Trad. de M. Ravaisson, Métaphys. d'Aristote, I
PLAISIR ET DOULEUR
mènes de chaque énergie particulière. Chaque pouvoir de l’âme est à la fois un mode spécial de l’activité et une capacité d’éprouver une douleur ou un plaisir appropriés qui accompagnent cette énergie. »
Le plaisir et la douleur dérivent donc l’un et l’autre d’une activité antécédente. Dans quel cas éprouvons-nous du plaisir ? Dans quel cas de la douleur?
« 11 y a plaisir toutes les fois* que l’activité de Tâme, ou bien celle d’un être vivant quelconque, s’exerce dans le sens des voies de sa nature, c’est-à-dire dans le sens de la conservation ou du développement de son être. Il y a douleur, au contraire, toutes les fois que cette activité est détournée de son but et empêchée par quelque obstacle du dedans ou du dehors. » (Fr. Bouillier, ibid., 152.)
C’est dans le même sens que Descartes a dit : « Tout notre bonheur est dans le sentiment de quelque perfection. » Et Spinoza : « La joie est le passage d’une moindre à une plus grande perfection ; la tristesse est le passage d’une plus grande à une moindre perfection L »
Le plaisii* suit Pacte parfait. — Hamilton précise cette explication :
« L’énergie la plus parfaite est en même temps la plus agréable. Mais que doit-on entendre par une énergie parfaite"! — En considérant le pouvoir qui agit, son énergie est parfaite quand elle est équivalente, sans la dépasser, à toute sa puissance d'agir. Elle est imparfaite quand le pouvoir ne peut dépenser la somme de force qu’il tend à déployer; ou bien encore, lorsqu’il excède ses ressources naturelles. — Il faut tenir compte dans ces deux cas de l’intensité de V diction et de sa durée^... En résumé, on peut dire que le plaisir est le résultat de l’exercice spontané et libre d’un pouvoir dont la conscience perçoit l’énergie ; la douleur est le résultat d’une activité qui outrepasse sa puissance ou n’en atteint pas les limites. » (Trad. E. Charles, Lectures de philosophie, I, 449.)
Par exemple, sommes-nous restés longtemps immobiles? La marche est un plaisir, parce qu’elle nous permet de déployer les
1. Le mot perfection est pris ici dans un sens relatif, et signifie état meilleur de l’organe ou de la faculté agissante.
2. « Pourquoi le plaisir, demande Aristote, ne dure-t-il pas continuellement? C’est que toutes les facultés humaines sont incapables d’agir continuellement.. . C’est pour la même raison que certaines choses nous plaisent dans leur nouveauté, et que ce plaisir diminue ensuite. Car dans le premier moment l’intelligence est vivement remuée, toutes ses forces sont tendues vers l’objet, comme le regard quand il se fixe. Mais ensuite cet acte n’est plus aussi vif, il se relâche, et voilà
ourquoi le plaisir s’émousse. »
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXV
forces accumulées dans l’inaction. Mais si la marche est trop prolongée, alors, au lieu d’être un exercice spontanéet libre, elle devient un exercice forcé, et la douleur naît. L’acte est donc parfait, peut-on dire en résumé, quand il est égal à la puissance disponible.
11 suppose aussi la perfection de Tobjet. — Gomme il y a une perfection de l’acte, il y a aussi une perfection de l’objet : « L’objet parfait, dit Hamilton, est celui qui permet au pouvoir l’entière expansion de sa force sans l’outrepasser, et l’objet imparfait est celui qui le stimule en deçà ou au delà de cette mesure. » De là vient l’agrément de tel ou tel objet.
« Le noir, surtout le noir sans reflets, impose à l’organe de la vision une sorte d’immobilité et d’inactivité, tous les rayons colorés étant absorbés par lui; aussi est-il morne et convient-il au deuil. Les couleurs vives stimulent au contraire agréablement l’organe de la vue. Enfin les couleurs trop éclatantes le blessent et le fatiguent. »
On voit par là qu’on peut dire du plaisir, comme de la vertu, q.u’il est un milieu entre deux excès, l’un négatif, l’autre positif.
Confîrmatioii de cette théorie : Spencer. — M. Spencer, dans ses Principes de Psychologie, confirme cette manière de voir par de nombreux exemples L
« Il y a, dit-il, d’une part des douleurs qui résultent d’une inaction forcée de nos facultés : par exemple, après avoir été enfermé plusieurs jours dans les ténèbres, on éprouve un besoin douloureux de lumière et de couleur; après une longue privation de satisfaction de certains goûts naturels (le doux, par exemple), et plus encore de goûts acquis, comme l’alcool et le tabac, on les désire beaucoup plus ; l’inaction musculaire prolongée est suivie, surtout chez les enfants, d’une irritation désagréable. Dans un autre ordre d’activités, la solitude amenant le repos des facultés qui s’exercent dans le commerce de nos semblables nous rend peu à peu très malheureux.
y> A l’autre extrémité de l’échelle sont les douleurs qui naissent d’une action excessive. Une sensation de chaleur trop forte devient cuisson et brûlure ; une pression violente contre un corps dur, un son trop violent, comme un coup de canon tiré de près, l’éclat éblouissant du soleil, nous affectent désagréablement; un effort exagéré est suivi d’un sentiment pénible de fatigue.
D Si donc, conclut M. Spencer, on reconnaît, à une extrémité, les douleurs négatives de l’inaction appelées besoins, à l’autre extrémité les douleurs positives de Vexcès d’activité, il en résulte que le plaisir accompagne les actions moyennes, c’est-à-dire situées entre ces deux extrêmes. »
l. Yoy. aussi des exemples nombreux et bien choisis par M. Bouillier {ib., ch. v-x).
PLAISIR ET DOULEUR
Objeetion : états agréables et désagréables à tous les degrés. — Cependant on a fait des objections à cette théorie : Comment se fait-il, demande Stuart Mill {Phil. de Hamiltoriy 529), que certains états de conscience soient agréables à tous les degrés (par exemple la sensation du doux), et d’autres désagréables à tous les degrés (par exemple la saveur de la rhubarbe) ?
Réponse. — A la première partie de l’objection on répondra que les sensations agréables à tous les degrés ne sont guère, à vrai dire, susceptibles de degrés. Si nous pouvions augmenter considérablement l’intensité de la sensation du doux, faire quelque quintessence de sucre et de miel, il est très probable que la sensation du doux deviendrait insupportable. De même, les odeurs de certaines plantes, comme celle de la violette, ne sont toujours agréables que parce qu’elles sont toujours modérées. Des odeurs plus fortes, comme celles de la tubéreuse, de l’héliotrope, ne sont agréables que senties de loin.
Pour l’autre partie de l’objection, à savoir : que certaines sensations sont désagréables à tous les degrés, il faut répondre que, dans ce cas, l’impression de l’objet, quoique modérée, tend par sa nature même à altérer l’organe ou à contrarier l’exercice normal de ses fonctions.
(( Respirer un air impur, dit M. Spencer, est toujours répugnant; c’est que respirer un air impur est toujours nuisible. Les végétaux dont l’amertume est intense empoisonnent pris en grande quantité ; et ceux dont l%mertume est très intense empoisonnent même en petite quantité. L’ammoniaque, le chlore, l’acide sulfhydrique, ont des effets délétères. »
— Mais, fait observer M. Murphy, il est des poisons doux et de saveur agréable. — C’est apparemment que ces poisons, quoique nuisibles à l’organisme en général, peuvent stimuler d’une façon normale l’organe du goût en particulier. N’y a-t-il pas nombre d’aliments qui plaisent au goût et que certains estomacs ne peuvent pas digérer? On peut donc maintenir d’une manière générale la théorie de Hamilton.
§ii
Deux coppections à la théopîe de Hamilton. — Mais il est nécessaire de la compléter sur un point et de l’amender sur un autre.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXV
A. La perfection de Pacte est atTaire de qualité autant que de quantité. — De ce qu’on vient de dire en dernier lieu il suit, en effet, que la perfection de l’acte, qui est la raison dü plaisir, ne résulte pas seulement de la quantité, mais aussi de la nature, delà direction, de la qualité de l’acte. 11 y a, en effet, pour chacune de nos énergies, une fin naturelle à laquelle elle tend, et, par conséquent aussi, une direction naturelle. Tout acte est imparfait non seulement quand, par excès, il nous porte au delà de cette fin, ou quand, par insuffisance, il nous laisse en deçà de cette fin, mais aussi quand, par sadirection, il nous en écarte. — Toute inclination, peut-on dire, est comme une habitude ^ : or on sait que toute action qui n’est pas dans le sens de Vhabitude nous est pénible. Chacun de nos organes, chacune de nos facultés a ainsi son jeu naturel, son activité normale, et l’on n’obtient qu’avec peine d’un organe ou d’une faculté un mode d’action auquel la nature ou l’exercice ne l’ont pas prédisposé. Habitués à lire et à écrire de gauche à droite, il nous serait fort pénible de lire et d’écrire de droite à gauche.
Cen’estdonc passeulementlaforce d’impression d’un certain objet, prise absolument, qui peut produire, suivant ses degrés, le plaisir ouladouleur; mais c’est aussi, et surtout, Y accord ou le désaccord entre cette impression et notre nature actuelle. Cette condition est universellement reconnue pour les plaisirs esthétiques : le plaisir du beau suppose évidemment une harmonie entre l’objet beau et nos facultés esthétiques. Mais il en est de même dans tous les cas et pour tous les plaisirs : l’objet, pour être agréable, doit toujours lire, par sa nature, exactement approprié à la nature de nos facultés fct de nos organes. C’est pourquoi l’œil ne jouit pas de la saveur, le goût de la lumière. C’est pourquoi les plaisirs du jeune homme ne sont pas les plaisirs du vieillard, etc.
Résumé. — Donc, en résumé, l’acte parfait, c’est celui qui s’accomplit tout à la fois dans la mesure et dans le sens demandé par la puissance, et l’objet parfait, c’est celui qui est capable de provoquer une telle action.
B. La modération de Tacte n’est pas toujours condition du plaisir. — Mais il y a une autre correction à apporter à la théorie de Hamilton. Comme il n’est pas vrai que toute action modérée soit agréable, — puisque, en vertu de leur nature même,