‹ Leçons de philosophieChapitre 88 sur 130 · t toute inclination acquise est une véritable habitude · texte numérisé non relu

t toute inclination acquise est une véritable habitude

PLAISIR ET DOULEUR

certains modes d’action sont désagréables à tous les degrés, — il n’est pas vrai non plus que toute action soit douloureuse au delà d’un certain degré. Il en est ainsi sans doute s’il s’agit des fonctions corporelles. Le corps n’ayant jamais qu’une somme limitée de forces disponibles, toute action trop intense ou trop prolongée tourne à sa ruine et provoque la douleur. Aussi le boire, le manger, le mouvement, etc., ne sont-ils agréables qu’à certaines doses.

Exception pour les fonctions proprement spirituelles. — Mais toutes les fonctions ne sont pas liées si étroitement aux organes. Il y a des fonctions proprement spirituelles qui, semblent se détacher du corps et qui tendent à une autre fin que le bien du corps (ch. iii, § 1). Pour ces fonctions, la fin, le bien est à l’infini, il est l’infini. Et comme il est l’infini, il semble qu’il y ait en notre âme, pour répondre à son appel, comme une puissance illimitée de développement et de progrès. « L’homme, a dit Pascal, n’est produit que pour l’infinité. » C’est pourquoi la fin, ici, n’est jamais dépassée ; c’est pourquoi l’action n’est jamais excessive ; c’est pourquoi on peut, en ce sens, aller toujours plus loin, sans crainte de rencontrer la douleur, mais au contraire en jouissant d’un bonheur proportionné à l’intensité de l’action.

Ainsi, point de douleur pour châtier et réprimer l’expansion la plus extrême de l’amour maternel ou du patriotisme, les élans les plus énergiques du dévouement et de la charité, la recherche passionnée et enthousiaste du beau et du vrai. On satisfait sa faim avec une quantité déterminée de nourriture ; on ne satisfait pas sa raison avec une quantité déterminée de savoir. Il y a souvent trop de lumière pour nos yeux; y a-t-il jamais trop de clarté pour l’intelligence? « Les yeux, dit Bossuet, fixés sur le soleil, y souffrent beaucoup et à la fin s’y aveugleraient ; mais le parfait intelligible récrée l’entendement et le fortifie. La recherche en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce. » — Évidemment, on ne saurait dire non plus qu’il y ait jamais dans un être excès de bonté, de force d’âme, de courage. La vertu n’étant que perfectionnement, comment y aurait-il jamais excès de vertu ?

Les égarements sont ici seuls à craindre. — Ce qui est à craindre en tout ceci ce sont les égarements, mais non pas les excès. Eviter qu’aucune faculté ne se développe au détriment des autres, maintenir toujours l’harmonie de l’ensemble, voilà la difficulté. Mais, cette règle étant observée, il n’y a pas de raison de modérer et de borner son ambition et ses efforts.

PSYCHOLOGIE — CHAPITRE XXXV

Conclusion. — Par conséquent, comme il n’est vrai que a une demi-vérité de dire que la vertu est dans un juste milieu, il n’est aussi qu’à demi vrai de dire que le bonheur est dans un juste milieu. Ce bonheur, comme cette vertu, c’est le bonheur et la vertu médiocres qui suffisent aux natures médiocres. Mais les joies les plus profondes, les plus pleines qu’il soit donné à l’homme de goûter, ne résultent pas d’une action moyenne et médiocre^ mais bien d’une action extraordinaire, d’une suprême expansion de nos facultés.

Aristote lui-même, l’auteur de la théorie du juste milieu, l’entendait bien ainsi: car il dit que la vertu, tout en se tenant toujours en garde contre deux excès, n’en est pas moins un sommet et un ex~ trême;ei que le bonheur le plus parfait résulte aussi de Pacte le plus fort et le plus intense (xpàTtav'r ç), qui est, selon lui. Pacte de la pure pensée.— Cet acte parfait n’est, il est vrai, pleinement réalisé qu’en Dieu. Mais, ajoute Aristote, la vraie vie de l’homme, dût-il n’en jouir qu’un jour, qu’un seul instant, est la vie divine. Et il ne faut pas, comme on nous le dit, nous renfermer dans la sphère des choses humaines parce que nous sommes hommes, et des choses mortelles parce que nous sommes mortels ; mais il faut nous élever de toutes nos forces à la vie immortelle

Classification des plaisirs et douleurs. — Après avoir indiqué la nature et la cause du plaisir et de la douleur en général, il faut distinguer et classer les diverses espèces de plaisirs et de douleurs.

Elle ne peut se fonder sur leur essence propre. —

Mais sur quoi peut se fonder cette classification ? Sera-ce sur la nature ou essence des plaisirs ou douleurs eux-mêmes ? — Il est vrai que, de même que chaque sensation d’odeur ou de saveur a en soi un quid proprium qui la distingue, de même chaque phénomène de plaisir ou de douleur porte en soi sa marque caractéristique. Mais comment fonder sur cette caractéristique essentielle une classification? Cette caractéristique, aussi bien que celle des odeurs.

1. Êth., Nie. X, VII : Xprj ô^), oûxaxàToùçTcapaivoûvTaçàvôpcoTrtvacppoveîv SvôpcoTiov ôvra, oûôè ÔVTjrà tôv ôvrjxôv, aXX’ écp’ octov évôs/exat àTraGavaTtÇetv. — Rapprochons de ce passage d’Aristote le passage non moins admirable de Rossuet : « Qui voit Pytha^ore ravi d’avoir trouvé les carrés des cotés d’un certain triangle, etc. u Traite de la Conn. de Dieu et de soi-même. Conclusion.

PLAISIR ET DOULEUR

par exemple, est quelque chose que la conscience sent et apprécie sans doute, mais qu’elle ne peut ni abstraire, ni définir, ni nommer. La caractéristique de l’odeur de la violette, c’est qu’elle est l’odeur de la violette; de même la caractéristique de la douleur de la brûlure, c’est qu’elle est la douleur de la brûlure.

D’ailleurs, par cela même que cette caractéristique essentielle est pour la conscience quelque chose de simple, d’irréductible, de sui generis,\ine classification des plaisirs et des douleurs fondée sur .leur essence donnerait pour les plaisirs ou douleurs, comme pour les odeurs ou les saveurs, des espèces innombrables et des genres nuis.

IVi sur des caractères extrinsèques. — A défaut d’une classification fondée sur l’essence même, on pourrait essayer diverses classifications fondées sur les caractères plus ou moins extrinsèques du plaisir ou de ladouleur. On distinguerait, par exemple, les plaisirs c’est-à-dire sans mélange de douleur, et les plaisirs non purs, c’est-à-dire mélangés de douleurs; — les plaisirs durables et les plaisirs joassap'ers; — les plaisirs stables (-/iôov?) xaTacr/jp-aTix-^) et les plaisirs en mouvement * (/jôov?) Iv xw^ast), etc.

Mais ces distinctions et d’autres du même genre®, qui ont leur importance au point de vue moral, n’en ont guère au point de vue psychologique et scientifique ; car, outre que la limite n’est pas aisément saisissable entre ces différentes sortes de plaisirs ou de douleurs, on distingue par là plutôt les circonstances concomitantes plaisirs et des douleurs que les plaisirs et les douleurs mêmes.

Elle doU se fondea* sur Sa distinction des causes. —

A quoi donc s’attacher pour fonder une classification? — Le mieux paraît être, comme on définit le plaisir par sa cause, de classer aussi les différents plaisirs par. leurs causes.

Deux classes : sensations, sentiments ; leurs dilTérences. — En se plaçant à ce point de vue, on divise d’abord les plaisirs et les douleurs en deux grandes classes : les sensations et les sentiments.

1 . Cette dernière distinction appartient à l’école d’Épicure : il y a des plaisirs stables de l’àme (àTapa^ta, àitovta), et du corps (ùyteta, eûoTocôa'.a) : ce sont ceux qui résultent d’un état fixe, d’une assiette, d’une habitude acquise de l’âme ou du corps. Le plaisir en mouvement, soit de l’âme (xapâ), soit du corps (^ôov^l), accompagne la satisfaction du désir. Il est par suite toujours mêlé de douleur.

2. M. Bain {The émotions and the willy V) classe les émotions, suivant leur degré de simplicité, en douze catégories. Voy.,sur la classification des émotions, Fr. Bouillier, du Plaisir et de la Douleur ^ ch. xv.

RABiEH. — Psych.

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXV

A. Les sensations * sont les plaisirs et douleurs résultant de la satisfaction ou de la contrariété des inclinations qui ont pour objet le bien du corps et qu’on nomme appétits. Exemple : la douleur de la faim, le plaisir de manger.

Les sentiments sont les plaisirs et douleurs résultant de la satisfaction ou de la contrariété des inclinations qui ont pour objet le bien de Vâme, nos semblables, l’infini. Exemple : les joies et douleurs de l’ambition, de l’amitié, de l’art ou de la science. — Les sensations et les sentiments se distinguent donc d’abord par les énergies intérieures qui sont les principes d’où ils proviennent.

B. Ils se distinguent aussi par leurs causes occasionnelles. La cause d’une sensation est physique : c’est une impression, c’est-àdire une action organique. La cause d’un sentiment est spirituelle; c’est une idée. Exemple : un violent ébranlement nerveux est la cause de la douleur de la brûlure ; — l’idée de la faute commise est la cause delà douleur du remords.

C. De cette différence en résulte une autre : les sensations sont localisées là où leur cause est rencontrée^ ; on localise, par exemple, la douleur de la brûlure dans telle ou telle partie du corps ; — mais les sentiments, ne dépendant point immédiatement d’une cause organique, ne sont pas localisés dans le corps. Si l’on m’annonce la mort d’un ami, je ne localise point mon chagrin dans l’oreille.

lluion possible de la sensation et du sentiment. —

Quoique distincts, la sensation et le sentiment peuvent être étroitement associés et fondus ensemble. Dans un dîner d’amis, sensations et sentiments se font valoir réciproquement. — L’union peut être encore plus intime : ainsi le plaisir causé par l’audition d’un morceau de musique résulte à la fois d’une sensation agréable produite par la douceur ou l’éclat des sons, et d’un sentiment proprement esthétique qui naît des idées musicales.

Subdivisions. — Après avoir distingué les sensations des sentiments, il faudrait distinguer les diverses sensations entre elles et les divers sentiments entre eux. Cette classification résultera naturellement de celles que nous allons faire de nos diverses inclinations, tant des inclinations qui ont pour objet les biens du corps que des inclinations qui ont pour objet les biens de l’âme.

1. Il s’agit ici des sensations affectives; on a parlé ailleurs (Théorie de l’Intelligence) des sensdiWons représentatives.

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