DES UNIVERSAUX
Déftiiitloii et division des universaux.
L'universel est quelque chose d'im relativement à plusieurs autres, ou dans phisieiirs autres. D'après la première partie de la définition on divise l'universel : 1° par rapport à la causalité, de sorte que tous les êtres qui sont cause, relativement à d'autres, peuvent être appelés universaux, depuis Dieu jusqu'à la plus infime créature qui communique son activité à d'autres êtres; — 2^ par rapport à la représentation, de sorte que l'idée est universelle, quand elle peut servir d'archétype relativement à plusieurs types ; par exemple : l'idée d'une horloge dans l'esprit d'un ouvrier peut servir de modèle pour un nombre indéfini d'horloges ; — 3" par rapport à la signification, c'est ainsi qu'un
(1) Apri la mente a quel ch' io ti palcso, E formalvi entio, cliè non fa scienza, Senza lo ritenere. avère inteso.
il 2 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE. '
mot peut servir à exprimer beaucoup de choses ; par exemple : le mot cité sert pour désigner toutes les €ités.
D'après la seconde partie de la définition on peut distinguer : l"" l'universel réel 'physique, ce serait une chose qui serait multiple ou qui se trouvarait dans plusieurs choses; — 2° l'universel réel oljectif, c'est une chose qui est en plusieurs êtres^ non pas comme elle est en soi, mais en tant que notre esprit la conçoit ainsi.
Ceci posé, nous allons tirer les conclusions suivantes.
Conclusion P® : — On doit admettre les universaiix de causalité, de représentation et de signification.
Cette conclusion est évidente, puisque si ces universaux n'existaient pas, il n'y aurait ni causes, ni idées, ni mots; en effet, les causes, les idées et les mots se rapportent à plusieurs choses, comme nous l'avons indiqué tout à l'heure.
Conclusion IP : — On doit admettre l'universel qui est une chose une dans plusieurs choses.
On doit admettre ce qui est signifié par le langage commun ; or, l'universel qui est l'un dans plusieurs, est signifié par le langage commun; donc, on doit admettre l'universel qui est l'un dans plusieurs. La vérité de la majeure ne peut être mise en doute. Si, en effet, nous ne devions pas admettre ce qui est exprimé par nos paroles, la société humaine deviendrait impossible, et la parole elle-même serait une contradiction. La parole est réellement de sa nature un signe; or, le signe exprime la chose signifiée ; donc, si l'on ne devait pas admettre ce qui est signifié par la parole, la parole cesserait d'être parole. Quant à la mineure, elle est non moins certaine. En effet, que signifie la parole commune homme, quand je dis : Pierre est un homme '^ Signifierait-elle, par hasard, l'idée? Mais, dans ce cas, la proposition voudrait dire que Pierre est l'idée d'homme, ce qui est absurde. Signifie-t-elle un seul individu ? Pas davantage, car le mot homme signifie dans cette proposition tout ce qu'il signifie dans cette autre : Alexandre est un homme; si donc il signifiait individu, il en résulterait que Pierre serait Alexandre, bien plus
que tous les hommes n'en formeraient qu'un seul, puisque le mot homme peut s'appliquer à tous. Mais ne serait-ce point un mot vide de sens, comme le préendent les nominalistes ? Non, car tous les hommes lui donnent une signification réelle; et s'il était vide de sens, toute relation deviendrait, comme nous l'avons dit, impossible entre les hommes. Donc, il est nécessaire de dire que le mot homme signifie ce qui est en beaucoup de choses, c'est-à-dire dans tous les hommes, et, par conséquent, la chose signifiée est universelle : mium in muïtis. Donc, la conclusion est évidente.
Conclusion IIP. — Unniversel réel physique est alsurde.
l*" Si par l'universel réel physique on entend l'essence des choses, qui existe immatériellement dans l'idée archétype, ce n'est pas un universel dans l'être, mais un universel dans la représentation, dont nous avons montré la nécessité dans la conclusion P°. Cette doctrine peut être erronée si Ton dit que les idées archétypes des choses sont, non pas dans l'intelligence divine, mais en dehors de cette intelligence, subsistant en elles-mêmes, et séparées entre elles. Mais ce n'est pas le lieu de combattre cette erreur.
2*" Si par l'universel réel physique on entend l'essence existante, en ce sens que l'essence physique existante de Pierre est Pessence physique existante de Paul, puisque j'attribue Pessence humaine à Pierre et à Paul en disant de chacun d'eux qu'il est un homme; dans ce cas, a) cet universel sera tout à la fois universel, et non universel : or, ceci est absurde; donc, cet universel ne peut exister. En effet, il sera universel par supposition, et il ne le sera pas en fait, car, en Pierre,Pessence physique, se composant de Vâme et dit corps unis ensemble dans une nature complète^ est tout à fait singulière; par conséquent, les puissances qui découlent de l'essence sont singulières, comme les actes qui découlent des puissances sont singuliers et personnels à Pierre; aussi, lorsque, parlamort'l'esseiice physique de Pierre cesse d'exister, à l'exception toutefois do rdme qui est immortelle, Pessence physique des autres individus ne cesse pas pour cela. De plus.^
CoilN. PuiL. SCOL. — K
1)) celte doctrine conduirait au panthéisme, et, par conséquent, à Tatliéisme, puisque, en réalité, le panthéisme et l'athéisme sont identiques. En effet, si Ton admet qu'il n'y a dans l'univers qu'une substance unique, on tombe dans le panthéisme; car l^universel ainsi entendu suppose cette substance tmique dans l'univers; donc, ce même universel entraîne avec lui le panthéisme. On ne saurait douter de la majeure, car s'il y a une substance unique dans l'univers, la substance de l'être inorganique est identique à celle de l'être vivant, à celle de Dieu lui-même. La mineure est non moins hors de doute, car je dis avec raison : Cette jpierre est %ine subtance ; cette Irute est une substance; cet homme est une substance ; Dieu est une substance. Donc, si le mot substance signifie une substance identique en tous les êtres dans l'ordre physique, il s'ensuit clairement qu'il n'y a dans le monde qu'une même substance. L'absurdité du panthéisme est manifeste pour beaucoup de raisons, comme nous le verrons en temps opportun. De même que nous donnons le nom d'être à l'accident comme à la substance, et que nous disons : Pierre est un être ; la douleur de Pierre est un être, le panthéiste prétend que la substance et l'accident ont une même entité : or, ceci est absurde ; donc, nous pouvons dire avec une certitude absolue que Tuniversel réel physique , ainsi entendu , est absurde.
Conclusion IV°. — L'universel réel objectif doit être adwÂs.
Pour comprendre le sens de cette conclusion, il faut observer que les choses ont une double existence, l'existence physiciiie réelle en elle-même, et c'est ainsi que Pierre existe en lui-même, et l'existence objective dans l'intelligence, comme Pierre existe dans mon esprit quand je pense à lui. Lorsque, par exemple, je dis : Pierre est un homme, mon esprit, en reliant Pierre avec homme dans une existence objective, affirme, et ne crée pas leur liaison dans Vexistence physique. Remarquons après cela : l"" que le terme homme dans Vexistence objective, c'est le verbe mental incoriiplexe exprimant V animal raisonnable, abstraction faite de
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tout ce qui tient de Tindividu. Avec ce même verbe, ou par le moyen de ce verle, je conçois également Pierre et Paul existant physiquement en eux-mêmes, je conçois même tous ceux qui n'existent pas maintenant, mais qui ont existé ou qui peuvent exister. Donc, avec Pierre et Paul, et avee tout homme existant objectivement dans mon intelligence, je peux et je dois joindre le môme homme existant objectivement aussi dans mon intelligence. C'est pour cela que homme ainsi entendu est Van en plusieurs, c'est l'universel que nous devons admettre. — 2^ En outre on pourrait dire qu'en vertu de la conclusion IP on doit admettre l'universel dans l'être; or, d'après la conclusion IIP on ne peut l'admettre dans l'être physique ; donc, on doit Padmettre dans Pêtre objectif.
Ces notions sur les universaux en général suffisent pour commencer la philosophie première dont le propre est d'étudier les universaux en particulier, et d'en former les axiomes, qui sont les régulateurs de toute science.