CHAPITRE XXXV
PLAISIR ET DOULEUR
LEUR RAPPORT AVEC LES INCLINATIONS, LEUR ORIGINE, LEURS ESPÈCES : SENSATIONS, SENTIMENTS
Deux ordres de faits sensitifs : 1° plaisirs et douleurs ; 2“ inclinations. — Le mot sensibilité s’emploie pour désigner deux ordres de phénomènes : 1” des plaisirs et des douleurs; 2“ des inclinations. Les mots émotions, passions, sentiments, affections, etc., ont aussi cette double acception. On parle, par exemple, de sentiments douloureux, pour désigner des peines de l’âme; et de sentiments généreux, pour désigner des inclinations.
Cette ambiguïté de termes indique une relation étroite entre ces deux catégories de phénomènes. Le psychologue constate en effet cette relation. Le plaisir et l’inclination sont choses non seulement associées de fait, mais inséparables par essence. Impossible de concevoir qu’un être éprouve du plaisir s’il est inerte, indifférent, s’il n'aime au moins son plaisir même. Et, réciproquement, impossible de comprendre qu’un être aime véritablement, tout en restant insensible à la réussite ou à l’échec de son amour.
Par suite, c’est à bon droit que, sous le nom de théorie de la sensibilité, les psychologues réunissent d’ordinaire l’étude du plaisir et de la douleur à l’étude des inclinations. — Nous commencerons par l’étude du plaisir et de la douleur.
Dn plaisir et de la douleur : impossil^ilité de les définir. — Faut-il essayer de définir le plaisir et la douleur? — S’il
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXV
s’agit d’une définition de mots, cette définition est à la fois impossible et inutile. Impossible^, car il n’est pas de mots plus clairs pour expliquer les mots plaisir et douleur', inutile, car tout le monde sait assez quels phénomènes psychologiques ces mots désignent.
S’il s’agit d’une définition de choses, c’est-à-dire s’il s’agit, non plus seulement de faire reconnaître les objets dont on parle, mais de faire connaître l’essence de ces objets, il est clair qu’une telle définition serait utile, si elle était possible ; car une définition est toujours utile en pareil cas. Mais cette définition est impossible, attendu que le plaisir et la douleur sont des faits simples et premiers, qu’on ne saurait résoudre en faits plus élémentaires et plus primitifs.
Origine du plaisir et de la douleur. — A défaut d’une définition essentielle (faisant connaître la nature), il faut donc chercher une définition causale (faisant connaître la cause et l’origine) du plaisir et de la douleur.
Leur relation avec l’inclination : le plaisir est-il effet on cause de rinclination ? — Tout le monde saisit, à première vue, qu’une relation étroite unit le plaisir et l’inclination. Mais il n’est pas aisé de déterminer la nature de cette relation. — En' un sens, le plaisir parait être la cause de Vinclination. « L’inclination, dit Bossuet, est un mouvement de l’âme qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s’en éloigne. > Chacun sait, en effet, que le goût pour certains objets ou certaines actions naît du plaisir qu’on y prend.
Mais, d’autre part, l’inclination paraît être la cause du plaisir ; car, si nous n’avons aucune inclination pourquoi que ce soit, la satisfaction que nous procurent certains objets, comme la contrariété que nous causent certains autres, sont sans raison d’être. — Le plaisir est-il donc cause, est-il effet de l’inclination ?
Il est Vun et Vautre à la fois : il est effet d’abord; et, en second lieu, il est cause.
11 est effet d’abord. Preuve : 1° Il présuppose l’activité. — Le plaisir est dV abord un effet; il suppose avant lui la vie, l’activité.
« Supposons un instant qu’au lieu d’être essentiellement active, notre nature soit absolument inerte, c’est-à-d»Ire dépourvue de toute inclination ou ressort, de tout pouvoir d’agir ou de réagir, semblable à une pâte molle, à un morceau de cire qui reçoit indifféremment toutes les formes et empreintes. C’est en vain que vous lui feriez prendre toutes les figures, que vous la retourneriez dans tous les sens, rien ne
PLAISIR ET DOULEUR
lui étant conforme ou contraire, convenable ou opposé, rien ne saurait l’émouvoir, la douleur pas plus que le plaisir »
L’inertie absolue est donc aussi l’insensibilité absolue; l’absence de désir (dcTudGaa) a pour conséquence l’absence de toute émotion (àTapai^^a), tant de plaisir que de douleur.
2° Il ne saurait créer l’activité. — Non seulement le plaisir ne s’explique pas s’il n’est précédé de l’inclination, mais l’inclination elle-même ne s’expliquera pas davantage si l’on veut la dériver du plaisir ou de la douleur. C’est ce que Condillac a essayé de faire; nous avons déjà vu (ch. xiii, § 3) qu’il a échoué. En effet, si le plaisir n’est pas le sentiment qui accompagne une activité satisfaite d’elle-même, il est donc un fait purement passif, un simple état de la conscience; de même la douleur. Dès lors, comment le plaisir ou la douleur pourraient-ils produire la tendance, l’inclination? C’est vouloir que le mouvement soit engendré par le repos, l’activité par l’inertie. — Tout plaisir, toute douleur, dirat-on, provoque naturellement une réaction. — Oui, à condition que l’être possède par avance l’activité. Mais un être incapable éCagir est aussi incapable de réagir.
Donc, si l’on veut faire du plaisir le fait primitif, le plaisir et l’inclination sont également inexplicables. — Tout d’abord donc le plaisir est certainement un effet.
Ensuite il est cause. Exemples. — Mais certainement aussi il devient ensuite une cause ; car nul ne soutiendra que nous portions en nous dès la naissance toutes les inclinations, souvent changeantes et passagères, qui se développent en nous durant le cours de notre vie. L’enfant à la mamelle n’a pas apparemment le goût du tabac et des liqueurs fortes. Pour aimer le jeu, il faut avoir connu le plaisir du jeu; pour aimer la science, il faut avoir connu le plaisir du vrai ; pour être ambitieux, il faut avoir connu le plaisir attaché à l’exercice de l’autorité, etc. Règle générale, chacun aime et recherche ce qui lui a plu : trahit sua quemque voluptas.
Deux stades de l’inclination : indétermination, détermination. — Par là apparaissent exactement les relations du plaisir et de l’inclination. 11 faut distinguer deux moments dans l’inclination : au début, l’inclination vague et générale, c’està-dire indéterminée, ou du moins déterminée seulement à une fin toute générale, la conservation de l’être; plus tard, l’inclination
l. Fr. Bouillier, du Plaisir el de la Douleur, 46.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXV
'précise^ qui se propose tel objet, tel mode d’action connu, apprécié, choisi. L’une est semblable à la voix inarticulée de l’enfant qui, selon le mot du poète, semble vouloir tout dire; elle est comme le vagissement confus du désir. L’autre est semblable au langage articulé qui, par des mots distincts, exprime sciemment des idées définies.
Entre les deux se place le plaisir. — Entre ces deux stades de l’inclination se place le plaisir. D’abord le plaisir résulte de l’inclination indéterminée; c’est-à-dire que tout mode d’action, tout objet qui satisfont cette fin générale de la conservation de l’être, procurent, lorsqu’ils sont rencontrés, un certain plaisir. — Mais maintenant, dès que ce plaisir est ressenti, l’activité se porte et abonde naturellement dans le sensdel’objet ou de l’action qui le procurent: ce mouvement de l’âme, qu’entretiennent la mémoire et l’imagination, devient une inclination particulière. — L’activité est semblable à une source vive dont les eaux, d’abord contenues de toute part, s’échappent par toutes les issues qui leur sont ouvertes. Les courants ainsi déterminés sont l’image de nos diverses inclinations. Or c’est le plaisir qui détermine le sens de ces divers courants, en indiquant à l’activité dans quelles voies elle peut s’engager. Le plaisir sert de guide et d’éclaireur. Il est pour l’activité ce que la main exploratrice est pour l'aveugle, qui cherche en tâtonnant son chemin. L’activité cherche son bien : le bien se reconnaît au plaisir. De la sorte, le plaisir, incapable de créer l’activité, est la raison qui détermine et différencie l’activité par les différentes fins qu’il lui indique et lui propose.
Le plaisir et la douleur considérés comme elTets de Tactivité. Aristote, etc. — Revenons et insistons maintenant sur la relation du plaisir avec Vactivité antécédente qui en est V origine. Nul n’a mieux compris cette relation qu’ Aristote.
« C’est dans l’action, dit-il, que semble consister le bien-être et le bonheur. Le plaisir n’est pas l’acte même, ni une qualité intrinsèque de l’acte, mais c’est un surcroît (lTri-y£vvïi[jt.a) qui n’y manque jamais, c’est une perfection dernière qui s’y ajoute, comme à la jeunesse sa fleur (ofov Tolç ày.u,acoiç x œsa). Chaque action a son plaisir propre, et l’effet du plaisir est d’augmenter l’intensité de l’action à laquelle il est lié »
Hamilton a heureusement commenté cette théorie : « Le plaisir et la douleur, dit-il, sont des accompagnements ou des contre-phéno-