible, puisque un des deux termes de la relation est absent de la pensée. Si la relation est inintelligible, le relatif lui-même devient inintelligible faute de son antithèse ; d’où résulte l’évanouissement de toute pensée. >

L’idée de Fahsolu eist réelle hien qu’inadéquate. —

Nous avons donc quelque notion de l’absolu. — Sans doute nous n’en avons pas une notion adéquate. Mais de quoi avons-nous une notion adéquate? Nous ne connaissons le tout de rien : ni d’un homme, ni d’un animal, ni d’un grain de sable. Gela ne nous empêche pas d’avoir des idées très positives de ces choses. Nous ne pouvons ni embrasser, ni pénétrer l’infini ou l’absolu par ia pensée, non plus, dit Descartes, que nous ne pouvons pénétrer ou embras-

1. « Notre conception d’un muet est celle d’un homme qui ne peut pas parler; celle de la brute, d’une créature qui n'a pas de raison ; celle d’immortel, d’un être qui ne meurt jamais. Sont-ce là des exemples de l’inconcevable?» Ibid., 97.

ser du regara une montagne qui est devant nous. Mais comme nous touchons la montagne de noire regard, nous touchons l’absolu et l’inlini de la pensée : cela suffit pour en avoir une idée très claire, encore que très incomplète.

Problème métaphysique sur la nature de l’ètre qui a le caractère de Pahsolu. — Sans doute aussi nous n’avons peut-être pas, du moins de prime abord, une idée de V espèce d'être auquel peut appartenir le caractère de l’absolu. L’absolu est-il matière, est-il esprit? l’absolu c’est-il l’atome d’Épicure? c’est-il l’âme universelle des stoïciens? c’est-il le Dieu de Descartes et de Leibniz? Ce problème est du ressort de la métaphysique. La métaphysique de l’absolu part de l’idée de l’absolu conçu comme caractère ou comme forme ; et elle essaye de déterminer la matière, le contenu de cette forme, c’est-à-dire le genre d’être qui peut posséder ce caractère.

Ce problème suppose l’idée de ce caractère. — Mais, quand même ce problème serait insoluble, le fait même de le poser et d’en poursuivre la solution suppose qu’on a, dès l’abord, quelque idée de l’absolu*. On ne cherche pas ce dont on n’a aucune idée.

« Si vous n’aviez réellement aucune conception de l’absolu, vous ne pourriez pas même dire que vous ne le connaissez point ; vous ne pourriez pas, en parcourant tous les systèmes philosophiques, vous écrier comme vous le faites : ceci n’est pas l’absolu, il n’est point ici, il n’est point là, je ne le reconnais nulle part. Pour ne pas reconnaître, comme pour reconnaître, il faut préalablement connaître en quelque manière. » (Fouillée, ibid., 491.)

§ iii

Origine de l’idée de l’absolu. — Cherchons maintenant l’origine de cette idée de l’absolu.

Elle n’est pas innée. — Cette idée est-elle innée? — L’hypothèse est inutile; car, comme on le verra tout à l’heure, on peut expliquer la formation de cette idée dans notre esprit. — De plus cette hypothèse est insoutenable; car l’idée de l’absolu, c’est l’idée de l’être sans conditions et sans limites : or comment s’expliquer que notre intelligence sache ce que c’est que être, conditions, limites, avant d’avoir fait de ces choses aucune expérience?

Elle n’est pas prise de l’expérience des sens ou de la conscience; — Celle idée est-elle donc engendrée par

1. Sur cette distinction entre la forme de l’absolu, qui est une conception réelle, et la matière ou le contenu de cette idée, qui reste à déterminer, voy. Liard, la Science positive et la Métaphysique, liv. II, chap. ix.

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rexpérience? — Mais à quelle expérience pourrait-on la rapporter ?

A. P^V expérience sensible? — Mais les sens ne nous montrent rien d’absolu. Admettons, si l’on veut, que la matière soit nécessaire. En tout cas, nos sens ne nous en disent rien; la nécessité d’existence, si tant est qu’elle puisse appartenir à la matière, n’est point un caractère susceptible de frapper les sens. — Admettons de même que l’espace soit infini. En tout cas, les sens ne nous montrent jamais qu’un certain espace. Donc l’idée d’absolu n’est, en aucun sens, une donnée immédiate de la perception sensible.

B. Elle n’est pas davantage une donnée immédiate de la conscience. Je ne me connais point comme quelque chose d’absolu. Il y a des fous qui se croient Dieu. C’est qu’ils s’appliquent à euxmêmes une notion venue d’ailleurs. Une sorte d’hallucination leur fait confondre une simple conception avec un sentiment de la conscience. Comment, en effet, à moins d’être halluciné, se déclarer l’ahsolu * ?

Expérience d’ordre supérieur admise par quelques philosophes. Doutes. — G. Quelques philosophes ont admis une expérience d’un ordre supérieur, qui nous donnerait l’intuition immédiate de l’Être absolu et parfait. Telle est l’extase de Plotin, l’intuition intellectuelle de Schelling, etc. — Mais qui dit expérience immédiate, dit conscience. Or la conscience né sort pas du moi. Pour qu’une expérience de l’absolu fût possible, il faudrait donc que le moi s’identifiât d’abord avec l’absolu. C’est bien ainsi, en effet, que l’entendent Plotin et Schelling. — Nous ne saurions discuter ici cette théorie. Se prononcer sommairement sur sa valeur serait téméraire. Peut-être, en effet. Dieu est-il plus près de nous que nous ne pensons? Peut-être, en descendant tout au fond de nous-mêmes, trouverions-nous quelque point d’attache de notre être avec l’ahsolu. C’est en parlant de ce fond substantiel et divin, où notre être passager plonge par ses racines, que Spinoza disait : «Nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. » — Mais quelle que puisse être la valeur de ces conceptions, il est difficile d’en fournir une démonstration positive. Donc, réservant cette théorie comme extrême ressource^ nous devons chercher s’il n’y a pas moyen de rendre compte autrement de l’idée de l’absolu.

1. « Si l’homme, dit Bossuet, avait pu ouvertement se déclarer Dieu, son orgueil se serait emporté jusqu’à cet excès; mais se dire Dieu et se sentir morte), l'arrogance la plus aveugle en aurait honte. »

Position dw problème. — L’expérience ne donne pas toute faite l’idée de l’absolu. Mais, d’autre part, nous l’avons dit, l’idée de l’absolu suppose avant elle l’expérience. La question est donc de savoir comment et par quel travail propre de notre esprit cette idée peut être dérivée de l’expérience.

Deux questions : comment et pourquoi concevonsnous l’absolu? — Cette question de l’origine de l’idée de l’absolu enveloppe deux questions particulières :

1“ Comment, c’est-à-dire par concevons-nous l’ab-

solu? — 2° Pourquoi, c’est-à-dire pour quelle raison sommes-nous portés à accomplir l’opération par laquelle nous concevons l’absolu?

I. Ouestion du comment. L’absolu est conçu par une négation de ce qui rend l’ètre relatif. — D’après les définitions données plus haut de l’idée de l’absolu et des notions élémentaires qu’elle renferme, il est visible que ce n’est point par une extension ou multiplication des données de l’expérience, mais bien par une abstraction ou une négation que peut être conçu l’absolu. « La notion de l’absolu, dit Maine de Biran, prouve seulement que nous avons la faculté d’ôter toutes limites à nos conceptions. »

1" Conception du nécessaire. — L’absolu, c’est d’abord l’indépendant et le nécessaire. Or toutes les choses que nous concevons par l’expérience nous sont données à la fois comme causes par rapport à leurs effets, et comme effets par rapport à leurs causes. Supprimons par la pensée ce second rapport, il vient : une chose qui est cause et n'est point effet; c’est l’idée de l’indépendant, du nécessaire.

2“ Conception de l’infini. — L’absolu, c’est, en second lieu, l’infini. Or toutes les grandeurs que nous connaissons par l’expérience sont finies, et elles restent finies si loin que, par l’imagination, nous reculions leurs limites. Mais supprimons purement et simplement par la pensée toute limite, il vient : la grandeur sans limites; c’est l’idée de l’infini.

3® Conception du parfait. — L’absolu, c’est encore le parfait. Toutes les choses que nous connaissons sont imparfaites, car à toutes on peut, par la pensée, ajouter de nouveaux attributs, et à chacun de leurs attributs de nouveaux degrés. Supprimons par la pensée toute limite, tant du côté du nombre de ces attributs que du côté de la grandeur de ces attributs, il vient : un être doué de tous les attributs possibles, tous infinis chacun en son genre ; c’est l’idée

PSYCHOLOGIE — CHAPITRE XXXIV

de l’ètre auquel on ne peut rien ajouter, Venu realissimum des scolastiques, de l’être achevé, complet; en un mot, de l’être pariait.

Objection : Tidée du relatif suppose celle de Fabsolii. — Prévoyons ici une objection : Expliquer, dira-t-on, les idées du nécessaire, de l’infini, du parfait, en prenant pour point de départ les idées du contingent, du fini, de l’imparfait, est un cercle vicieux, car ces dernières idées présupposent au contraire les premières. Comment reconnaître, par exemple, que je suis imparfait, si je ne me compare à l’idée d’un être parfait ?

Réponse : pour concevoir le relatif il suffit de l’opposer à sa cause propre. — Bien qu’ayant pour elle l’autorité de Platon, Descartes, Bossuet, etc., cette argumentation n’est pas convaincante. Pour reconnaître qu’un être est, par exemple, relatif, il suffit parfaitement que, sans l’opposer à l’absolu, je saisisse sa relation avec la cause particulière de laquelle il dépend, et sans laquelle il ne serait pas. Par là même, cette cause, tant qu’elle est considérée exclusivement sous ce rapport, et abstraction faite de son rapport avec sa propre cause, devient, en quelque façon, une sorte d’absolu relatif om provisoire. Mais quoique provisoire, cet absolu nous fournit un terme antithétique suffisant pour donner, par son opposition, un sens à l’idée de relatif. — De là nous nous élevons ensuite, comme on l’a expliqué, par la négation absolue de tout rapport de dépendance, à l’idée d’un absolu définitivement ou absolument absolu.

lïBéiiie réponse pour le fini. — Pareillement, pour reconnaître qu’une grandeur est finie, il suffit que je l’oppose à une grandeur qui la dépasse et qui devient en quelque sorte provisoirement infinie, tant qu’on néglige son rapport avec une autre grandeur qui la dépasse elle-même (c’est ainsi qu’une étoile nous apparaît comme un point dans l’infini du firmament).

Meme réponse pour l’imparfait. — Enfin, pour reconnaître que je suis imparfait, ne suffit-il pas, par exemple, que j’oppose, dans ma propre existence, un moment de douleur à un moment d’une joie pleine et entière, qui, pour un instant, ne' me laisse rien à désirer, et peut paraître, en son genre, quelque chose de parfait?

Résumé. — Donc, en résumé, un objet de l’expérience peut être reconnu comme relatif par sa simple opposition avec un autre objet de l’expérience, lequel, si nous négligeons la considération de ses conditions et de ses limites, affecte provisoirement les carac-

tères de l’absolu; après quoi, si, au lieu de négliger momentanément la considération des conditions et des limites, nous nions définitivement toute condition et toute limite, nous nous élevons à ridée du véritable absolu.

11. Question du pourquoi : l’impulsion vient du principe de raison. — Reste à se demander pourquoi nous sommes ainsi conduits à concevoir un objet duquel nous nions absolument toute condition et toute limite. — Or c’est le principe de raison suffisante qui nous met, pour ainsi dire, en demeure d’accomplir cette opération.

l*’ Rôle de ce principe dans la conception du nécessaire. — A tout, dit la raison, il faut une raison suffisante. Par suite, une chose contingente étant donnée, le principe de raison nous force de concevoir une autre chose qui l’explique. Mais si celle-ci est de même nature que la première, elle nous renvoie, à son tour, à une troisième, pour trouver la raison cherchée. Or l’intelligence saisit immédiatement que, la même raison subsistant toujours d’aller plus loin, elle n’est jamais, tant qu’elle demeure dans la série des choses contingentes, plus avancée après qu’avant. C’est pourquoi, sans s’épuiser inutilement à dérouler sans fin la série des causes secondes ou contingentes, l’intelligence rattache cette série tout entière à une raison première, de laquelle elle affirme qu’elle est la cause de tout et de laquelle elle nie qu’elle soit l’effet d’aucune autre cause : c’est l’idée de l’être premier, indépendant, nécessaire.

Dans la conception de l’infini. — C’est ce même principe qui explique l’idée de l’infini. S’agit-il du nombre, par exemple? Nous constatons qu’un nombre donné peut être augmenté , et, de plus, nous comprenons, en même temps, que les raisons qui font qu’un nombre donné peut être demeurent les mêmes

quel que soit le nombre. Quel qu’il soit, en effet, il n’y a aucune raison concevable, ni en lui, ni en nous, qui mette obstacle à son accroissement. Par là nous sommes donc contraints de concevoir comme infini l’accroissement possible du nombre. C’est l’idée de l’infini potentiel. — S’agit-il de l’espace? Nous constatons, soit par l’expérience des sens, soit par celle de l’imagination , qu’au delà de tout espace donné s’étend un nouvel espace. Et concevant, en même temps, que les mêmes raisons subsistent toujours, nous nions qu’on puisse assigner aucune limite à l’espace. C’est pourquoi nous concevons l’espace comme un infini actuel.

RABIER. — Ps^ch. 30

PSYCHOLOGIE, — CHAPITRE \XXIV

3° Dans» la conception du parfait. — C’est enfin le même principe qui nous élève à l’idée de l’absolu en tout genre, c’est-àdire de l’être qui est, à la fois, nécessaire, infini et parfait. Voici à quelle occasion. — Il se peutqu’après avoir conçu l’être nécessaire, cause première de toutes choses, la raison s’arrête, satisfaite ou épuisée par cet effort. On se fait alors une idée quelconque de cet être nécessaire. Pour les uns, cet être nécessaire sera l’atome; pour d’autres, une matière tellement pauvre de qualités, qu’à peine si on la distingue de l’espace (Platon); pour d’autres encore, une sorte de puissance appelée destin, etc. — Mais il se peut aussi que la raison, après avoir conçu l’être nécessaire, s’applique à en déterminer rationnellement la nature ; dans ce cas, elle s’élèvera inévitablement à l’idée de l’être parfait.

Passage de ridée du nécessaire à l’idée du parfait.

• — En effet, comment se faire de cet être nécessaire une conception qui satisfasse la raison? — Trois conceptions possibles se présentent.

a) Sera-t-il conçu comme dénué de toute perfection, vide de toute réalité? — Une telle conception serait contradictoire, car un tel être serait un non-être, un pur rien.Hégel a raison, plus que luimême ne se l’imagine, de prétendre qu’un être absolu, tant qu’il demeure absolument indéterminé, est égal au néant. Le difficile eût été pour lui démontrer d’abord qu’un tel absolu est un être. — De plus, l’absolu est conçu par nous comme cause première ; or, s’il est un pur rien, comment serait-il cause? — Il faut donc d’abord nécessairement, en vertu même du principe d'identité, attribuer à l’absolu un certain degré d’être et de perfection.

b) Mais maintenant, en vertu du principe déraison, saurait lui attribuer une quantité finie êC qïyq et de perfection; car quelle raison y aurait-il de lui attribuer tel degré plutôt que tel autre? Pourquoi, par exemple, attribuer aux atomes telles déterminations, tel poids, tel volume, telle forme, tel nombre, etc., plutôt que d’autres? S’en tenir à l’atome en fait d’absolu, c’est s’arrêter là où il n’y a aucune raison de s’arrêter.

c) Le principe de raison nous donne donc du mouvement pour aller plus loin. Et comme la même raison d’aller plus loin subsisterait toujours si l’on ne faisait que reculer les limites de l’être, la raison, une fois pour toutes, franchit toutes limites, ou plutôt fait tomber par une négation absolue toutes les limites de l’être; ainsi apparaît l’idée de l’être tel, dit saint Anselme, qu’on n’en saurait concevoir de plus grand : c’est l’idée de l’être parfait.

Résumé sur la question pourquoi. — En résumé, c’est V impossibilité pour la raison de s’arrêter, tant que persistent les mêmes raisons qui l’ont d’abord mise en mouvement, jointe à la nécessité de s’arrêter pourtant à quelque conception satisfaisante et suffisante, — c’est cette impossibilité et cette nécessité réunies qui nous contraignent^ en quelque sorte, de concevoir l’absolu.

Impossibilité de s’arrêter dans la série des choses contingentes : c’est pourquoi nous concevons le nécessaire et l’éternel.

Impossibilité de s’arrêter dans l’accroissement du nombre ou de l’espace: c’est pourquoi, niant une fois pour toutes l’existence de toute limite du nombre et de l’espace, nous concevons l’infinité du nombre et l’infinité de l’espace.

Enfin, impossibilité de s’arrêter dans la série des degrés de perfection que l’on attribue à l’être nécessaire : c’est pourquoi nous concevons le superlatif ou le maximum de l’être, l’être parfait.

Résumé sur les deux questions. — Ainsi en deux mots : le moyen par lequel on conçoit l’absolu, c’est la négation de tout ce qui rend le relatif, relatif. — La raison pour laquelle on conçoit l’absolu, c’est l’impossibilité, pour la raison, de trouver dans tout ce qui est relatif une raison suffisante de s’arrêter.

§ IV

Idée de Rieu ; divers points de vue pour l’envisager.

— Lorsque dans la notion de l’absolu on fait entrer les trois notions élémentaires du nécessaire, de l’infini et du parfait, l’absolu s’appelle Dieu.

« Maintenant cet être unique, Dieu, je me le représente, dit Fénelon, sous diverses faces, c’est-à-dire suivant les rapports qu’il a à ses ouvrages, et c’est ce qu’on nomme perfections ou attributs. Je donne à la même chose différents noms suivant ses rapports extérieurs, mais je ne prétends pas, par ces différents mots, exprimer des choses réellement diverses. »

En d’autres termes, l’absolu c’est pour nous la raison suffisante de toutes choses. Or, suivant que nous le considérons comme raison suffisante de telle ou telle chose, il nous apparaît sous différents aspects, auxquels nous donnons différents noms.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXIV

Comme raison suffisante des causes secondes, l’absolu a été nommé parles philosophes Cause première; — comme raison suffisante des substances relatives, Substance absolue; — comme raison de toutes les fins particulières, fin suprême ou Bien; — comme raison des choses qui durent. Éternité; — comme raison des choses?, étendues. Immensité; — comme raison de toute vérité, Vrai absolu; — comme raison de toute beauté, Beau absolu.

Conclnsion. — L’idée de l’Absolu est due à une opération rationnelle. — Dans ce qui précède, on a cherché à expliquer par quel procédé la raison s’élève à Vidée de l’Absolu ; on n’a pas eu pour but de prouver V existence de l’Absolu. Cette dernière question, qui est une question métaphysique, demeure entière. De même, nous avons expliqué plus haut l’origine de l’idée du monde extérieur, sans discuter la question de l’existence du monde extérieur.

Dès à présent pourtant, signalons ici une différence. L’idée du monde extérieur n’a pas pour origine une opération rationnelle (nous avons réfuté cette théorie), mais une illusion qui communique à nos sensations le caractère objectif. Au contraire, on vient de voir que la conception de l’Absolu est engendrée par la nécessité même d’obéir aux instincts naturels de notre raison. Et voilà pourquoi l’animal, qui a l’idée du monde extérieur, n’a pas l’idée de l’Absolu : preuve que l’une est due à une opération sensitive et l’autre à une opération rationnelle.

Elle vaut ce que vaut la raison. — La conception de l’Absolu s’impose donc à la raison L D’où il suit que, si l’on croit à la raison, c’est-à-dire si l’on tient la raison pour un organe de connaissance, l’idée de l’Absolu, œuvre de la raison, se trouve participer de la valeur objective que l’on attribue à cette raison même : croire à la raison et croire à l’Absolu, peut-être est-ce tout un, pour qui n’a pas peur de la logique. De la sorte, la meilleure preuve de l’existence de l’Absolu serait la description du procédé même par lequel la raison, sous l’impulsion irrésistible de ses lois, s’élève à l’idée de l’Absolu.

1. Sur la nécessité de cette conception, comment elle est au fond de tous les systèmes, voy. Liard, loc. cit. — Gf. Sper cer. Prem. princ., 1" partie, l’inconnaissable.

L’Absolu, dira-t-on peut-être, n’est donc, dans votre théorie de la connaissance, qu’une invention de la raison? — Qu’il soit cela seulement ! il ne sera donc pas un préjugé. Avant que la planète Neptune eût été vue à l’aide d’un télescope, ne suffisait-il pas qu’un mathématicien en eût, de toutes pièces, inventé et déterminé l’idée par sa raison ?

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