‹ Leçons de philosophieChapitre 93 sur 130 · M. Janet, Philosophie du bonheur · texte numérisé non relu

M. Janet, Philosophie du bonheur

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elle provient de ce, que, nous mettant à la place d’autrui par sympathie, nous lui savons de son action le gré qu’il s’en sait à lui-même. — De même tous les sentiments altruistes, simplement niés par La Rochefoucauld, existent : seulement ils naissent tous de la sympathie. Or la sympathie, dira-t-on, est au fond un sentiment égoïste, puisqu’elle vient de ce que nous nous figurons être nous-mêmes dans la situation de celui avec lequel nous sympathisons. — De même encore, La Rochefoucauld nie simplement l’amour du vrai, lorsqu’il dit qu’on ne cherche à s’instruire que par intérêt ou par orgueil. L’amour du vrai existe : seulement, dira-t-on, il n’est que l’amour de la connaissance, c’est-à-dire une forme de l’amour de soi.

Manière de les réduire à l’inÉérét. — En résumé, sur ce premier point, tous les sentiments humains, dont on ne saurait méconnaître la réalité et la variété, s’adressent, pourrait-on dire, soit à des objets impersonnels (les richesses, le pouvoir, la vérité, etc.), soit à des personnes. S’ils s’adressent à des objets, ils ont pour fin \di possession à.e, ces objets; s’ils s’adressent à des personnes, ils procèdent de la sympathie, c’est-à-dire de l’illusion par laquelle on transporte son moi dans ces personnes : dans les deux cas ils sont intéressés.

2° Signaler le plaisir qui suit tout acte et tout sentiment prétendus désintéressés. — A cette considération, qui serait la plus importante, on pourrait en ajouter une seconde : quelle que soit l’action accomplie, et quel que soit le sentiment qui l’inspire, il ya toujours du à faire cette action et à céder à ce

sentiment : il y a du plaisir à chercher la vérité, à sympathiser, à aimer, à se dévouer, à se sacrifier. Aucune action, aucun sentiment n’est donc jamais désintéressé.

Critique du système ainsi transformé. — Ces raisons, on le voit, sont assez subtiles pour expliquer que la conscience vulgaire les ignore, et, par conséquent, pour expliquer que, l’égoïsme étant universel, la croyance au désintéressement soit pourtant universelle.— Mais quoique, ainsi présentée, la thèse de l’égoïsme universel et inévitable soit, à coup sûr, plus forte, elle ne nous paraît pas plus vraie.

Réponse au premier argument : A, désintéressement dans les sentiments sympathiques. — Au premier argument nous avons répondu plus haut, par avance. — S’agit-il des sentiments qui s’adressent à des personnes"! Il est très vrai que tous procèdent de la sympathie. Il est très vrai aussi que toute sym- RABIER. — psych. 33

I>SYCH0L0G1Ë. — CHAPITRE XXXVÎ.

pathie procède d’une identification du moi propre avec le moi d'au trui. Mais toute la question est de savoir quelle est, dans cette identification, le moi qui est, si l’on peut dire, sacrifié. Or on a établi que ce n’est pas le moi étranger, mais que c'esile nôtre. C’est l’idée de notre propre moi qui quitte notre conscience, c’est l’idée du moi étranger qui la remplace. Dans l’illusion de la sympathie, ce n’est pas l’être étranger qui devient nous, c’est nous qui devenons lui, et en devenant lui nous nous oublions nous-mêmes *. Donc, après cela, si nous souffrons pour lui, si nous désirons son bonheur àlui, si nous travaillons pour lui, si nous nous dévouons pour lui, l’idée du moi personnel étant totalement absente de notre conscience, où donc est le motif intéressé? où donc est l’égoïsme?

B, Désîntéreisseiiieiit dans les sentiments qui ont pour objet le bien personnel. — S’agit-il de sentiments qui s’adressent à des objets't — Nous reconnaissons que ces sentiments sont, au fond, des sentiments personnels; mais nous avons fait voir aussi comment, l’objet de ces sentiments se détachant du moi en apparence, et le moi s’oubliant lui-même dans la poursuite de cet objet, ces sentiments, quoique intéressés de fait, sont désintéressés d’intention.

Réponse au second argument : le plaisir n’est paf* la lin qu’on se propose. — Reste l’objection tirée du plaisir qui accompagne toute action et tout sentiment. Mais en quoi ce plaisir rend-il l’action ou le sentiment intéressés, s’il n’a pas été cherché, s’il n’est pas la raison, le motif, mais la conséquence de l’action et du sentiment? Or, parce qu’une mère éprouve de la satisfaction à se dévouer pour son enfant, qui dira que c’est la pensée de son plaisir à elle, et non la pensée de son enfant, qui la porte à se dévouer?

]I1 est contradictoire de supposer qu’il soit cette fin.

— Il y a plus : non seulement en fait le plaisir n’est pas le but de l’action, mais il ne peut pas l’être, il est contradictoire de supposer qu’il le soit. Car ce p aisir résulte d’un amour vrai^ d’un dévouement vrai, d’un sacrifice vrai : or, si ce plaisir est le but même que l’on poursuit, il n’y a plus d’amour, plus de dévouement, plus de sacri-

1. Celte illusion peut être si complète, que, dans le rêve, les personnages créés par notre imagination et animés par notre sympathie peuvent se placer, en apparence, en face de nous comme des adversaires, des ennemis, dont les desseins, les sentiments, les actions, nous sont hostiles. Or ces desseins, ces sentiments, ces actions sont les nôtres; ces personnages, c’est nous. Mais, en s'incarnant en eux, notre moi s’y oublie complètement lui-même.

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fice. On ne se dévoue pas à soi-même. Donc la recherche du plaisir aurait supprimé la raison même du plaisir.

« Oui, dit M. Janet, aimer est un plaisir, mais c’est à la condition d’aimer, c’est-à-dire de s’attacher à autre chose que soi. Si 1 on pense soi-même, le plaisir disparaît, le charme est rompu, d {Phil. du bonli.)

Ainsi, que l’on ne songe pas au plaisir, le plaisir vient s’olTrir; qu’on poursuive le plaisir, le plaisir se dérobe. Donc ce plaisir, quand il est donné, loin de prouver que le sentiment et l’acte ont été intéressés, prouve au contraire qu’ils ont été désintéressés.

Conclusion. — Concluons donc que la thèse de La Rochelbucauld,de quelque manière qu’on la présente, est fausse. — L’homme o’est pas condamné à perpétuité à l’égoïsme.

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