LEURS FORMES, LEURS ESPÈCES, LEURS CARACTÈRES
Le fait le plus apparent de la sensibilité, c’est le plaisir et la douleur. Mais le plaisir et la douleur supposent, on l’a vu, comme cause antécédente, l’activité déterminée vers certaines fins, c’est-à-dire l’inclination.
INTRODUCTION
L’amoup dernier fond de la sensibilité : relations avec le désir. — La forme la plus apparente de l’inclination, c’est le désir. Mais le désir lui-même n’est pas le dernier fond de la sensibilité. Avant soi, il présuppose l’amour.
a Pour désirer, dit M. Ravaisson, il faut que sans le savoir on se complaise par avance et se repose dans l’objet de son désir; qu’on mette dans lui en quelque manière son bien propre et sa félicité ; qu’on se pressente en lui, qu’on s’y sente, au fond, déjà uni, et qu’on aspire à s’y réunir encore; c’est-à-dire que le désir enveloppe tous les degrés de l’amour. » (Revue des Deux Mondes, l**' novembre 1840.)
En d’autres termes, on ne désire pas ce qu’on ne connaît pas comme un bien; mais on ne connaît une chose comme un bien que parce qu’on la possède déjà en quelque partie. Or V amour est produit par cette union même. Donc c’est de l’amour qu’émerge le désir. Le désir commence au point où l’amour, dépassant son objet actuel, aspire à en avoir une possession plus complète ^ Tout désir implique donc l’amour.
Réciproquement, chez l’homme du moins, tout amour implique aussi le désir; En effet, nous ne possédons jamais ni le bien absolu, ni même absolument aucun bien particulier. Nous sentons que pour
1. Le Désir, suivant le mot de Platon, est fils de la Pauvreté et de la Richesse c’est-à-dire suppose à la fois possession et privation.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
nous la possession du bien est toujours ou incomplète, ou précaire. C’est pourquoi à notre amour se mêle toujours quelque désir d’une possession plus entière ou plus assurée.
Mais il ne s’ensuit pas que l’amour ne puisse exister sans mélange de désir. Car, puisqu’on peut non seulement désirer le bien qu’on n’a pas, mais aimer aussi le bien qu’on a, il en résulte que là où le bien est possédé dans sa plénitude, l’amour doit exister aussi dans sa plénitude, bien qu’affranchi de toute espèce de désir. Tel doit être l’amour divin.
L’amour origine de toute inclination. — C’est donc l’amour qui est la substance même de la sensibilité ; et toutes nos inclinations ne sont que des modes et des dérivés de l’amour. « Toutes nos passions (inclinations et émotions), dit Bossuet, se rapportent au seul amour; il les enferme et les excite toutes.
ËI)istinction des inclinations : trois points de vue. — Quelles sont ces diverses inclinations? — Plusieurs classifications des inclinations sont possibles, suivant le point de vue auquel on se place.
Or trois points de vue principaux peuvent être distingués : 1" suivant que le bien, objet de l’inclination, ou le mal, son contraire, est présent, futur ou passé; — 2® suivant la nature particulière du bien qui est l’objet de l’inclination; — 3® suivant que ce bien est en soi la fin dernière de l’inclination ou seulement un moyen pour se procurer le plaisir.
La première classification nous fait distinguer les formes des inclinations;— la seconde, les espèces d’inclinations; — la troisième, les caractères ou modes (désintéressé, intéressé ou esthétique) des inclinations.
PREMIÈRE section : DISTINCTION DES INCLINATIONS SUIVANT LES RELATIONS DE LEUR OBJET AVEC LE TEMPS
A. L’objet est actuel. — Si l’objet de l’inclination est possédé actuellement, l’amour prend la forme de la joie (voy. ch. xiii, § 2, l’analyse de la joie); si, au contraire, l’inclination est actuellement privée de son objet, l’amour prend la forme de la tristesse.
« La joie, dit Bossuet {de la Conn. de Dieu, I, ch. vu) est un amour qui s’attache au bien qu’il a ; la tristesse un amour qui s’éloigne du mal par lequel il est privé de son bien et qui s’en afflige.»
INCLINATIONS
B. L’objet est à venir. — Si l’objet de rioclination est à venir, l’amour prend la forme du désir, quand l’objet est envisagé comme simplement possible; et de Vespérance, quand l’objet est envisagé comme probable.
€ Le désir, dit Bossuet, est un amour qui s’étend au bien qu’il n’a pas, et l’espérance un amour qui se flatte qu’il possédera l’olqet aimé. »
Si c’est le mal opposé qui est à venir, l’amour prend la forme de Vaversion, quand ce mal est envisagé comme simplement possible; de la crainte, quand il est envisagé probable ; du désespoir,
quand il est envisagé à la fois comme très grand et inévitable.
« L’aversion, dit Bossuet, autrement nommée la fuite ou l’éloignement, est une passion d’empêcher que ce que nous haïssons ne nous approche. » « La crainte est un amour qui se voyant menacé de perdre ce qu’il recherche est troublé de ce péril. » c Le désespoir est un amour désolé de ce qu’il se voit à jamais privé de l’objet aimé, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. »
C. L’objet est passé. — Enfin l’objet de l’inclination est-il passé? l’amour prend parfois la forme de la réjouissance; d’autres fois, — principalement quand le présent est pour nous une cause de tristesse que rend plus amère le contraste avec le passé, — la forme du regret. — Si c’est au contraire un mal passé dont on se souvient, le premier mouvement est un renouvellement de tristesse, à laquelle succède parfois un mouvement de joie, principalement quand l’état présent contraste heureusement avec le passé.
Celte première classification nous fait distinguer les formes des inclinations. Il n’est pas une inclination particulière (amour de la richesse, amour de la patrie, etc.) qui ne puisse successivement passer par tous ces modes : joie, tristesse, espérance, crainte, etc.
DEUXIÈME SECTION : DISTINCTION DES INCLINATIONS SELON LA NATURE DE LEUR OBJET.