‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 12 sur 90 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

De la cause finale de Tordre log^ique. Delà vérité et de la science.

Cause finale de V ordre logique.

La cause finale de Tordre logique est la fin ver^ laquelle il tend. Celte fin, qui s'appelle cause, parce que sans elle l'ordre rationnel n'aurait pas de raison d'être, est la connaissance de la vérité. Or, on peut y arriver de trois manières :

l'' Par la science; 2° par Vexjiérience; 3'' par la foi.

De la vérité.

La vérité est Valstrait du vrai, c'est-à-dire ce 'par quoi le vrai est dit vrai. Or, le vrai est l'être en tant que connu yar l'intelligence. La vérité consiste donc dans la connaissance de l'intelligence, qui se fait par une conformité ou adéquation avec la chose connue, et on peut la définir : Vadéquation entre l'intelligence et la chose connue; adœquatio rei et intellectus. Voilà la vérité proprement dite, que l'on attribue aussi aux choses en tant qu'elles sont aptes à engendrer une connaissance juste, et, par conséquent, l'adéquation dont nous venons de parler. Ainsi l'on dit : or vrai, ami véritable, parce qu'ils se présentent à la raison de façon à justifier la définition de l'or, de l'ami, etc. Au contraire, le similor, le flatteur, sont appelés or faux, faux ami, parce qu'ils engendrent une fausse connaissance, c'esl-à-dire une connaissance dans laquelle il n'y a pas adéquation, ou conformité entre le connu et le connaissant.

Toute vérité est exprimée mentalement par un verbe complexe, ou jugement, et représentée par une proposition vraie, tandis que la proposition est fausse, quand elle n'est pas le signe d'un jugement où la vérité est exprimée. Et, comme nous l'avons dit, la proposition

est vraie quand runion ou la séparation entre le sujet et l'attribut indiquent la réalité, et fausse, quand elles ne l'indiquent pas. Ainsi cette proposition est vraie : L'homme est, par sa nature, fait])our la société; et cette autre est fausse : Lliomme n'est 'pas, par sa nature, fait 'pour la société.

Il est donc évident qu'on peut dire également que la fin de la logique est de disposer l'intelligence à l'acquisition de la vérité, ou à la connaissance des choses telles qu'elles sont en réalité.

De la science.

La science est « une connaissance certaine et évidente par les causes de la chose connue ». Nous allons expliquer chaque terme de cette définition.

1° Nous disons que c'est une connaissance. Il serait trop long, et hors de propos, de parler ici de la connaissance intellectuelle; c'est dans l'anthropologie que nous donnerons à cette question tous les développements convenables. Il nous suffira de rappeler ici les notions élémentaires que nous avons données au commencement et qui nous ont appris que la connaissance est un verbe complexe de l'intelligence, c'est-à-dire un jugement exprimé par une proposition et engendré par l'intellect informé par les espèces ' intelligibles des choses.

2"^ Certaine veut dire ferme, immobile, déterminée. On la nomme ainsi, à raison de la certitude qui l'informe, et (^ui, précisément, est la fermeté, l'immobilité, la détermination de la connaissance intellectuelle. Cette fermeté, cette immobilité, et cette détermination sont •opposées à la fluctuation et à l'irrésolution de l'intelligence entre le oui et le non : on a dans ce cas le doute; €t si la connaissance n'est pas parfaitement ferme, mais hésitante, on la nomme opinion. Les propositions suivantes expriment une connaissance ferme, et, par conséquent, certaine : Le tout est plus grand qiie sa partie. Le soleil est lumine%ix. Constantinople existe. Au contraire, l'intelligence du médecin flotte souvent irrésolue dans le doute, et il ne peut se déterminer à dire dans son verbe mental : Cet état morUde est causé par une inflammation, ou bien : Ll est causé

mr une sttbstance nuisible que Von a pnse. Parfois il juge de la première manière; mais Qu'est son o-pinion, et il n'est pas parfaitement sûr. D'où Ton voit que la certitude est composée de deux éléments, l'un positif, et l'autre négatif : le positif est Ja stabilité qui peut croître ; le négatif, est l'absence de crainte du contraire^ absence qui consiste da7is f indivisible. Nous étudierons plus tard la cause de la certitude, et il nous suffira de donner ici une des divisions générales de la certitude, celle qui consiste à la diviser en certitude subjective, et en certitude objective. La première est la certitude proprement dite, c'est-à-dire la fermeté dans la connaissance dont nous avons parlé ; la seconde est la certitude improprement dite, et c'est dans Vobjet, le 'pouvoir d'être connu avec cette fermeté.

3° Evidente. Nous nous servirons d'un exemple pour faire comprendre la valeur du mot que nous employons ici. Vous avez devant vous un flambeau allumé, et vous dites immédiatement : Je le vois. C'est une chose évidente pour vous qu'il y a un flambeau allumé, parce q^iCil vous est présent. Si, dans l'obscurité, je vous dis : Regardez ce tableau, vous me répondez : Je ne le vois pas. Mais si j'apporte le flambeau, vous me dites : Je le vois, et c'est une chose évidente pour vous qu'il y a un tableau devant vous, parce qu'il vous est présent. Cette manière claire dont la chose se manifeste comme présente est sa visibilité, ou son évidence. Appliquons maintenant à la connaissance ce que nous venons de dire de la vision, d'où vient le mot évidence. Voici une connaissance manifestée dans son signe, c'est-à-dire dans une proposition : — Le tout est plus grand que sa partie. — L'œil de votre intelligence n'en voit-il pas la vérité, c'est-à-dire l'union entre le sujet et l'attribut ? Il la voit, et il la voit aussitôt qu'il connaît les termes de la proposition. Donc, cette vérité est présente à l'œil de votre intelligence, comme le flambeau allumé à l'œil de votre corps; et cette manière dont la vérité se manifeste comme présente est Técidence. Mais si je dis à quelqu'un, qui ne connaît pas la géométrie : Le carré construit sur Vhypoténuse d'un triangle rectangle est équivalent à la somme des carrés construits

CoitN. Phil. Scol. — 6

sur les deux autres côtés, il ne suffit pas qu'il comprenne les ternies et qu'il sache ce que c'est que le carré de V hypoténuse et le carré des cathetes , poui que aussitôt il voie le lien entre le sujet et l'attribut : c'est-à-dire que la vérité ne lui sera pas tout à cowg présente, et qu'il faudra une démonstration rigoureuse, de sorte qu'il pourra dire : Je la mis, comme vous avez vu le tableau dont nous parlions ci-dessus, quand le flambeau allumé a été placé près de lui. Dans le premier cas l'évidence Q^i immédiate; dans le second, elle est médiate.

Et, bien que l'évidence se rapporte à l'objet, en tant qu'il se manifeste clairement comme présent au sujet, et soit, par conséquent, proprement oJyec^^^e, cependant on la dit encore improprement objective, en tant que le sujet saisit l'objet qui se manifeste ainsi comme présent.

Pour nous faire comprendre aussi bien que possible, nous avons cité des propositions, et nous avons expliqué comment, les termes une fois connus, l'œil de l'intelligence en voit la vérité. Mais, comme nous l'avons déjà dit, les termes sont les signes des choses connues, et la proposition est le signe de Vêtre réel de la chose au moyen du jugement : donc, à proprement parler, l'évidence est l'être, ou Ventilé de la chose elle-même, en tant qu'elle est objet, c'est-à-dire entant qu'elle se pose en face de l'intelligence (pbjicitur).

A V évidence est opposée la foi : c'est pourquoi S. Augustin dit : Qiiid est fides? Credere quod non vides. En effet, si je vous dis : £n Dieu il y a une seule essence et trois personnes, et si je vous demande : Voyez-voîis le lien entre le sujet et l'attribut? c'est-à-dire voyezvous la vérité de cette proposition ? Vous me répondez que non ; et j'aurais beau vous faire des démonstrations vous ne me direz jamais : Je la vois. Ce qui. montre bien que cette vérité n'est pas intellectuellement visible ou évidente, soit d'une manière immédiate, soit d'une manière médiate : il faut la croire, c'est-à-dire s'appuyer sur l'autorité divine.

4"* Nous avons dit enfin que pour avoir la science il faut connaître la chose par ses causes. Ces mots ont une

double signification que nous allons expliquer. En premier lieu, il faut observer qu'il y a quatre causes : la cause efficiente^ la cause matérielle, la cause formelle, et la cause finale. Or, quand une chose peut avoir ces quatre causes, il faut les connaître toutes pour avoir la connaissance scientifique de cette chose ; car la connaissance scientifique doit être complète. En second lieu, il faut remarquer qu'en toute connaissance, on unit un sujet à un attribut. Or, on peut demander : l'' pour quelle raison on attribue tel prédicat à tel sujet; 2^ pour quelle raison tel sujet réclame tel prédicat. C'est la connaissance de cette dernière raison qui est requise pour la science; la première ne suffit pas. Ainsi, si je dis : — Pékin est une très-grande ville, — bien que je connaisse le motif pour lequel j'attribue le prédicat au sujet, c'est-à-dire l'autorité^ toutefois je n'ai pas la connaissance de la cause qui est nécessaire à la science. Mais si je dis : — Lame humaine est immortelle et que je connaisse les causes pour lesquelles le sujet réclame l'attribut, par exemple parce qu'elle est spirituelle, en ce cas j'aurai la connaissance de la cause qui doit être connue par celui qui a une connaissance scientifique de la chose.

Les hommes, il est vrai, étaient libres de donner le nom de science à toute espèce de connaissance : mais ils n'ont voulu le donner qu'à la connaissance la plus parfaite, à celle qui satisfait le plus pleinement la tendance de l'intelligence, portée par sa nature à embrasser le vrai le plus immédiatement possible : aussi nous ne devons pas abandonner la définition que, pendant tant de siècles, les savants ont donnée de ce mot, et que nous avons nous-même exposée et expliquée.

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