CHAPITRE XXXVI
Ce qu’aime l’artiste épris de la beauté, c’est la contemplation de la beauté. — Enfin, le bien lui-même, s’il était conçu comme une loi purement abstraite, ne saurait, non plus qu’une loi physique, être l’objet d’aucune inclination. Pour aimer le bien, il faut de deux choses l’une : ou identifier le bien avec une Volonté souveraine, auquel cas on peut prendre pour fin la réalisation de cetteVolonté, et l’amour du bien se confond alors avec l’amour de Dieu*; — ou concevoir le bien sous la forme d’un idéal qui exprime la perfection de la nature humaine (par exemple, l’idéal que les stoïciens appelaient le Sage), auquel cas l’amour du bien n’est que l’amour de la perfection humaine, c’est-à-dire la forme la plus noble de l’amour de soi^ ou d’autrui^. — Toutes ces inclinations sont donc aussi des inclinations pour des personnes.
iSens du mot aîmei*. — Telle est la vraie fin de toute inclination; tels sont le sens et la portée de ce mot aimer. Aimer, c’est vouloir que ce qu’on aime soit: or que nous importe qu’une chose en elle-même so^^? On peut seulement vouloir qu’elle soit donnée à qui la désire. — Aimer, c’est souhaiter du bien : or on ne souhaite pas du bien à quelque chose, mais à quelqu’un *. — Aimer, c’est travailler pour...: or on ne travaille pas pour quelque chose, mais pour quelqu’un. — Tout amour a pour fin la réalisation d’une volonté. — Que ma volonté soit faite ! voilà la formule de l’amour de soi. Que ta volonté soit faite ! voilà la formule de l’amour d’autrui et de la sympathie. Que ta volonté soit faite et non pas la mienne! voilà la formule du dévouement et du sacrifice. — Toutes les inclinations s’adressent donc à des personnes.
Conclusion : deux classes seulement d’inclinations : personnelles, altruistes. — D’après cela, toutes les inclinations se réduisent, comme nous l’avons dit, à deux classes : les inclinations personnelles dont l’ensemble forme l’amour de soi, et les inclinations inter-personnelles, ou sympathiques, dont l’ensemble forme l’amour d’autrui. — Voyons maintenant d’oiïnais-
1. C’est ainsi que les philosophes chrétiens entendent l’amour du bien. Marc- Aurèle pareillement : l’ordre universel auquel il se dévoue n’étant pour lui que la raison et la volonté de l’Ame universelle, qui est son Dieu.
2. On verra plus loin comment l’amour de soi peut être désintéressé.
3. Chez Kant, le respect pour la loi morale n’est autre chose que le respect pour la personne humaine considérée dans sa pure essence.
i. Cf. Aristote, Ethique à Nic-, 1. viii,ch. ii : « Nous ne voulons pas de bien aux choses inanimées. 11 serait ridicule de vouloir du bien au vin; et si on lui veut du bien, c’est qu’il se conserve pour qu’on en fasse usage » On ne peut davantage vouloir du bien à un théorème.
INCLINATIONS
sent et comment se développent chacune de ces classes d’inclinations.
§ II-
Inclinations personnelles. — Leur principe: l’amoiir de l’ètre. — Toutes les inclinations personnelles ne sont que des conséquences de cette inclination générale : l’amour de l’être. — L’amour de son être propre, ou, suivant l’expression de Spinoza, l’effort pour persévérer dans l’être, est le fond même de tout être, en particulier de tout être vivant. Déjà dans la nature inanimée apparaît, sinon cette tendance, du moins un symbole de cette tendance, dans ce qu’on nomme l’inertie. Une pierre se meut : en vertu de l’inertie, s’il n’y a pas d’obstacle, ce mouvement se continuera indéfiniment. — Cette tendance est bien plus visible encore chez l’être vivant. On a justement appelé la vie un effort pour réa^ User un type sous une forme passagère dans un individu, et sous une forme impérissable dans l’espèce. S’agit-il de la vie individuelle, cette tendance donne naissance à une série d’efforts prodigieux et triomphe d’une multitude d’obstacles : pour parvenir à la lumière et à la vie, le frêle brin d’herbe perce le sol; le gland disjoint les rochers. S’agit-il de la conservation de l’espèce, l’effort de la vie n’est pas moindre L
€ La nature, dit Aristote, fait tout pour le mieux : où l’identité de l’être estimpossible, elle supplée par la ressemblance, remplissant sans relâche, de la perpétuité de ses périodes, les vides que la mort ferait dans le temps... La plante est née, il faut qu’elle meure ; mais du moins avant de mourir elle se perpétuera dans une autre elle-même; ainsi, une par l’espèce sinon par le nombre, elle participera, autant qu’il est en elle, de l’éternel et du divin (tva toû àel kcù toD ôeîou p.eT£xtüaiv ip <5'ùvavrai. 3) (De An. II, 4.)
Mais cet effort, chez le végétal, il s’ignore lui-même ; chez l’animal, il prend conscience de soi, de ses luttes, de ses revers et de ses succès, souffrant quand la vie est gênée, heureux quand elle s’épanouit librement. — Chez l’homme enfin, cet amour de l’être, cet effort pour persévérer dans l’être est pleinement conscient de luimême.
1. Comme exemple, on peut citer la plante aquatique appelée vallisnérie. Sa fécondation semble impossible, vu que les fleurs femelles séjournent au fond de l’eau, tandis que les fleurs mâles séjournent à la surface. La nature, par des artifices merveilleux, a triomphé de cet empêchement.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
Il se manifeste alors par cet attachement invincible que nous avons pour la vie, et par l’horreur insurmontable que nous inspire l’idée seule du néant. La mort est justement appelée dans la Bible : € le roi des épouvantements ». « Le soleil ni la mort, dit La Rochefoucauld, ne se peuvent regarder fixement. »
Coinmeiit les inclinations personnelles dériTent de l’amour de l’être. — C’est de cette inclination fondamentale que dérivent toutes les inclinations personnelles. — Suivant quelle loi ? — S’il y a en nous une tendance naturelle à conserver, à maintenir, à développer notre être propre, il s’ensuivra naturellement que toute fonction par laquelle notre être s’entretient et se manifeste, et que toute action ou objet propres à favoriser l’exercice de ces fonctions, et dont l’utilité à cet égard nous est signalée par le plaisir ressenti, deviendront, comme on l’a précédemment expliqué (ch. XXXV, § 1), l’objet d’une inclination particulière. Par exemple, les animaux, qui ont toutes sortes d’organes spéciaux, ont autant de tendances spéciales à exercer ces organes : de là, en partie, chez eux cette étonnante variété d’instincts. C’est ainsi que le castor aime à bâtir, la taupe à fouir, le rat à ronger, etc. De même, chez l’homme, autant de fondions, de facultés, d’organes, autant d’inclinations correspondantes. Si nous acquerrions tout à coup des facultés nouvelles, en même temps se développeraient des tendances nouvelles à exercer ces facultés. L’aveugle n’éprouvait pas le besoin de voir. Ouvrez-lui le sens de la vue : voir devient désormais pour lui un besoin impérieux. — Ce sont donc les fonctions, les pouvoirs divers de notre être qui font la variété des inclinations.
Principe qui en résulte pour classer ces inclinations : distinction des fonctions. — De là un principe tout à la fois très simple et très rigoureux pour classer les inclinations : la classification des inclinations doit être calquée sur la division des fonctions ou des facultés.
Deux ordres de fonctions ; deux ordres d’inclinations: appétits, penchants. — Or notre être se compose de deux parts: le corps et l’âme, la vie matérielle et la vie spirituelle. Donc deux classes d’inclinations personnelles: celles qui regardent le corps ou la vie matérielle, et qu’on nomme proprement appétits ; et celles qui regardent l’ame ou la vie spirituelle, et qu’on nomme proprement inclinations ou penchants.
Subdivision des appétits suivant les fonctions or- S^aniques. — Les appétits ont pour fin de nous solliciter à l’ac-
INCLINATIONS
complissement des fonctions nécessaires à la vie corporelle. Par suite, la subdivision de ces fonctions donnera la subdivision de ces appétits.
A. Aux fonctions de nutrition (digestion, respiration, circula-
tion, sécrétion, assimilation), lesquelles ont pour objet la conservation de l’individu, correspondent : Vappétit du bien-être corporel en général (ayant pour fin l’intégrité, le bon état des organes et des fonctions); V appétit de (ayant pour fin l’entretien des or-
ganes et des fonctions). Le premier de ces appétits permanent : satisfait, il ne nous procure qu’un plaisir médiocre (sentiment de bien-être); contrarié, il nous cause de vives douleurs (douleurs causées par les maladies). Le second est périodique : il peut nous procurer de vifs plaisirs, et des douleurs plus vives encore.
B. Aux fonctions de reproduction correspond Vappétit sexuel.
C. Aux fonctions de relation (comprenant l’ensemble des actes par lesquels l’organisme se met en rapport avec le monde extérieur : locomotion, opérations des cinq sens) correspondent: Vinstinct d'activité phtjsique, ou plutôt du repos et du mouvement alternatifs; et le besoin d'exercer les sens au moyen des objets appropriés (goût pour les aliments savoureux, pour les bonnes odeurs, pour les couleurs vives, pour certains sons, etc).
Tels sont les principaux appétits.
Subdivision des penchants suivant les fonctions spirituelles. — Les penchants spirituels ont pour fin le bien de l’âme, et nous poussent k l’accomplissement des fonctions de la vie morale. Par suite la subdivision de ces fonctions donnera la subdivision de ces penchants.
A. A l’intelligence correspond le besoin d'exercer, de développer l'intelligence, c’est-à-dire l'amour de la connaissance, de la science, de la vérité. « Tous les hommes, dit Aristote, sont naturellement désireux de connaître, et cela indépendamment de l’utilité qui peut résulter de la connaissance. » Comme l’estomac se nourrit d’aliments, l’intelligence se nourrit de vérités. C’est pourquoi, comme on aime la nourriture du corps, on aime la vérité, nourriture de l’esprit.
B. A la sensibilité correspond le besoin d'émotions, le besoin de sentir, le besoin d'aimer. La sensibilité cherche des objets sur lesquels elle puisse se répandre. « Nous aimons à aimer, » dit saint Augustin. Faute d’objets, la sensibilité ressent un malaise analogue à celui qui accompagne l’inaction de l’estomac, ou l’inaction de
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVl.
l’intelligence. A la longue ce malaise peut devenir un véritable supplice. — Tel est le charme de sentir, que nous préférons des émotions douloureuses à l’absence de toute émotion. « Les enfants barbouillent un visage pour se donner l’émotion de la peur. » De là le goût, très répandu à certaines époques, pouiies plaisirs malsains de la mélancolie; de là le charme secret qu’on éprouve à s’abandonner à une juste douleur, et la douceur que l’on trouve jusque dans les larmes, etc.
C. A la volonté se rattachent Vamour de V indépendance et Vamour du pouvoir.
Penchants qui dérivent des précédents. — Aces divers penchants, qui correspondent aux diverses fonctions de l’âme ou du corps, il convient d’en rattacher quelques autres plus généraux, qui dérivent soit de plusieurs de ces penchants secondaires à la fois, soit directement de l’amour de l’être en général.
A. A l’amour de la vie, à l’instinct de la conservation, à l’instinct de la liberté, à l’instinct du pouvoir, tous à la fois, on peut rattacher Vamour de la propriété : car la propriété est une condition de tous ces biens.
B. A l’amour de l’être ou amour de soi en général, on peut rattacher V amour-propre, qui consiste à entretenir en soi une bonne opinion de soi-même et de sa valeur L
De la même source dérive Vamour de l'approbation, de l'estime, de la gloire. L’estime des autres nous confirme dans l’estime que nous avons besoin d’avoir de nous-mêmes. La gloire paraît de plus agrandir notre personnalité. D semble qu’on s’étende soi-même à mesure qu’on étend au loin son nom et son influence.
C. Enfin, à l’amour de l’être ou de soi, à l’amour-propre, pris dans le meilleur sens du mot, on peut rattacher Vamour de sa per-, fection propre, de son excellence, de sa valeur morale. C’est en ce sens que beaucoup de philosophes entendent l’amowr du bien ; ainsi Plotin, dans ce beau passage :
€ Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n’y trouves pas encore la beauté, fais comme l’artiste qui retranche, enlève, polit, épure, jusqu’à ce qu’il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté. Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n’est point droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse de perfection*
1. Voy., sur l’amour-propre et sur ses effets utiles, une bonne étude de Jïaville, Rev. pliil. juin 1881. — C’est de l’amour-propre ainsi entendu qu’il est question dans la fable de la Besace.
INCLINATIONS
ner ta statue, jusqu’à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine lumière, jusqu’à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte pureté. » {Ennéades, 1, iii, 7.)
§ ni
Inclinations altruistes. — Leur principe commun : la sympathie. — Les inclinations intra-personnelles ou altruistes ont toutes pour fondement communia sympathie.
Deux éléments ou deg^rés delà sympathie : répercussion des sentiments. — Dans la sympathie, deux éléments doivent être distingués. — Le premier, le plus visible, qui est reconnu par tous les psychologues, c’est la faculté de ressentir en nous-mêmes un sentiment éprouvé par autrui, et dont nous percevons la manifestation extérieure. Lorsque deux instruments sont d’accord, une note qui est donnée par le premier vibre à l’unisson sur le second. De même, la joie ou la douleur étrangères qui s’expriment devant nous éveillent aussi par sympathie dans notre âme de la joie ou de la douleur. — Et cette sympathie est réciproque. Une âme éprouve ce qu’elle voit éprouver à une autre âme; et celle-ci, à son tour, sympathisant avec ce sentiment qu’elle a fait naître, reçoit le contre-coup de son propre effet. Pareillement deux échos opposés se renvoient indéfiniment un même son, deux glaces opposées une même image.
Elle existe chez les animaux. — L’âme humaine n’est pas seule susceptible d’être émue de la sorte par les émotions étrangères. Les animaux sont aussi, en ce sens, susceptibles de sympathie.
« Les agneaux au printemps nous montrent que la gaieté de l’un cause la gaieté de ceux qui sont près de lui. Si l’un gambade, d’autres gambadent aussi. Parmi les chevaux, l’excitation agréable se propage, comme on le voit dans toutes les chasses à courre. Une meute de chiens aussi se met tout entière â aboyer quand l’un d’eux donne de la voix. Le matin, au premier caquet des canards, qui est un signe de satisfaction, tous continuent en chœur : un canard donne l’exemple, les autres l’imitent. Dans un vol de freux, les croassements éclatent en mille voix, puis s’éteignent peu à peu, puis tout à coup s’étendent sympathiquement; i en est de même des cris des perroquets et des perruches. » (Spencer, Princ. de Psych.^ 11, 588.)
2® SiihstUiition des moi. — C’est là le premier degré et le plus bas de la sympathie. Mais la sympathie n’est complète et ne mérite vraiment ce nom de sympathie, avec l’acception désintéres-
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
sée qui s’y attache d’ordinaire, que si, en même temps qu’une émotion étrangère se réfléchit dans une conscience et prend la place des sentiments personnels qui l’occupaient, le moi étranger se réfléchit aussi dans cette conscience, et prend la place du moi personnel qui l’occupait. Sympathiser avec quelqu’un, dans le sens plein du mot, c’est sympathiser d’abord avec ses sentiments, mais c’est aussi et surtout sympathiser avec son moi. — Il faut mettre en relief l’importance de ce second élément de la sympathie.
Exemples. — Dans les exemples empruntés aux animaux, qu’on vient de rapporter, il est clair que le premier élément existe seul. Quand le caquet joyeux d’un canard met en joie tous ses camarades, chacun d’euxest joyeux pour son propre compte, sans songer à autrui. Par suite, le sentiment éprouvé est tout personnel, quoique ayant pour occasion un sentiment étranger. Ce cas est analogue à celui du bâillement sympathique. Chacun bâille pour soi et ne croit point bâiller le bâillement d’autrui. De même, on sait qu’au théâtre, et en général dans une foule, les sentiments sont plus prompts, plus énergiques parce qu’ils sont excités et multipliés par sympathie. Mais au théâtre, bien que chacun gagne quelque chose â l’émotion de son voisin, nul ne s’imagine ressentir l’émotion de son voisin. Nul ne perd de vue son propre moi.
Dans d’autres cas, au contraire, nous perdons de vue notre propre moi, nous nous identifions avec un moi étranger ; et alors les sentiments dont nous sommes agités par sympathie ne nous semblent plus être les nôtres, mais les siens. Ce n’est plus en nous-mêmes, c’est en autrui que nous croyons vivre et sentir. Par exemple, au théâtre, en même temps que nous sympathisons avec les sentiments des spectateurs, nous sympathisons avec les personnages qui sont sur la scène. Mais il s’en faut bien que la sympathie soit identique dans les deux cas. Dans le premier, il y a simplement contagion d'émotion; dans le second, il y a en plus, par moments du moins, oubli du moi personnel, projection de notre être propre en autrui, substitution de personnalité : ainsi se réalise dans l’illusion de la sympathie une sorte de transmigration des âmes ou de métempsycose idéale — A plus forte raison, l’acteur qui joue ces personnages, ou le poète qui a créé ces personnages, doit-il, par instants, s’oublier complètement lui-même, et vivre de leur vie. — De même façon, dans la vie réelle, en mille occasions, la sympathie produit des effets du même genre. « Quand vous toussez, disait à sa fille M*”® de Sévigné, j’ai mal à votre poitrine. »
INCLINATIONS
Effets distincts de ces deux sortes de sympathies.
— Ces deux sortes de sympathies, comme elles sont distinctes par leur nature, sont distinctes aussi par leurs conséquences. La première a pour effet la répétition d’un même sentiment en des consciences distinctes. Elle produit donc seulement Vunisson des consciences, sans effacer leur distinction. La seconde a pour effet ^rinci^BlV identification idéale de consciences distinctes : elle produit Vunité.
Par suite aussi, la première laissant chaque conscience dans son for intérieur, n’engendre pas l’unité de tendance, d’effort, de volonté. Chacun demeurant en soi, ne veut que pour soi et ne travaille que pour soi. Les volatiles dont on parlait plus haut, quoique capables, en ce sens, de sympathiser, ne sont-ils pas de parfaits égoïstes ? Au contraire, la sympathie, qui fond plusieurs moi en un seul, a pour conséquence nécessaire la conspiration des efforts et des volontés.
De là naissent la bienveillance et la bienfaisance. Par exemple, quand je suis spectateur d’une souffrance, bon gré, mal gré, un écho de cette souffrance s’éveille en moi. Mais supposons que la personne même qui éprouve cette souffrance me soit antipathique : si la raison et le devoir ne se font ici entendre à propos, je saurai mauvais gré à cet importun de venir me troubler par le spectacle de sa souffrance; je serai tenté de lui dire : Garde ta souffrance pour toi, et me laisse en paix! — Au contraire, si je sympathise avec la personne même, et non pas seulement avec sa souffrance, alors je sympathise aussi avec son désir, son effort pour l’écarter ; alors je lui veux du bien (bienveillance), et lui fais du bien (bienfaisance), comme elle s’en veut et s’en fait, autant qu’elle peut, à ellemême. — De la sympathie pleine et entière dérivent ainsi l’amour et la charité. L’homme vraiment sympathique, l’homme bon, l’homme charitable, c’est celui dont le moi propre, au lieu d’accaparer à 1 ui seul toute laconscience, est toujours prêt, au contraire, à céder cette place si chère à l’idée d’un moi étranger. On peut poser en fait que dans l’âme d’un saint Vincent de Paul l’idée du moi n’est présente qu’un petit nombre d’heures par jour.
§ IV
Explication du premiei* deg^i*é de la sympathie. —
Comment expliquer la sympathie; tout d’abord, la sympathie du premier degré?
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
Explication de Spencer. — M. Spencer en propose une explication applicable au moins à beaucoup de cas. La sympathie suppose, d’après lui, la vie en commun, l’exposition à des influences communes, et le jeu de l’association des idées.
« Les membres d’un troupeau simultanément alarmés par quelque péril produisent simultanément les mouvements et les sons qui accompagnent l’alarme. Dans la suite, grâce à l’association du sentiment de la crainte avec ces effets extérieurs, les membres alarmés d’un troupeau, vus et entenjdus parles autres, excitent chez ceux-ci l’émotion qu’ils manifestent... Tout le temps que durent les relations des parents et des petits, ils sont exposés à des causes communes de plaisir et de peine. Par suite, il arrivera d’ordinaire que, par exemple, les signes de satisfaction qui suivent la trouvaille d’une nourriture abondante seront manifestés par les parents et par les jeunes... Nous trouvons là les conditions requises pour que des sympathies particulières puissent prendre naissance. » {Princ. de psych.^ Il, 587, 593.)
Elle est trop particulière. — Explication générale. —
Mais cette explication n’est pas assez générale. Que telles soient nécessairement les origines de toute sympathie animale, la chose est possible. Mais entre hommes, pour qu’elle naisse, il suffit qu’un homme, sans avoir jamais participé aux sentiments d’un autre homme, et sans se sentir lui-même exposé à la cause du sentiment actuellement manifesté devant lui, sans même soupçonner celte cause, connaisse seulement, pour l’avoir lui -même antérieurement éprouvé, le sentimentqui se manifeste. Dès lors, en effet, en vertu de V association des idéeSy l’expression externe du sentiment éveille l’idée du sentiment, et l’idée du sentiment éveille le sentiment luimême L La sympathie, ou communication des sentiments^ peut donc s’expliquer comme s’explique la communication des idées par la parole. D’une part les sensibilités, d’autre parties intelligences, sont mises d’accord, de la même façon, l’influence du signe.
Rôle de riBitelligeuce. — De là résulte l’importance de y intelligence comme condition de la sympathie. Elle est nécessaire pour démêler, interpréter les signes, se représenter ce qu’ils impliquent à l’intérieur ou à l’extérieur des êtres vivants. C’est pourquoi le défaut de sympathie provient souvent du défaut d’intelligence®.
1. Ou plutôt, puisque le souvenir ou l’idée d’un état de Tàme n’est que cet état même à l’état naissant (ch .xni, g 2), l’idée du sentiment éveillée parle signe c’est déjà ce sentiment même.
2. Cette observation s’applique même aux animaux. Une perruche domestique est incapable d’être affectée par la joie ou la tristesse silencieuse de son maître. Blais le» chiens, capables comme ils le sont de percevoir des marques plus com-
INCLINATIONS
Rôle de rimaii^ination. — Ce n’est pas seulement de la perspicacité et de l’intelligence, c’est de V imagination que dépend souvent la sympathie.
« Il est probable, dit D. Stewart, que la froideur apparente et l’espèce d’égoïsme qu’on observe dans beaucoup d’hommes tiennent en grande partie à un défaut d’attention et d’imagination. Lorsque le malheur nous atteint, ou même lorsqu’il atteint nos proches, ni l’une ni l’autre de ces facultés n’est nécessaire pour nous faire connaître notre situation; et, en conséquence, nous ne manquons pas d’éprouver les émotions qui en dépendent. Mais il faut être doué de l’une et de l’autre à un degré qui n’est pas commun, pour comprendre pleinement la situation d’un autre, ou pour se faire une idée des maux qui existent dans le monde. Si donc nous sentons vivement nos propres maux et faiblement ceux d’autrui, cela tient en grande partie à ce que, dans le premier cas, les faits qui provoquent notre sensibilité nous sont bien plus immédiatement et complètement connus que dans le seconde >
EiLplicatioii de la sympathie du second degré. —
Comment expliquer maintenant la sympathie du second degré? Schopenhauer, qui fonde toute la morale sur le sentiment de la sympathie, voit bien la difficulté d’en rendre compte.
« Quand nous éprouvons de la sympathie, c’est dans la perso7ine du patient, non dans la nôtre, que nous ressentons la souffrance, de façon à en être émus. Nous pâtissons avec lui, donc en lui. î (Fond, de la morale, trad. fr., 121.) « En ces moments-là, cette ligne de démarcation qui sépare l’être de l’être, nous la voyons s’effacer; le moi jusqu’à un certain point devient le non-moi. d {Ibid., 118.)
Explication métapbysîque de Schopenhauer : unité fondamentale des personnes. — Ce phénomène, ajoute Schopenhauer, est un mystère dont l’expérience ne saurait découvrir les causes. La métaphysique seule le peut. Cette explication
plexes et moins apparentes de sentiment, sont affectés sympathiquement par des manifestations silencieuses de joie et de tristesse (attitude, expression de la physionomie, sourire, etc.) chez les hommes auxquels ils sont attachés.
1. « Cela explique en partie, ajoute D. Stewart, le grand effet que produit la représentation de malheurs feints sur des personnes assez peu sensibles d’ailleurs pour des malheurs réels. D’ordinaire, dans un roman ou dans une tragédie, le tableau est achevé; il n’y manque aucune partie essentielle; nous sommes témoins, non seulement des circonstances qui causent l’angoisse des personnages, mais de l’impression qu’elles font sur eux, des sentiments que chacun éprouve en conséquence de sa situation. Au contraire, dans les événements réels de la vie, nous ne voyons le plus souvent que des scènes détachées de la tragédie, et l’impression en est faible, à moins que l’imagination n’achève elle-même de tracer les caractères, et ne complète les incidents. » — Phil. de l’Esp. hum., trad. Peisse, t. 1, 379-381.
RABIER. — Psych.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
métaphysique c’est, d’après lui, l’unité fondamentale des personnes morales. Schopenhauer écrit sur ce sujet des pages admirables, dont voici quelques extraits :
« Pour l’égoïste, entre le moi qui a pour limites celles de sa propre personne, et le non-moi qui enveloppe le reste de l’univers, il y a un abime Pour l’homme bon, cette différence est à chaque instant supprimée... Or cette dernière façon de concevoir le rapport entre mon moi et celui d’autrui est-elle erronée? Ou bien l’erreur ne serait-elle pas plutôt dans l’idée contraire, dans celle qui sert de règle à l’égoïste et au méchant?
« La manière de voir de l’égoïste est parfaitement juste dans le domaine empirique (dans le domaine des apparences phénoménales, de l’espace et du temps)... En cette partie de nous-mêmes, qui tombe sous notre connaissance, assurément chacun diffère nettement des autres; mais il ne s’ensuit pas qu’il en soit de même pour cette grande et essentielle partie, qui demeure pour nous voilée et inconnue. Pour celle-là, il est du moins possible qu’elle soit en nous tous comme un fond unique et identique. » — (Suit un essai de démonstration tiré de la subjectivité des formes d’espace et de temps, principes de toute distinction et de toute pluralité.)
« Ainsi l’individuation est une pure apparence. Mon être intérieur, véritable, est aussi bien au fond de tout ce qui vit. Cette vérité, le sanscrit en a donné la formule définitive : « Tat twam asi » (tu es cela) ; elle éclate aux yeux sous la forme de la sympathie, principe de toute vertu véritable, c’est-à-dire désintéressée, et trouve sa traduction réelle dans toute action bonne. C’est cette vérité, en fin de compte, que nous invoquons quand nous faisons appel à la douceur, à la charité, quand nous demandons grâce plutôt que justice ; car alors nous ramenons notre auditeur à ce point de vue d’où tous les êtres apparaissent fondus en un seul.. .
« Selon que l’une de ces deux pensées (celle de l’unité essentielle ou celle de la distinction essentielle) prévaut en nous, c’est la OtXta d’Empédocle, ouïe Nêlxoç qui règne entre l’être et l’être L Mais celui qu’anime le Wekoç, s’il pouvait par un effort de sa haine pénétrer jusque dans le plus détesté de ses adversaires, et là parvenir jusqu’au dernier fond, alors il serait bien étonné : ce qu’il y découvrirait c’est lui-même ; « Tu es cela^ !...
« Celui qui va à la mort pour la patrie est délivré de l’illusion, et ne borne plus son être aux limites de sa personne : il l’étend, cet être, y embrasse tous ceux de son pays en qui il va continuer de vivre, et même les générations futures pour qui il fait ce qu’il fait. Ainsi la mort pour lui n’est que comme le clignement des yeux, qui n’interrompt pas la vision...
1, L’Amitié et la Haine, deux principes dont la lutte fait, selon Empédocle, l’existence du monde.
2. Ceci rappelle l’éloquente apostrophe de Victor Hugo : « Insensé, qui croyais que je ne suis pas toi 1 »
INCLINATIONS
f II n’est pas de bienfait pur et désintéressé, c’est-à-dire dont l’auteur s’inspire de la seule pensée de la détresse où est autrui, qui, examiné à fond, n’apparaisse comme un acte vraiment mystérieux, une sorte de mystique mise en pratique, car elle a son principe dans cette vérité même, l’unité de l’humanité, qui fait le fond de toute mystique : et toute autre explication serai une erreur... Voilà pourquoi j’ai appelé la sympathie le grand mystère de l’Ethique ^ » {Ibid. y 182-192.)
IVécessité d’une explication empirique. — Il y a de la
beauté dans ces considérations et, sans doute aussi, de la vérité. Si la distinction entre les personnes était, au fond, aussi absolue qu’elle le paraît, il serait difficile de comprendre que le plus grand, le plus profond bonheur pour l’homme soit de s’unir, de s’identifier par la sympathie et l’amour avec ce qui n’est pas soi. Il serait malaisé aussi de s’expliquer comment la loi morale dont le précepte suprême est la charité qui nous ordonne de considérer autrui comme un autre nous-même, nous assigne un idéal en contradiction avec notre nature essentielle. — Mais, même en adoptant, dans une certaine mesure, les vues de Schopenhauer, il semble que cette explication métaphysique ne saurait dispenser d’une explication empirique de la sympathie. Car, dire que la sympathie exprime l’unité fondamentale des êtres, ce n’est pas faire voir par quel moyen cette sympathie se réalise en fait dans les consciences particulières.
Comment se fait dans la conscience la substitution d’un moi étranger au moi personnel. — La sympathie, telle que nous l’entendons ici, a pour point de départ \dL substitution dans notre propre conscience de l’idée d’un moi étranger à l’idée de notre propre moi. Or ce qu’on a dit ailleurs (chap. xxx, § 1) au sujet de l’idée du moi nous prépare à comprendre cette substitution. Nous avons vu que l’idée du moi n’est point, comme quelques-uns le croient, un accompagnement nécessaire, constant, uniforme, de tous les faits de conscience. Elle a ses obscurcissements, ses intermittences. Elle s’affaiblit ou disparaît momentanément quand l’esprit, fortement occupé par un objet quelconque, est mis par lui, comme on dit, hors de soi. — De plus, l’objet n’a pas besoin d’être réel; il peut être simplement imaginaire. La rêverie, le rêve surtout, en offrent des exemples frappants. Dans le rêve, nous imaginons des histoires extraordinaires : or il nous semble que nous en
1. Dans son beau Uwe sur Xsl Philosophie de la Liberté, un profond métaphysicien, M. Secrétan, présente des considérations du même genre, Voy. surtout vol. U, ch. IX. — Cf. P. Janet, la Morale, 591-595.
PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVI
sommes les acteurs; nous imaginons les personnages les plus divers : or il nous semble que c’est nous qui sommes ces personnages. Après les avoir conçus, nous leur prêtons notre propre moi, qui les anime et les fait vivre.
C’est un jeu analogue d’imagination qui produit la sympathie. Pour qu’il se réalise, la condition c’est qu’on se représente avec force, non seulement l’émotion éprouvée par la personne avec laquelle on sympathise, mais aussi son désir, sa volonté, son caractère, etc.; en un mot, tout ce qui constitue son moi. Dès que l’idée d’un moi étranger a pénétré ainsi dans notre conscience, elle peut momentanément devenir exclusive de l’idée de notre propre moi. Pour un moment, nous sommes donc devenus une autre personne; et, par suite, c’est pour cette personne que sont utilisés l’intérêt, la bienveillance, l’amour que nous avons toujours en réserve pour notre propre moi ^
On vient de voir comment la sympathie, — lorsque, dépassant la simple répercussion des sentiments d’une conscience dans une conscience étrangère, elle va jusqu’à l’identification des personnes, — mène nécessairement à la bienveillance, à la bienfaû sance, à Vamour, au dévouement. Ce sont là comme les degrés de la sympathie.
Inclinations particulières fondées sur la sympa* thie. — En se plaçant à un autre point de vue, on distinguera dans la sympathie diverses formes ou espèces, suivant les objets.
A. Affections de famille. — La sympathie fait le fond des affections de famille. C’est là qu’elle trouve d’abord l’occasion de se manifester. C’est là aussi qu’elle est la plus facile. Nulle part, en effet, les moi ne se connaissent davantage et ne peuvent par suite se substituer plus aisément les uns aux autres.
Il s’en faut de beaucoup d’ailleurs que la sympathie soit l’unique origine des sentiments de famille. Il s’y mêle une q*uantité de sen-
1. Schopenhauer lui-même, bien qu’il conteste la possibilité d’une explication empirique, nous fournit en bref tous les éléments de cette explication lorsqu’il dit <p. 188) : « Comment autrui peut-il devenir la fin dernière de mon acte, comme je le suis moi-même en toute autre circonstance ? Il faut que par un moyen quelconque je me sois identifié à autrui. Mais je ne peux me glisser dans la peau d’autrui; le seul moyen auquel je puisse recourir, c’est donc d’utiliser la connaissance que j’ai de cet autrui, la représentation que je me fais de lui dans ma tête, afin de m’identifier à lui, assez pour traiter dans ma conduite cette différence comme si elle n’existait pas. t
INCLINATIONS
timents d’origine diverse. Signalons seulement le premier de tous, à savoir : le besoin d'être et de vivre ensemble, engendré par le fait même et l’habitude d’être et de vivre ensemble.
B. Patriotisme. — Au-dessus des sentiments de famille vient le patriotisme. Il y entre un nombre plus grand encore d’éléments composants. Mais le fond du patriotisme, c’est encore la sympathie. Toutes les conditions du patriotisme, communauté de territoire, de langue, de race, de religion, de souvenirs historiques, d’espérances, etc. , ne vont, en effet, qu’à établir cette communauté de volonté, de désir, d’âme, de conscience, d’où naît ce qu’on peut appeler l’âme de la patrie. L’âme de la patrie, ce sont les âmes mêmes de tous les citoyens, unies et confondues, par la sympathie, dans les mêmes pensées, les mêmes sentiments, les mêmes volontés.
C. Amour et amitié. — Parmi les affections sympathiques qui s’adressent à nos semblables, il faut mentionner les affections dites électives ou de choix : l’amour proprement dit et l’amitié. L’amour réalise, plus qu’aucune autre affection peut-être, l’idéal de la sympathie L Mais, s’il faut en croire Montaigne, l’identification des personnes est aussi réalisée, à un haut degré, dans l’amitié.
« Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité. En Tamitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent Tune en l’autre d’un mélange si universel, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la cousture qui les a jointes... Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni mille; c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui ayant saisi toute sa volonté l’amena se plonger et se perdre en la mienne, qui ayant saisi toute ma volonté l’amena se plonger et se perdre en la sienne, d’une faim, d’une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût sien ou mien... Nos âmes ont charrié si uniment ensemble; elles se sont considérées d’une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusqu’au fin fond des entrailles l’une de l’autre, que non seulement je connaissais la sienne comme la
1. C’est dans l’amour proprement dit que l’abdication du moi personnel est la plus complète; et voilà pourquoi, selon la remarque profonde d’un poète, un grand imour est mêlé de crainte •
Comme la vie tremble devant la mort,
Ainsi un cœur tremble devant l’amour,
Comme s’il avait devant lui la menace de la mort :
Car où l’amour s’éveille.
Meurt le moi, ce sombre despote.
Dsclielaleddin, cité d’après Hégel, par M. Fouillée, la Lib. et le Dét.y 329.
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mienne, mais que je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu’à moi. d {Essaü, I, xxvii.)
Z). E. li’amoui* de Dieu et le sentiment de la natuee sont aussi faits de sympathie. — Restent l’amour de Dieu, et le sentiment de la nature. Au premier abord, ces deux sentiments paraissent impossibles ou, du moins, ne semblent pas pouvoir se rattacher à la sympathie, car la sympathie suppose communauté de nature. Or quoi de commun entre l’homme et Dieu d’une part, entre l’homme et la nature de l’autre? Ce n’est pourtant qu’une communauté de nature, réelle ou imaginaire, qui peut expliquer ces sentiments.
Tout d’abord, nous ne pouvons aimer Dieu qu’en attribuant à Dieu la personnalité, la conscience, l’amour, la volonté: aimer Dieu, c’est sympathiser avec son amour, avec sa volonté; c’est prendre pour fin les fins mêmes de Dieu, c’est collaborer avec lui ; c’est vouloir, en un mot, que sa volonté soit faite. — Le sentiment appelé adoration, qui s’adresse surtout aux perfections métaphysiques de Dieu, à son immensité, à son éternité, etc., qui, par suite, peut s’adresser à un Dieu impersonnel, n’est pas, à proprement parler, de l’amour, puisqu’il est fait de quiétude et qu’il n’enveloppe pas de tendance^ : c’est simplement de la contemplation ou de l’extase.
Pareillement, c’est l’analogie que nous saisissons ou que nous imaginons entre la nature et nous qui peut expliquer le sentiment de la nature. Dans la nature animée, il y a des désirs, des tendances, des joies et des souffrances ; il y a la vie, il y a la mort. Dans la nature inanimée, il y a des imitations, des images de toutes ces choses. Le vent parfois semble gémir; la fuite des flots ressemble à la fuite des jours, etc.
Chanue papticiilier de la sympathie pour la nature.
— Mais pourquoi, dira-t-on, ne pas borner notre sympathie à nos semblables? Pourquoi l’étendre à cette vie inférieure et plus simple? Quel est donc le charme particulier de la nature, qui nous invite à l’aimer ? — C’est justement que la vie y est plus simple, plus calme, moins agitée, moins atfairée, plus naturelle que la nôtre. Nous sommes las parfois de nous-mêmes et des autres, de nos arts, de nos sciences, de notre industrie, de notre civilisation, de notre
1. On dira peut-être qn’on tend, dans l’adoration, à s'unir à Dieu. En ce cas, ce sentiment, analogue à l’amour du vrai ou du beau, ferait partie de l’amour de soi.
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luxe, de nos passions, de nos conflits, etc. C’est pourquoi nous nous plaisons à nous délasser de nous-mêmes dans la nature. Nous qui avons tant vécu, nous y retrouvons « l’aimable simplicité du monde naissant». Notre âme, en s’identifiant avec elle par la sympathie, s’y rajeunit, s’y simplifie ; et, par là, s’y rafraîchit et s’y repose. Notre âme se fait nature, et la nature en retour communique à l’âme sa sérénité. Elle apaise nos ressentiments, elle calme nos passions, elle endort nos souffrances ; — heureux si, ne nous retenant pas trop longtemps sous le charme, elle n’énerve pas notre activité et ne nous détache pas des devoirs et des luttes de la vie* !