‹ Leçons de philosophieChapitre 90 sur 130 · INCLINATIONS PERSONNELLES ET I N TE R- PE R S O N N EL LE S · texte numérisé non relu

INCLINATIONS PERSONNELLES ET I N TE R- PE R S O N N EL LE S

C’est en classant les inclinations d’après leur objet propre qu’on distinguera les différentes espèces ou sortes d’inclinations.

DistincÉion usitée en inclinations personnelles, sociales, impersonnelles. — En se plaçant à ce point de vue, on

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI

distingue d’ordinaire trois catégories d’inclinations : les inclinations personnelles, qui ont pour objet notre propre bien; les inclinations inter-personnelles ou sociales ou altruistes, qui ont pour objet le bien d’autrui; et les inclinations impersonnelles, qui ont pour objet des biens impersonnels, comme le beau, le vrai et le bien.

Critique : point d’inclinations impersonnelles.— Nous n’admettons pas cette troisième catégorie d’inclinations comme distincte des deux premières, et nous réduisons toutes les inclinations aux inclinations personnelles et inter-personnelles, à l’amour de soi et à l’amour d’autrui. — Voici pourquoi.

Preuves : A. analyse de l’idée de fin. — Toute inclination se propose une fin, laquelle est envisagée comme un bien. La question est donc de savoir ce qui peut être envisagé comme une fin et comme un bien.

Or il est certain, tout d’abord, qu’il n’y a de fin possible et concevable que la satisfaction d’une personne; que, lorsqu’on parle d’une chose à titre de fin, c’est une locution abrégée, qu’il ne faut point prendre à la lettre ; et que la vraie fin, c’est la possession et la jouissance de cette chose par une personne.

En effet, comment une chose, abstraction faite de toute satisfaction qui peut en résulter pour un être sentant, serait-elle, en soi, susceptible de devenir une fin pour l’inclination? Les choses nous plaisent par leur convenance à notre nature; ce qui en elles émeut la sensibilité, c’est la propriété qu’elles ont de nous procurer quelque satisfaction ou avantage; c’est donc cette satisfaction, cet avantage que nous cherchons en elles. Otez cette propriété, aussitôt les choses nous deviennent aussi indifférentes que l’herbe l’est pour les carnassiers, la chair pour les herbivores.

Insistons sur cette vérité : qui dit fin, dit le terme dernier auquel tend l’inclination, en vue duquel on fait effort, pour lequel on travaille. Il suit de là que, indépendamment de tout avantage qui peut en résulter pour nous ou pour d’autres, une chose, l’argent par exemple, en soi, ne peut pas être une fin. Ce serait dire que nous travaillons pour Vargent lui-même, en sa faveur, dans son intérêt, ce qui n’a pas de sens. Quand nous souhaitons l’argent, notre souhait ne s’arrête pas à l’argent, il ne peut pas s’écrire : que l’argent soit! comme il le faudrait si l’argent en lui-même était la fin. Il doit s’écrire: que l’argent soit à nous! Preuve que l’argent n’est pas le vrai terme de l’inclination.

INCLINATIONS

B. Analyse de l’îdée de bien. — Même conclusion, si l’on analyse l’idée de bien. La fin, objet de l’inclination, c’est le bien. Or il n’y a pas de bien dans les choses^ ni pour les choses prises en soi. Il n’y a de bien réel et concevable que la satisfaction des êtres conscients. Par la pensée, supprimez de l’univers toute conscience et par conséquent, toute satisfaction ou contrariété qui peut résulter des choses pour la conscience : tout n’est-il pas dès lors inutile et vain? Qu’importe que les fleurs soient belles ou non, que la lumière soit ou ne soit pas, qu’importe l’ordre ou le chaos, qu’importe que les atomes d’Épicure arrivent à se rencontrer ou tombent éternellement dans le vide sans fin, qu’importe même qu’il existe quelque chose ou que rien ne soit, s’il n’y a nulle part aucune conscience, aucune pensée, aucune sensibilité pour le savoir et pour en jouir ou en souffrir? C’est leur rapport à quelque conscience qui donne aux choses leur valeur, leur utilité, leur bonté; c’est par la conscience seule qu’il y a dans le monde du bien et du mal. — Donc, si le bien n’est pas dans les choses mêmes, l’inclination, qui a pour objet le bien, n’a jamais les choses mêmes pour objet. Ce que nous cherchons en elles ce n’est pas elles, mais c’est nous, c’est notre propre bien, que nous avons mis en elles. *

EiLempleis. — Vérifions ces observations par quelques cas particuliers. On aime le boire et le manger : qu’est-ce à dire ? On aime à boire et à manger. — On aime la propriété; c’est-à-dire qu’on diimQ à posséder . — On aime le pouvoir; c’est-à-dire qu’on aime à commander^ etc. Tous les psychologues sont d’accord pour considérer toutes ces inclinations comme personnelles^ comme des formes de l’amour de soi.

Application aux inclinations dites impersonnelles.

— Dès lors, c’est manquer tout ensemble à la vérité et à la logique que de faire une classe à part, sous le nom d’inclinations impersonnelles, de l’amour du vrai, de l’amour du beau, de l’amour du bien. Non plus que l’aliment ou la richesse, ces objets ne peuvent être aimés en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ce qu’aime et cherche le savant qui poursuit la solution d’un problème, c’est la découvertey c’est V intelligence du vrai L Quelle absurdité de penser qu’on puisse aimer en soi une loi de physique ou un théorème de géométrie ! —

1. Le vrai d’ailleurs n’existe que dans l’intelligence. En dehors de l’intelligence, la vérité n’existe pas; mais seulement la réalité. La vérité, c’est laconnaissance de ce qui est. Donc aimer la vérité c’est aimer la connaissance; c’est aimer une manière d’être de son intelligence, et non pas une chose externe.

PSYCHOLOGIE

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