DOUZIÈME LEÇON
Définition du critérium de vérité.
Définit'on du critériurn de vérité.
Tous les philosophes, surtout depuis un siècle, ont parlé du critérium de vérité; mais très-peu se sont souciés d'en donner une bonne définition * aussi ils se
sont égarés dans d'innombrables controverses, et ont enveloppé de ténèbres ce critérium qu'ils voulaient mettre tellement en lumière que personne ne pût l'attaquer. Les uns ont pris pour critérium de vérité le motif qui détermine Tintelligence dans ses jugements, c'est-à-dire Vobjet formel de la certitude ; d'autres ont dit que c'était l'évidence ou la clarté de la connaissance humaine, et l'ont ainsi pris pour la manière dont l'objet se présente à notre esprit ; d'autres, en disant que c'était la raison humaine, l'ont confondu avec la 'puissance cognoscitive ; d'autres enfin ont prétendu que c'était la lumière de la raison elle-même, en général, et l'ont ainsi considéré comme une force intellectuelle. Si nous voulions rapporter les différentes opinions et les examiner, il nous faudrait y consacrer plusieurs leçons qui ne seraient d'aucune utilité pour les commençants. Nous les laissons donc de côté pour passer à la définition du critérium de vérité.
Le critérium de vérité est la règle suivant laquelle V intelligence doit juger de toutes choses. A ce propos, faisons les remarques suivantes : 1*^ de l'existence d'une règle on ne peut conclure l'existence de ce qui est l'objet de cette règle ; par exemple, de l'idée de l'ordre on ne peut conclure l'existence de choses ordonnées, pas plus que de l'existence du mètre on ne peut inférer l'existence de ce qui peut-être mesuré avec le mètre : de même, du critérium de vérité, d'après lequel nous devons mesurer la vérité de nos jugements, nous ne pouvons conclure l'existence des jugements eux-mêmes. — 2*' Gomme la règle existe de quelque manière dans ce qui est réglé, de môme dans tous les jugements vrais doit se retrouver le critérium de vé- 7nté. — 3*" On appelle tortueitx, difforme, mauvais, etc. ce qui n'est pas réglé, c'est-à-dire ce qui n'est pas fait selon la règle à laquelle il devrait être conforme ; et l'on appelle droit, leau. Ion, etc., ce qui est fait selon la règle : de même, les jugements qui ne sont pas faits suivant leur règle, c'est-à-dire suivant le critérium de vérité, sont faux, et ceux qui sont fais d'après cette règle, sont vrais.
Il y a deux critériums de vérité.
l"* Le suprême critérium de vérité, c'est la vérité divine, c'est-à-dire V intelligence divine, en tant qu'elle renferme les principes exemplaires de toute vérité. C'est là le critérium universel pour toute créature raisonnable ; bien plus, c'est le critérium, d'après lequel Dieu luimôme juge des choses, si l'on peut ainsi parler. Par conséquent, ce qui, dans l'homme, est conforme à ce critérium suprême de vérité, ne peut être jugé faux ni par un ange, ni par Dieu lui-même ; au contraire, tout jugement en opposition avec ce critérium, est nécessairement faux.
2"" Le critérium de vérité partici'pé et immédiat pour les hommes, c'est V intelligence humaine, en tant qu'elle renferme les premiers principes qui sont comme des lois que l'homme doit observer pour juger avec rectitude, et que, par conséquent, on doit trouver exprimés dans tout jugement.
On peut dire que l'intelligence humaine, en tant qu'il y a en elle ces premiers principes, est une copie de l'intelligence divine, règle souveraine de toute vérité. En effet : a) la lumière de l'intelligence humaine y a été imprimée par Dieu. Signatum est sîiper nos lumen viiltus tui. Domine, Or, c'est en vertu de cette lumière que l'intelligence humaine est l'image de l'intelligence divine. V) En outre les premiers principes ne sont pas en nous le résultat de l'étude et de l'art, mais, comme nous le verrons plus tard, ils s'éveillent naturellement en nous en présence des objets, et^ par conséquent, on doit les regarder comme supprimés dans notre intelligence par Dieu, l'auteur de la nature, ou dérivés de lui comme du magistère souverain, selon l'ancienne maxime : Ln necessariis causa causes est causa causati. Parmi ces principes, il en est un que l'on appelle le principe de contradiction : Ll est impossible qu'une chose soit et ne soit ])as sous le même rapport. Ce principe est très-évident, il jouit de la plus grande universalité; de l'aveu de tout le monde, et comme nous le démontrerons dans la philoso'ghie première, il est le premier entre tous les principes ou jugements. Nous dirons donc que le critérium suprême de vérité participé dans l'homme est l'intelligence
humaine en tant qu'elle nous présente le principe de contradiction, ou si Ton veut, c'est le principe de con* tradiction.
Nous allons démontrer ici que notre opinion est celle du plus grand des philosopnes italiens, S. Thomas. Voici ce qu'il dit du critérium de vérité. « La vérité suivant laquelle l'àme juge de toutes choses, c'est la vérité première .. . De la vérité de l'intelligence procède, comme une copie dans notre intelligence, la vérité des premiers principes, suivant laquelle nous jugeons de toutes choses. Et comme nous ne pouvons juger par elle qu'en tant qu'elle est une similitude de la vérité première, on dit pour cela que nous jugeons suivant la vérité première {QucBst. I, be Verit., a\.ad^.).y> Ces mots : La vérité suivant laquelle Vâme juge de toutes choses, nous donnent l'exacte définition du critérium de vérité, et les suivants nous indiquent expressément que le critérium suprême est Dieu, et que le critérium participé et immédiat, ce sont les pre^niers principes selon la vérité desquels nous jugeons de toutes choses. Ailleurs le même docteur dit que le principe de contradiction est le premier de tous : « Il y a un certain ordre dans les choses que les hommes connaissent. Ce qu'il connaît avant tout, c'est Vétre, dont la connaissance est renfermée dans tous les autres concepts. Par conséquent, le premier principe indémontrable est que l'on ne peut affirmer et nier l'être en même temps; ce principe s'appuie sur le concept de l'être et du non-être; et tous les autres principes sont fondés sur celui-ci, comme le dit Aristote dans le livre IV de sa Métaphysique (I. Part, qucest. 94^ 2.). »
Ces paroles de S. Thomas indiquent clairement que le premier critérium de vérité, mis en nous par Dieu et suivant lequel nous devons juger de la vérité de nos jugements, est le principe de contradiction. Ces témoicnages ne devraient pas être oubliés par ceux qui, déclarant S. Thomas opposé à notre opinion, voudraient se couvrir de son autorité; de plus, ceux-ci ne devraient pas confondre le motif ou Vohjel formel de la cerlitucle, qui, selon S. Thomas (onzième leçon) et selon nous, est la vérité objective ou Vécidence objective^
av^c la règle ou loi qui est comme la vérité exemplaire de tous nos jugements, c'est-à-dire avec le critérium de vérité. Ainsi, par exemple, lorsque je considère une action humaine et que je dis : Cette action est jiiste, il ne me suffît pas, pour prononcer ce jugement, de savoir que l'action est réelle, il faut encore que je voie exprimé en elle le jugement universel de la justice, qui est dans ma mémoire; de même, pour que je puisse dire qu'un jugement est vrai, il ne suffit pas que j'y sois déterminé par la réalité de la chose jugée, il faut encore que je voie observée dans ce jugement la loi première pour juger sainement, c'est-à-dire la première vérité qui est le principe de contradiction. Nous convenons avec nos adversaires qu'un jugement est vrai lorsqu'il est conforme à la réalité ; mais il est non moins certain qu^un jugement est conforme à la vérité et qu^il est vrai, précisément parce que je vois observée dans ce jugement la première loi pour bien juger, c'est-à-dire le critérium de vérité, qui est le principe de contradiction.
Pour les trois raisons suivantes : 1) parce que, suivant S. Thomas, la lumière de la raison humaine est une participation de la lumière incréée de la raison divine; 2) parce que suivant le même docteur, le premier principe est connu naturellement et que sa connaissance nous vient de l'auteur de la nature qui est Dieu; 3) parce que ce principe est la source de toutes les sciences et de toutes les connaissances humaines, il est vrai de dire q^iie lorsque Vhomme ne se trompe pas dans V usage et dans V application de ce principe, il est sous le magistère de Dieu lui-même,^ et que, a 'proprement parler, ce n'est pas Vliomme, mais Dieu qui est le maître de toutes les sciences. Tel est le solide fondement sur lequel s'appuie le grand édifice de la philosophie humaine! « Parmi les choses intelligibles, toutes ne sont pas également faciles à connaître pour Tintelligence : il est des vérités que nous saisissons immédiatement; d'autres, au contraire, exigent la connaissance préalable de certains principes dont elles sont déduites. Ainsi donc, l'homme puise la connaissance des vérités qu'il ignorait à deux sources différentes, à savoir sa lumière
intellectuelle, et les vérités premières connues par elles-mêmes, et qui sont, par rapport à la lumière intellectuelle, ce que sont les instruments par rapport à Tartisan. Mais, avant tout, Dicii est par excellence la car se de la science humaine, car c'est lui qui a communiqué à Tâme sa lumière intellectuelle, c'est lui qui a
. mis dans Vâme la connaissance des premiers irrincipes^ qui sont le germe des sciences, comme il a déposé dans les autres choses de la nature les principes et les germes (rationes séminales) de tous leurs effets. Si Ton considère l'ordre de la nature, tous les hommes sont égaux sous le rapport de la lumière intellectuelle, et aucun homme ne saurait causer la science dans un autre, en ce sens qu'il ne saurait ])roduire ou augmenter en lui la lumière intellectuelle. Mais comme la connaissance de la vérité ignorée est causée par les principes connus naturellement, un homme peut être cause de science par rapport à un autre homme, non pas en lui communiquant la connaissance des premiers principes, mais en faisant connaître en acte, par le moyen de signes sensibles manifestés aux sens ex-
• ternes, les vérités qui étaient renfermées implicitement et comme en puissance dans les premiers principes {De 3fagistro, 3.). » On voit par là combien est universelle, vraie et sublime cette expression dont se sert l'Ecriture en parlant de Dieu : Qui docet liominern scientiam {Ps. xciii.); ce qui veut dire que toute science humaine est fondée sur le divin iv.agistère, et que Dieu est le vrai, et, pour parler rigoureusement avec S. Thomas, qu'il est le seul maître de lliomme.
Au sujet de ce critérium de vérité si sublime e^ si stable, nous ferons deux remarques. La première, c'est qu'il ne faut pas confondre ce divin magistère naturel avec la révélation surnaturelle. Cette dernière produit la foi, mais le divin magistère naturel est nonseulement conciliable avec la science, bien plus, la science est impossible sans lui. La seconde remarcjue est celle-ci : quoique nous indiquions ici ce magistère divin pour montrer combien est solide l'édifice de la philosophie humaine, cependant, à l'égard de l'athée, et dans le cours des démonstrations philosophiques.
nous pouvons faire abstraction complète de ce critérium, puisque tout homme, faisant même abstraction de Dieu, doit admettre sans aucune démonstration ces deux choses : l'') que nous avons la lumière de la raison, qui peut nous faire connaître la vérité; 2^) que le principe de contradiction est d'une vérité absolue. Les deux choses ne peuvent être démontrées sans pétition de 'princi'pe, car, pour les démontrer, il faudrait sv/pposer que la lumière de la raison peut conduire à la vérité que l'on veut démontrer, et il faudrait admettre comme vrai le principe de contradiction, qui, comme nous l'avons vu, en parlant du syllogisme, est la forme de toute démonstration. Par conséquent, les sceptiques qui n'admettent aucune vérité, ceux qui doutent de tout, et qui de leur doute veulent déduire la connaissance certaine et la science, sont des insensés qui ne peuvent être ramenés à la raison par voie de démonstration.
Il est bon que, faisant abstraction de Dieu et de son magistère divin, nous démontrions que le principe de contradiction est le critérimn universel de vérité. En effet, quelles sont les propriétés du critérium univer-' sel de vérité? 1° C'est la vérité suivant laquelle nous devons juger de telle sorte que si notre affirmation est vraie, nous affirmions cette vérité, et que si notre affirmation est fausse, ellç est la négation de cette vérité. 2^ Ce critérium doit être la vérité première, une vérité universelle, indémontrable, évidente, de telle sorte qu'on ne puisse la combattre sans la supposer. Or, telles sont les propriétés du principe de contradiction. En effet, 1) toute proposition est ou analytique, ou synthétique. Si j'affirme une vérité analytique, par exemple : Le tout est jplus grand que la partie, j'affirme que le tout est le tout, et si je le nie, je nie que le tout soit le tout; et, par conséquent, j'affirme ou je nie le principe de contradiction. De même, si j'affirme une proposition synthétique, par exemple : Piéride est fatigué, j'affirme que Pierre est fatigué, quand il l'est réellement, et si je le nie, je nie que Pierre soit fatigué, quand pourtant il l'est; et, dès lors, j'affirme ou je nie le principe de contradiction. 2) Le principe de
contradiction est la vérité première, et la plus universelle, une vérité indémontrable et très-évidente que Ton ne peut attaquer sans l'admettre ; en effet, il est la /or;;? (? nécessaire pour qu'un raisonnement soit juste (précédente leçon), et, par conséquent, dans notre raisonnement il nous faut supposer la vérité de ce principe. Nous démontrerons sa priorité et son universalité dans la ^philosophie première. Du reste, aucun philosophe n'a contesté ces propriétés au principe de contradiction. Si nous recherchions ces propriétés dans les principes que les philosophes modernes donnent comme les critérmms universels de la vérité, nous verrions de suite qu'ils ne les possèdent pas. Le défaut ii:énéral des philosophes modernes est de confondre V objet formel de la certitude avec le critérium de la vérité, comme nous l'avons déjà dit. Ils devraient savoir que tout ce qui se lie nécessairement avec la possession de la vérité, ne constitue pas un critérium de vérité, et que ce nom appartient à cela seulement qui exprime la loi de tout jugement vrai