‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 13 sur 90 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

F.TpérIence et foi. Objets formels de la certitude.

De V expérience,

r expérience Q?>i la perception de la chose par une faculté cognoscitive g^uelconqiœ, non pas par le moyen

(T espèces intelligibles ou sensibles, 7nais immédiatement, •Il est donc bien évident qu'il y a une différence intrinsèque entre la science et Texpérience; car dans la science l'objet est idéal, dans l'expérience l'objet est la chose elle-même. Par exemple, lorsque je dis : Le tout est plus grand que la partie, je suis déterminé à ce jugement par l^tre idéal de tout:, qui se présente à mon esprit, et c'est pourquoi mon jugement est universel, c'est-à-dire applicable à toutes les choses dans lesquelles se trouve l'idée de tout, par conséquent, à tout homme, à toute plante, à tout individu, c[uelque soit son genre ou son espèce. Mais quand je dis : La tour de Pise est penchée, — Ge fer est chaud. — J'ai une vive douleur au pied. — Je vois mon frère, etc.. je ne produis pas ces jugements en m' appuyant sur l'être idéal des sujets de ces jugements, mais seulement parce que je perçois ou que j'ai perçu les choses singulières sur lesquelles j'ai porté mes jugements, et, dès lors, mes jugements ne sont pas universels.

Division de V expérience.

L'expérience se divise en expérience externe et en expérience interne, et celle-ci, à son tour, se divise en expérience inférieure et en expérience supérieure, appelée d,\\.^^\ conscience. L expérience externe est la perception des corps et de leurs qualités par les sens externes; Vex;périence interne inférieure est la perception, au moyen du sens interne, des modifications produites dans nos sens ; V expérience interne supérieure est la perception des modifications spirituelles de notre âme,. au moyen de notre faculté intellective (conscience directe), et la réflexion sur les modifications déjà perçues (conscience réflexe). Nous n'entrerons pas ici dans l'étude des différentes facultés que nous venons d'énumérer, ni du mode suivant lequel elles connaissent leurs objets, car cette étude ne se peut bien faire que dans l'anthropologie.

De, la foi.

La foi est un jugement par lequel nous disons que une chose est vraie en nous fondant sur Vautorité de celui qui nous Va f firme. D'oii l'on voit : 1° que le sujet de la foi {^oiQnXmc^^ sîibjicitur fid,ei) n'est pas

la volonté, mais rintelligence ; 2'' (jue ce jugement ne peut être évident, puisqu'on ne voit ni immédiatement ni médiatement le lien entre le sujet et ratfribut. J'ai dit ce jugement, c'est-à-dire celui qu'on appelle acte de fui, ou adhésion à l'autorité d'autrui, parce qu'il peut y avoir un autre jugement exprimant la môme vérité connue par la lumière de la raison, et qui, par conséquent, est évident. Ainsi, par exemple, on peut affirmer que deux triangles qui ont un angle égal, compris entre deux côtés égaux, sont éaaux entre eux, en s'en rapportant au professeur qui 1 affirme : c'est la foi ; on peut affirmer la môme chose en s'appuyant sur la démonstration qui prouve cette vérité : c'est la science. Voilà pourquoi Suarez disait : « Fides sumitur pro cognitione obscur a (fundata in testimonio dicentis, quse in divinam et humanam et etiam angelicam dividitur). » (De Fide, dis. I, sect, I). Donc, comme il est impossible qu'un môme acte ait à la fois les caractères contradictoires de clarté et d'obscurité, qu'il soit en même temps déterminé par l'intelligence, qui voit son objet, et par la volonté qui meut l'intelligence, qui ne voit fas, à croire, il est également impossible que le môme acte, sur le mJme objet, soit, en môme temps, un acte de foi et un acte de science.

Division de la foi,

La foi se divise en foi humaine et en foi divine, l'' La foi est humaine, lorsqu'on croit à V autorité d'un liomme, qui nous affirme une vérité quelconque {foi dogmatique), ou l'existence d'un fait (foi historique). 2*" La foi. est divine, quand Vautorité sur laquelle on s'appuie est celle de Dieu.

Vàv autorité, on entend, à proprement parler, la force morale que possède celui qui rend témoignage, par laquelle nous sommes poussés à croire ce qu'il dit. Getto force résulte : «).de la science de la vérité, c'est-à-dire do la connaissance du fait qu'il affirme; h) de sa véracité. Gela est évident : car nous sommes d'autant plus portés à croire au témoignage de quelqu'un, qu'il nous manifeste une science plus parfaite de la vérité ou connaissance du fait, et que nous sommes plus assurés qu'il est loin de faire un mensonge; au contraire, il

serait insensé de croire au témoignage d'un ignorant ou d'un menteur.

Si celui qui affirme quelque chose a vu ce qu'il raconte, c'est-à-dire s'il en a lui-même la science ou l'expérience, il s'appelle témoin oculaire ; mais s'il a appris par d'autres ce dont il rend témoignage, on le nomme témoin auriculaire.

Objet formel de la certitude; sa division.

Dans nos connaissances, c'est-à-dire dans les jugements de notre esprit^ il faut distinguer : a) ce qui est; y) le motif qui pousse l'intelligence et la détermine à juger d'une manière plutôt que d'une autre. Ce qui est connu s'appelle objet matériel; le motif de la détermination de l'intelligence, sur laquelle, comme nous verrons, repose la certitude, se nomme objet formel. Mais qu'est-ce qui détermine l'intelligence à juger?

1. Il j a dans la science deux jugements différents : a) les jugements analytiques dont la vérité brille d'une évidence immédiate, et alors ce qui meut l'intelligence à prononcer ces jugements, c'est le lien que l'on voit immédiatement entre le sujet et l'attribut. Ainsi, je suis immédiatement déterminé à juger que le tout est plus grand que la partie, parce que, entre le tout et la partie, le lien se présente lui-même à mon esprit avec une évidence immédiate. Z») Il y a encore les jugements analytiques dont la vérité ne se présente pas avec une évidence immédiate, et, dans ceux-ci, ce qui me détermine, c'est bien encore le lien entre le sujet et l'attribut, mais en tant qu'il se présente dans les prémisses de la démonstration qui rend la conclusion médiatement manifeste et évidente. J'ai dit que le lien qui se présente avec évidence à mon esprit, détermine mon intelligence, pour marquer que c'est la vérité elle-même plutôt que V évidence, ou mode suivant lequel elle se présente, qui est l'objet formel de la certitude dans la connaissance scientifique; et, cependant, on donne parfois le nom d'évidence à la vérité même qui se présente de cette manière. Aussi S. Thomas a-t-il dit : Certitudo, que est in scientia (pour indiquer les jugements par réduction) et intellectu (pour indiquer les jugements immédiats) est ex iysa evidentia eorum que certa

esse dicuntur. (I sent,, dist. m, qvest. 2, art, 2).

2. Dans la connaissance expérimentale, la faculté cognoscitive n'est pas, comme dans la science, déterminée par la vérité des choses qui est exprimée dans les jugements et manifestée dans les propositions analytiques, mais, par le fait même, qui se présente à nous et s'unit à cette faculté cognoscitive. Ainsi, lorsque je prononce ce jugement : Je sens ime douleur^ mon intelligence y est déterminée par la douleur présente elle-même. Par conséquent, dans la connaissance expérimentale, Vobjet formel est le fait même qui se rend manifestement présent à mon intelligence. Il nous reste à savoir comment ce fait se rend manifeste à l'intelligence.

3. Dans la foi, ce n'est pas la vérité, (jui se manifeste avec une évidence soit médiate soit immédiate, ce n'est pas non plus Je fait, qui se rend présent à la raison, mais c'est l'autorité qui porte l'intelligence à accepter ce qui est affirmé, c'est-à-dire à croire celui qui rend un témoignage; et, par conséquent, dans la foi, l'autorité, constituée par la science et la véracité du témoin, est V objet formel de la certitude. L'intelligence étant une puissance nécessitée, et non libre dans ses actes, elle ne sera déterminée à produire nécessairement son verle, ou le jugement d'une chose, que par la vue médiate ou immédiate de la vérité dans l'ordre idéal, comme pour la science, ou par la présence de la chose, comme dans Vexj^érience. Mais l'autorité ne présente à l'intelligence ni la vue médiate ou immédiate de la vérité, ni la chose; elle donne seulement la raison extrinsèque qui porte à croire. Il faut donc j^ue la volonté, qui a sur les autres puissances de l'homme un certain empire, en vertu duquel elle les détermine souvent à leurs actes, détermine l'intelligence à prononcer son jugement, c'est-à-dire à croire. L'acte de croire est donc libre, puisque la volonté coopère à son existence et commande à l'intelligence. Et, telle est l'influence exercée, par la volonté sur les puissances qui lui sont subordonnées, que, parfois, elle les détermine à leur acte avec plus d'énergie que lorsqu'elles y sont déterminées par leurs objets naturels ; et c'est

ainsi que la volonté peut déterminer Tintelligence à croire, et la tenir plus fixe et 'plus stable dans son acte de foi, que si elle était mue par la vue de la vérité ou du fait : par conséquent, la certitude de la foi, ainsi obtenue, peut être plus stable que la certitude de la science et de Vexpérience,

Nous avoes dit que l'objet formel de la science c'est la vérité manifestée a notre intelligence dans Tordre idéal, et que l'objet formel de l'expérience c^'est le fait "présent lui-même. De là, on pourrait croire que nous avons enseigné que, par rapport à la science et à l'expérience, l'objet formel et l'objet matériel sont identiques. Mais il suffit de réfléchir un instant pour voir qu'il y a une distinction entre vérité, en g<'néral, et telle vérité, entre le fait présent, en général, et tel fait présent; or,, ce qui meut, ce n'est point telle vérité ou tel fait, en particulier, mais la vérité et le fait, en tant que présents à notre faculté cognoscitive. Il en est de même pour la vue : l'objet formel de ce sens, c'est la couleur^ et l'objet matériel, c'est telle ou telle couleur déterminée.

La certitude, produite par Vol jet formel de la science, s'appelle certitude m éto physique, parce qu'elle découle immédiatement de l'ordre idéal; la certitude, produite par Vobjet formel de Vexpérience, se nomme certitude physique, parce qu'elle vient de l'ordre physique ; enfin la certitude, produite par V autorité, s'appelle certitude morale, parce qu'elle s'appuie spécialement sur la véracité des témoins, qui, d'après la loi morale (du latin mores), sont obligés de dire la vérité. Nous avons dit spécialement, parce que celui qui ignore une chose et qui, cef)endant, l'atteste comme vraie, manque généralement de véracité.

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