‹ Leçons de philosophieChapitre 92 sur 130 · OU ESTHÉTIQUE · texte numérisé non relu

OU ESTHÉTIQUE

En toutes choses on peut aimer le bien : amour du bien. — Toutes les inclinations, soit personnelles, soit sympathiques, ont pour objet naturel un certain bien que la nature demande et que nous souhaitons soit pour nous-mêmes, soit pour autrui. Le bien, c’est l’être, et tout ce qui le maintient, le développe, le réalise : par exemple, le bien, c’est la vie physique et tout ce qui est utile à la vie physique, comme la santé, la propriété, etc.; le bien, c’est aussi la vie morale et tout ce qui est utile à la vie morale, comme l’activité, la liberté, la connaissance, la vertu, etc. Tous ces biens, nous pouvons les souhaiter pour' nous-mêmes, nous pouvons aussi, grâce à la sympathie qui nous identifie avec autrui, les souhaiter joowr autrui. — Toutes nos inclinations peuvent donc s’appeler du nom commun d’amour du bien.

En toutes choses on peut aimer le plaisir : amour du plaisir. — Mais une inclination quelconque, dès qu’elle est satisfaite, nous procure du plaisir. Il y a du plaisir à satisfaire son appétit, à amasser des richesses, à exercer la vertu, à se rendre utile à un ami, etc. Le plaisir est ainsi attaché par la nature à la satisfaction des inclinations ; il est l’effet et l’indice du bien; il en est l’accompagnement et le reflet dans la conscience : par suite il est aussi un stimulant au bien. Mais, quoique bon et utile par le bien

1. Nul n’a mieux compris et exprimé, ce nous semble, la véritable origine du sentiment de la nature que M. Taine, dans un chapitre de Essai sur les Fables ie La Fontaine.

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dont il témoigne, et par le bien qu’il peut produire, en lui-même il n’est pas le bien.

Si donc nous suivions le vœu de la nature, nous ne songerions jamais au plaisir, nous songerions toujours au bien, et goûterion:' seulement le plaisir chemin faisant, comme on cueille une fleur le long de la route, sans nous y arrêter, sans en faire le but même de notre action; car le plaisir lui- même ne saurait nous tenir lieu du bien: il n’en a pas la plénitude et la substance; il est vide; il ne peut alimenter ni le corps ni l’âme ; il ne peut satisfaire leurs vrais besoins. Le plaisir est au bien ce que le parfum est aux fruits : quelque chose qui plaît, mais ne nourrit point.

Mais toute chose se déprave et s’altère en nous ; et il arrive que le plaisir, au lieu de réfléchir notre inclination sur le bien qui en est la source, retient à soi, et accapare pour soi, l’inclination. Nous préférons alors le signe à la chose signifiée, l’effet à la cause, l’apparence du bien au bien réel : nous lâchons la proie pour l’ombre.

Exemples. — Par exemple, au lieu de manger pour satisfaire le besoin d’aliment, et V appétit qui se mesure sur ce besoin, le gourmand mange bien au delà de ce besoin et de cet appétit, pour le plaisir de manger. De plus, il fixe son attention sur ce plaisir, il le prévoit, il s’y arrête, il le savoure ; il mange seul pour n’en pas être distrait ; il ferme les yeux en mangeant pour s’y absorber. Pareillement l’avare, au lieu d’amasser des biens pour satisfaire aux divers besoins de l’existence, amasse pour le plaisir d’amasser. — Il y a une manière analogue d’aimer le beau, le vrai, la vertu, ses amis, ses enfants, sa patrie. Dieu même, à savoir : en cherchant dans tous ces objets, non pas le bien même, mais le plaisir qu’on en peut retirer.

L’amour du bien ou du plaisir résument toutes les inclinations. — En résumé donc, dans tout ce qu’on aime, on peut chercher quelque bien réel pour soi ou pour autrui; dans tout ce qu’on aime, on peut chercher uniquement son propre plaisir.

L’amour du bien ou l’amour du plaisir résument donc, suivant les cas, toutes nos inclinations.

Caractère de l’amour du bien: désintéressement. —

L’amour du bien est désintéressé. Il l’est d’abord manifestement

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et en tout sens, dans les cas où c’est le bien d'autrui qui nous préoccupe et la sympathie qui nous fait agir.

Car, dans le fait de la sympathie qui identifie deux moi différents, ce n’est pas le moi étranger qui devient notre propre moi, c’est notre propre moi qui s’absorbe et, comme dit Montaigne, «se plonge et se perd » dans le moi d’autrui. Comment donc y aurait-il trace d’intérêt et d’égoïsme là où le moi même s’est évanoui ?

Ce caractère existe quand on cherche son bien personnel : oubli de soi. — Mais, comme l’ont remarqué Reid, Jouffroy, Garnier, et avant eux D. Hume, on peut dire, en un sens, que l’amour du bien, alors même qu’il a pour objet notre propre bien, alors même qu’il fait partie de l’amour de soi, n’en est pas moins naturellement désintéressé. En effet, il est bien vrai, comme on l’a expliqué, que le moi est, dans ce cas, la vraie fin, la fin réelle de l’inclination, car c’est seulement par rapport à lui que la chose cherchée est un bien ; et même, la chose cherchée c’est en réalité un état, une manière d’être du moi lui-même : par exemple, la satisfaction de l’appétit, la possession, la connaissance, la vertu, etc. — Mais, d’autre part, il n’en est pas moins vrai de dire que, dans cette recherche même, qui a en définitive le moi pour objet, le moi s'oublie lui-même ; que la chose cherchée se détache du moi et s'objective en apparence : tellement, que c’est la réflexion seule qui peut nous faire reconnaître que, dans tous ces cas, le véritable et dernier objet de notre inclination c’est le moi lui-même. L’amour de la chasse fait évidemment partie de l’amour de soi. Mais on surprendrait le chasseur acharné à la poursuite du gibier, en lui faisant remarquer, chose vraie cependant, que ce qu’il poursuit si ardemment c’est sa satisfaction personnelle. Pareillement on surprendrait le savant, l’artiste, en les forçant de reconnaître que le vrai et le beau, n’ayant pas même de réalité objective indépendamment des facultés dans lesquelles ils se réalisent, l’objet réel de leur inclination c’est un état de leurs facultés.

11 y a alors intérêt en réalité, désintéressement d’intention. — Donc, si, dans tous ces cas, l’amour du bien c’est, au fond, et en réalité, l’amour de son bien ou de soi, — en apparence et en intention, c’est l’amour de quelque chose d’objectif. L’amour du bien personnel est donc intéressé de fait; mais c’est sans réflexion, sans parti pris, sans calcul, c’est même sans conscience; et, par conséquent, il est désintéressé d'intention. Or, comme en morale il n’y a que l’intention qui compte, on peut dire,

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que, s’il est entaché d’intérêt au point de vue métaphysique ou absolu, il n’en est pas moins pur moralement.

C’est pourquoi il peut y avoir de la grandeur, de la dignité dans les affections de cet ordre : c’est pourquoi il est noble et beau d’aimer la gloire, la liberté, la vérité, la perfection morale, etc. C’est pourquoi D. Hume a pu dire avec fondement : « Il se peut faire qu’un homme ne soit pas plus égoïste lorsqu’il se propose sa propre gloire, que lorsqu’il se propose le bonheur d’un amiC » (Cité par Garnier, Fac. de l'âmey I, 116.)

Caractère de Famour du plaisir : intérêt. — Au contraire, l’amour du plaisir est toujours et nécessairement intéressé. Car le plaisir ne se prête pas à cette illusion qui objective les autres biens, comme la connaissance, la vertu, en les détachant de l’idée du moi. L’idée du plaisir est inséparable de Vidée du moi; songer au plaisir c’est toujours songer à son plaisir, c’est songer à soi. L’inclination, qui, dans l’amour du bien, même personnel, paraît orientée vers un but objectif, se réfléchit ici sciemment sur le moi lui-même. C’e^t pourquoi elle a toujours et nécessairement un caractère intéressé. — Aussi peut-on faire cas d’un homme qui cherche son bien dans le pouvoir, dans la gloire, dans la science, etc. On tient pour une âme basse celui qui n’y cherche que son plaisir.

§ III

Amour du jeu, intermédiaire entre les précédents.

— Entre l’amour du bien et l’amour du plaisir se place l’amour du jeu; ou, en d’autres termes, entre l’activité désintéressée et l’activité intéressée se place l’activité esthétique qui participe à la fois des deux précédentes.

But de Factivité esthétique : jouir d’elle-mème. —

Quand un être a satisfait à ses divers besoins, quand il a atteint toutes ses fins utiles et qu’il est momentanément libre à cet égard, s’il a d’ailleurs en réserve un surcroît d’énergie qui ne s’est pas dépensée dans la poursuite de l’utile, cet être se plaît à jouer. Ainsi quand il a mis ordre à sa subsistance, l’oiseau chante : « et ce n’est point, dit Schiller, le cri du désir qui se fait entendre dans le chant

1, Dans tous ces cas, dit D. Hume, la passion fixe immédiatement sa vue sur un objet et non sur le plaisir personnel {de la Bienveillance). — C’est donc le cas d’appliquer ici une distinction célèbre et de dire que tout dépend de la direction d’intention.

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mélodieux de l’oiseau. » Les chiens et les chats simulent par des jeux lâchasse et les combats. Les enfants ont leurs jeux, qui simulent les actions des hommes; le sauvage a ses jeux; l’homme fait et cultivé a ses jeux. Le plus noble de ces jeux, sur lequel nous insisterons ailleurs, c’est celui qu’on appelle l’art L (Ch. xlvi.)

Or quel est le caractère de cette activité de jeu ? — Elle ne se propose pas une fin ou un bien utile et nécessaire. Elle se propose seulement de jouir d’elle-même, de se sentir elle-même : et voilà pourquoi elle est justement nommée activité esthétique (c’est-à-dire qui se sent elle-même et jouit d’elle-même). — Par là donc l’amour du jeu se distingue de l’amour du bien et se rapproche de l’amour du plaisir, puisqu’il a lui-même pour fin une certaine espèce de plaisir.

Intéressée d’intention, elle devient désintéressée de fait : oubli de soi, condition du jeu. — Mais si la recherche du plaisir est le point de départ de cette activité, bientôt cette activité, se piquant au jeu, comme on dit, fait du jeu une affaire sérieuse, prête à l’objet simulé qu’elle s’est donné une valeur réelle, s’y attache comme elle s’attacherait à un bien véritable, et dès lors, s’oubliant elle-même, et trouvant le plaisir sans se préoccuper du plaisir, elle devient désintéressée de fait. — Bien plus, ce désintéressement est la condition même de l’agrément du jeu. Car îe jeu n’est agréable que lorsqu’il devient animé, c’est-à-dire lorsque l’objet du jeu prend une importance quasi égale à celle d’un bien réel. — Ainsi l’activité de jeu, quoique mise en action par un motif intéressé, finit par devenir désintéressée, et n’atteint qu’à cette condition le but même qu’elle poursuit.

Exemples. — Ces deux moments sont bien visibles dans tous les jeux. Des enfants entament une partie de barres : c’est pour se procurer du plaisir. Mais, une fois la partie engagée, aucun d’eux songe-t-il à soi et à son plaisir? L’affaire est devenue trop sérieuse : gagner la partie, voilà l’unique objectif. Cependant ils s’amusent, mais sans avoir le temps d’y penser. — De même, quand on va au théâtre, e^e^X pour son plaisir. Mais, une fois au théâtre, il faut, pour goûter du plaisir, s’oublier soi-même ; il faut être pris par le drame qui se joue, il faut s’identifier avec les personnages, etc. — Comme le jeu du théâtre, tout jeu en général y\X éCillusion. C’est-à-dire, en

1. Par exemple, au théâtre, l’imagination, la sympathie, et nombre de passions qui n’ont que rarement l’occasion de s’exercer sur des objets réels, jouent er s’exerçant sur des objets simulés.

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d’autres termes, que les objets des jeux doivent être traités comme des objets réels, et que l’activité de jeu doit imiter V activité sérieuse qui poursuit des biens réels, c’est-à-dire être dégagée comme elle de l’idée du moi, de l’idée du plaisir; en un mot, être désintéressée.

— Aussi voit-on que l’être réellement intéressé et égoïste ne joue pas. Il ne sait pas jouer, parce qu’il ne sait pas faire un seul instant abstraction de son moi et de son plaisir.

Résumé. — En résumé donc, l’activité sérieuse, orientée vers le bien, trouve le bien qu’elle cherche et, par surcroît, le plaisir qu’elle ne cherchait pas. — L’activité de jeu ne trouve le plaisir qu’elle cherche qu’en simulant l’activité sérieuse, c’est-à-dire en fixant comme elle sa vue sur l’objet, non sur le plaisir. — Enfin, comme nous le verrons en Morale, l’activité intéressée, incapable de perdre de vue le moi et le plaisir, incapable par suite de se dépenser sans compter, toujours retenue par la crainte que la peine ne dépasse le profit, tarit, par sa prudence même, les sources vives du plaisir. Activité toujours médiocre, elle ne recueille qu’une satisfaction médiocre : elle manque, tout à la fois, et le bien et le plaisir.

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