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EN QUOI SE DISTINGUE-T-ELLE DU DÉSIR

Phénomènes concomitants du vouloir. — Avant de définir l’acte de vouloir en lui-même, on peut en donner une première idée par la description des circonstances au milieu desquelles il se produit.

Tout acte de vouloir suppose : avant soi, la conception de l’acte et la délibération; après soi, l’exécution.

Conception de Pacte. — D’abord, la conception de l’acte, ou plutôt de deux actes contraires. Exemple : je lis un livre; la fatigue se fait sentir : vais-je continuer ma lecture ou fermer le livre? — J’ai reçu une offense : vais-je punir ou pardonner?

Délibération. — Alors se produit la délibération : elle est constituée par la conception des motifs pour ou contre ces actes, et par la comparaison ou la mise en balance de ces motifs. On appelle motif toute raison de faire ou de ne pas faire. A parler avec précision, on distingue les mobiles et les motifs. Les mobiles sont des raisons d’ordre sensible : par exemple, l’ennui, la colère, la sympathie. Les motifs sont des raisons d’ordre mtellectuel : par exemple, l’idée de l’intérêt personnel, l’idée du devoir.

La délibération se termine par la volition * de faire, de ne pas faire, ou même d’attendre et d’ajourner sa décision.

1. Remarquons ici que la volonté n’attend pas toujours la fin de la délibération pour entrer en scène. Elle peut intervenir au cours de la délibération pour la rendre attentive, pour la prolonger, pour fixer ou écarter tel ou tel motif, pour

PSYCHOLOGIE. — CHAPITRE XXXVIII

Execution. — La volition est suivie de l’exécution, ou, tout au moins, d’un effort tendant à l’exécution. Si c’est la volonté de marcher, elle commande aux membres le mouvement; si c’est la volonté de rester assis, elle commande aux membres le repos; si c’est simplement la volonté d’attendre à un autre moment pour se décider, elle suspend la délibération et commande aux idées de prendre un autre cours.

Ordinairement, l’ordre s’exécute, et l’action suit la volition. Quelquefois cependant la volonté n’est pas obéie (le corps, frappé tout à coup de paralysie, n’obéit plus à la volonté; les idées sont souvent rebelles à la direction de la volonté). Mais, dès qu’elle s’est traduite par un effort, la volition est accomplie en soi, bien qu’elle puisse ensuite ne pas s’accomplir extérieurement; et, moralement, tout au moins, l’agent en a déjà la pleine responsabilité.

La volition étant ainsi distinguée des circonstances qui l’accompagnent, il faut étudier de plus près la volition en elle-même.

Essence de la volition : ses diiféeences avec le désii*. — Nous avons déjà (ch. xiii) caractérisé la volition en tant que mode de l’activité. A ce titre, elle a la même forme générale que le désir. Comme le désir, elle implique : 1® un état présent, d’où l’activité s’éloigne; — 2° un état imaginé, où elle tend; — 3® entre les deux, un effort pour passer de Tun à l’autre.

La question qui se pose maintenant est de savoir si ces deux modes de l’activité, le désir et la volition, diffèrent entre eux comme deux espèces d’un même genre, ou seulement comme deux variétés d’une même espèce. En d’autres termes, la volition peut-elle, oui ou non, se dériver du désir?

Entre le désir et la volition, on a signalé de nombreuses diffé-

suspendre la décision jusqu’à plus ample informé. Mais, pour faire cela, il faut que la volonté ait Vidée de le faire (conception de l’acte) et quelque motif de le faire. Donc la volonté qui peut intervenir au cours de la délibération, est de même nature et agit dans les mômes conditions que la volonté qui termine la délibération. C’est pourquoi on est mal fondé à attribuer à la première des caractères que l’on refuse de reconnaître à la seconde. M. Renouvier, par exemple, nie la liberté de la volonté finale ou décisive, parce qu’elle est, dit-ü, déterminée par des motifs, et il attribue la liberté à la volonté délibérante : comme si, pour vouloir délibérer, pour vouloir se rendre attentif, pour vouloir fixer son attention sur tel ou tel motif, il ne fallait pas aussi des motifs! Comme si l’on pouvait concevoir une volition quelconque sans une idée antécédente et une motivation de l’acte voulu '

DISTINCTION DE LA VOLITION ET DU DÉSIR

rences : indiquons les principales; nous verrons ensuite quelles conséquences on en peut tirer.

1. Elle en diffère par ses objets. — Le désir et la volition diffèrent d’abord par leurs objets : ce qui donne lieu à plusieurs différences particulières.

A. Elle suppose la cfl*ojance à la possibilité de facte. Correction d’une assertion d’Aristote. — En premier lieu, d’après Aristote*, « nous désirons même les choses impossibles, mais nous ne saurions les vouloir ». — Les deux termes de cette opposition ne sont ni l’un ni l’autre rigoureusement exacts. D’une part, il n’est pas vrai que nous ne voulions que le possible. L’aphasique veut parler, le paralytique veut se mouvoir, et la chose leur est impossible. Mais ils la veulent parce qu’ils oublient qu’elle leur est impossible, et qu’ils la croient possible. Disons donc : nous voulons seulement ce que nous nous représentons^ à tort ou à raison, comme possible.

D’autre part, il n’est pas non plus vrai de dire purement et simplement que le désir se prend même à l’impossible. Mais il faut distinguer deux espèces d’impossibles : l’impossible absolu, c’est-àdire ce qui est absurde et contradictoire; et l’impossible relatif, c’est-à-dire ce qui, bien que possible en soi, n’est pas, faute de raison suffisante, possible pour tel ou tel, en tel temps ou en tel lieu. Or l’idée de l’impossible absolu ne laisse aucune porte ouverte au désir. Mais il est très vrai de dire que l’impossible relatif peut être un objet de désir : par exemple, on peut désirer avoir des ailes comme les oiseaux; on peut désirer vivre mille ans, etc.

Mais allons plus avant : pourquoi cet impossible relatif peut-il être un objet de désir? — Parce que l’imagination, faisant abstraction des conditions qui le rendent impossible, nous le représente, en quelque façon, comme possible. Voilà pourquoi le dernier des misérables peut désirer être roi. En effet, pour qu’il le fût, il ne faudrait que certains changements qui n’ont en soi rien d’impossible. Au fond, c’est donc toujours l’idée du possible qui suscite le désir, non moins que la volonté. Car comment l’impossible, reconnu

1. Sur la distinction du désir (ops^iç) à tous ses degrés (éutGuiJu'a, 6u(idç, PoTjX7)ai!;), et de la volition (irpoa^peai;), voy. Mor. à Nie., III, iv, v; Gr. mor., l,xvii; Mor. àEud.,U,x. — Cf. Locke, ÆJssai, II, xxi; Reid, trad. fr., t.V,

381 et suiv.; Mainede Riran, Œuvresinéd., ill, 479 et siiiv. ; Cousin, le Beau, le Vrai et le Bien, xviii; Garnier, Tr. des Fac. de l’âme, t. I, liv, V, ch. i; Renouvier. Logique, t. II, xxxvii et xxxix; Psych., t. I, vi, vu et ix.

PSYCHOLOGiÉ. — CHAPITRE XXXVIlt.

comme tel, et pensé en tant que tel, pourrait-il être un objet de désir?

Résumé. — Concluons donc, en corrigeant l’énoncé d’Aristote : La représentation de la possibilité est la condition du désir non moins que de la volition. Seulement, le désir, pour exister, se contente d’une simple illusion de possibilité, qui peut même se savoir telle; la volition suppose pour se produire la croyance ferme à la possibilité.

B. L’acte doit dépendre de nous. — Autre différence tirée des objets : tous les possibles, qu’ils soient en notre pouvoir propre ou qu’ils dépendent de causes étrangères, peuvent être également objet du désir : nous désirons la fortune, qui dépend en partie de nous; nous désirons aussi la pluie et le beau temps, qui ne dépendent pas de nous. — Mais il n’y a que les possibles dont la réalisation dépend de nous qui puissent être l’objet de la volonté. Je veux me lever ou m’asseoir; je veux être attentif. Mais je ne saurais vouloir gagner à la loterie, je ne saurais vouloir qu’il pleuve.

C. Elle a poui* objet la fin et les moyens. Correction d’une assertion d’Aristote. — Une autre différence, signalée par Aristote et par beaucoup d’autres, et qui semble résulter de la précédente, c’est que le désir a pour objet la fin (par exemple la vertu, le bonheur, le succès), — tandis que la volonté, par cela même qu’elle a pour objet ce qui dépend de nous, ne peut avoir pour objet que les moyens, c’est-à-dire les actions par lesquelles cette fin peut être réalisée.

Ainsi présentée, cette distinction ne semble pas exacte. La voiition, lorsqu’elle existe, porte à la fois sur la fin et sur les moyens.

a) En effet, n’est-il pas évident d’abord que la résolution qui termine une délibération a le même objet que la délibération? Or sur quoi porte d’abord la délibération, sinon sur les fins? Donc la décision porte aussi d’abord sur la fin. On se décide, par exemple, pour le devoir ou pour l’intérêt.

b) Autre preuve : Gomment pourrait-on se décider sur les moyens si l’on ne s’était décidé d’abord sur les fins? Le choix des moyens suppose le choix de la fin. Mais le choix, c’est précisément la voli-

1. Voilà pourquoi les stoïciens et Descartes (3® règle de morale), nous disent ; Mettez-vous une bonne fois dans l’esprît que tous les biens que vous désirez sont impossibles : tous vos désirs tomberont du coup. La recette est sûre. Ce n’est pas à dire qu’elle soit aisée.

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lion ; donc la volition porte avant tout sur la lin. Qui veut les moyens, peut-on dire, veut la fin.

c) Aristote et ceux qui l’ont suivi sont d’ailleurs ici en contradiction avec eux-mêmes. En effet, ils reconnaissent d’une part que, dans nos actions, la valeur morale, le mérite appartient à la volonté. Ce n’est pas notre corps, ce n’est pas notre intelligence qui a du mérite, c’est la volonté. — D’autre part, ils reconnaissent aussi que la valeur des actes dépend de Vintention ou de la fin qu’on se propose. Comment ces deux assertions s’accordent-elles ensemble, si la fin n’est pas l’objet de la volonté? C’est la fin, c’est l’intention qui fait la bonne volonté ou la mauvaise volonté; donc la fin est l’objet de la volonté.

Le désir peut se borner à la fin; la volonté va de la fin dernière au moyen immédiat. — Voici donc quelle est ici la vraie distinction à faire : celui qui simplement désire, peut désirer la fin sans les moyens; le désir, même lorsqu’il a pour objet des choses qui dépendent de nous, peut rester simplement contemplatif, platonique; il peut demeurer à l’état de souhait: c’est ainsi que beaucoup désirent la vertu ; on dirait qu’ils l’attendent, non pas d’eux-mêmes, mais de la fortune. — La volonté, au contraire, ne veut jamais la fin sans les moyens. « Qui veut la fin, dit justement le proverbe, veut lesmoyens. » — Toutd’abord, la délibération, et par suite la volition, portent sur la fin, mais sur la fin conçue comme pouvant être réalisée par nous. Cette volition enveloppe donc, d’abord implicitement, la volition des actions qui sont les conditions de cette fin elle-même. Puis elle s’étend explicitement à ces actions, au fur et à mesure qu’elles sont déterminées par la réflexion. La volonté va ainsi, régressivement, de la fin, premier terme du vouloir, au moyen par lequel cette fin peut être réalisée; puis au moyendece moyen, devenu à son tour fm relative et provisoire; et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’elle arrive à un moyen immédiatement réalisable h C’est ainsi que la volonté d’améliorer son caractère peut aboutir finalement à la volonté d’étendre la main pour prendre un livre dans sa bibliothèque ; la volonté de se marier à la volonté d’acheter une paire de gants

1. Comparez ce procédé avec celui que l’on suit lorsqu’on cherche analytiquement la solution d’un problème de géométrie. On fait dépendre la solution du problème de la solution d’un autre plus simple, etc., jusqu’à ce qu’on arrive à un problème immédiatement résoluble qui donne la solution de tous les autres.

2. Comment pourrait-on soutenir dans des cas semblables que les moyens seuls sont voulus et que la fin ne l’est pas?

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