SEIZIÈME LEÇON
De l'être et de ses principales divisions.
Observations sur le traité des universaux en particulier.
Dans ce traité on doit déterminer avec clarté quels sont, de fait, les ohjets universels de Pintelligence humaine que Phomme a connus, sans le secours de l'étude, mais naturellement et comme par un divin magistère (douzième leçon), par la simple contemplation de lui-même ou des choses qui Pentourent. il n'est donc pas un homme qui les ignore; ils sont la base première de toute science, et c'est sur eux que s'appuient les axiomes les plus évidents. Mais, commeni pourra-t-on connaître que ces objets universels sont présents à Pesprit de tous les hommes ? Nous ne pouvons pas entrer directement dans l'esprit des autres, mais nous le pouvons indirectement, en observant les mots qui sont employés par tous les hommes et la signihcation qui leur est donnée, quand
ilsexpriment les objets de leur connaissance. On peut donc dire avec raison que le langage est la clef de la philosophie, et bien pauvre est le philosophe qui n'a pas soin de l'examiner sérieusement, pour s'en servir dans les spéculations philosophiques. Qu'on retienne bien ceci si l'on veut sentir toute la force des preuves que nous donnerons dans la suite. Sachons aussi que la chose connue étant comme telle dans celui qui la connaît, et s'unissant avec lui, selon l'ancien proverbe des philosophes, on doit regarder comme synonymes les expressions suivantes : chose p^lse objectivement ou dans Vétat objectif; objet de V intelligence; verbe intellectuel de la chose dans lequel elle existe objectivement; concept pris non subjectivement, c'est-à-dire comme une modification de l'intelligence, mais objectivement, en tant qu'il est l'expression mentale immatérielle de la chose connue.
Du premier et du plus universel concejpt objectif de V intelligence humaine.
Le premier et le plus universel concept objectif de l'intelligence humaine, c'est celui de Vêtre. Si nous observons l'application que les hommes font du mot être, nous devons dire : i"* qu'il n'est pas appliqué à ce qui n'est pas, c'est-à-dire dLunéant ou nàn-être; 2"" qu'il est appliqué à tout ce qui est de quelque manière que ce soit, c'est-à-dire à tout ce qui a l'être. Donc : 1^ le concept objectif, c'est-à-dire l'c^jet mental sip^nifié par le mot être, ce n'est pas seulement le possible^ mais encore l'existant; — 2'' ce n'est pas seulement l'être nécessaire et très-parfait, puisque ce mot peut désigner les choses même les plus imparfaites; — 3'' ce n'est pas une essence générique ou spécifique, puisqu'il s'étend à toutes les espèces et à tous les genres; — aussi, 4*" il est transcendental, c'est-à-dire qu'il est au-dessus de tous les genres et de toutes les espèces. Ceci posé nous établirons les conclusions suivantes.
Conclusion V^^ — Le concept de Vêtre est le dernier dans V ordre analytique de V abstraction.
En effet, de même que dans l'analyse des corps on appelle derniers les éléments qui ne peuvent plus être divisés, de même dans l'ordre intellectuel on appelle
concept dernier celui auquel on ne peut plus appliquer l'analyse. Or, tel est le concept de Tetre qui, ayant la plus grande extension, possède, comme nous l'avons dit, la plus petite compréhension, et, par conséquent, ne peut dans l'abstraction être sujet à l'analyse. Par exemple, je considère Vhomme et je lui applique l'analyse; je fais abstraction de la raison, et je n'ai plus que l'animal; je fais abstraction de l'animal et je n'ai plus-qu'un être vivant; je fais abstraction de la vue, et l'ai la substance ; si je fais abstraction de la substance, il me reste l'être; mais je ne puis pousser mes abstractions au delà. Donc, la conclusion est vraie.
Conclusion IP. — Dans Tordre synthétique le concept de Vêtre est le premier concept de notre esprit.
La vérité de cette conclusion est une conséquence de la vérité de la précédente. En effet, comme nous l'avons dit dans la logique, l'ordre synthétique consiste à partir de ce qui a la plus grande extension et la plus petite compréhension, pour arriver à ce qui a la moindre extension et la plus grande compréhension. Donc, il est clair qu'il faut commencer par Vêtre, puisque c'est ce qui a la plus grande extension et la plus petite compréhension ; et, par conséquent, le concept de l'être est le premier dans l'ordre synthétique.
Conclusion IIP. — La connaissance de Vêtre es tle premier acte de Vintelligence dans la connaissance de toute chose.
En effet, chaque chose est une détermination de Vêtre, et, par conséquent, est un être ; soumise à l'analyse intellectuelle, elle nous présente le concept objectif de l'être. Donc : a) l'intelligence connaissant une chose par un acte direct, connaît implicitement l'être; h) de plus, elle distingue par un acte rcilexe les différents universaux qui se trouvent dans la chose elle-même prise objectivement, et dès lors elle retrouve l'universel eï.'r. Bien plus, l'être, ayant une compréhension moindre que les autres universaux, est le plus facile de tous à percevoir. C'est pour cela que le premier nom donné par les enfants aux objets qui se présentent à eux, est celui de chose, comme synonyme d'être. Aussi S. Thomas dit-il très-justement : Ce qui
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est "perçu le premier, c'est Vètre, dont le concept est renfermé dans chaque cliose saisie par l'intelligence. Illud quod primo cadit in apprehensione est ens^ cujus intellectus incUtditur in omnibus, qiiœcumque quis appréhenda {Summ, theol,, I, ii, 91, 2.).
Conclusion IV®. — Le premier principe est le principe de contradiction, à savoir que Vêtre ne "peut pas être, et ne pas être en même temps sous le même rapport.
En effet, le premier principe est celui : l"" qui repose immédiatement sur le premier concept; 2*" qui a la plus grande extension; S"" qui est tel que Tintelligence r affirme implicitement, dans chaque jugement qu'elle énonce ; 4° dont la négation enlève toute force à tous les autres principes. Or, tel est le principe de contradiction; donc, il est le premier. La majeure étant évidente, c'est la mineure qu'il faut prouver. Notons d'abord que nous ne prétendons pas démontrer le principe de contradiction, car il serait insensé de vouloir démontrer ce premier principe qui doit se supposer dans toute démonstration; nous voulons seulement déterminer sa propriété de premier principe. Pour cela il suffit de montrer qu'il possède les quatre conditions auxquelles fait allusion la mineure et qui sont énumérées dans la majeure; or, l"" le principe de contradiction repose sur le premier concept, puisqu'il repose sur le concept de l'être ; 2° il a la plus grande extension, puisqu'il s'étend à tout ce qui renferme la raison d'être (1) ; S*" nous avons déjà démontré (douzième leçon) qu'étant un critérium de vérité il est la règle de tous les jugements, et est affirmé dans renonciation de ces jugements; 4"^ la négation de ce principe entraîne la négation de tous les autres jugements, comme il est démontré dans le lieu cité plus haut. Gomme toutes les choses spéciales sont autant de déterminations de l'être, celui qui affirme que Vêtre ne peut pas être, affirme implicitement que toute détermination d'être peut ne pas être ; et, par conséquent, il pourra
(1) Ce mo! raison est frès-fréquenmment employé par S. Thomas et d'autres grands philosophes. En voici Texplication : « Ratio, prout hic sumitur, nihil aliudest quain id quod npprehondit intellectus de significatiohe alicujus nominis: eti; ciu liis, quaehabcntdc'liuilionem,estipsarcidcrinitio(S.Th.,I.,cftsi. 11,1 .,3.).»
nier toutes les propositions les plus manifestes, soit analytiques, soit synthétiques.
Mais, heureusement, quoique ce principe de contradiction puisse être nié de bouche, et certes il l'a été de nos jours, jamais au moins il ne pourra l'être d'esprit (leçon citée), puisqu'il est tel qu'on l'affirme môme en le niant. C'est là ce qu'on appelle la démonstration par Tabsurde, Car la négation d'un tel principe étant le conible de l'absurde, lorsque quelqu'un nie une conclusion, on peut le réduire ou à admettre cette conclusion, ou à nier le principe de contradiction lui-même, comme nous l'avons démontré dans la logique (treizième leçon).
Définition de V essence.
L'essence est ce 'par quoi Vêtre est ce qiCil est. Pour éclaircir par des exemples cette définition on peut considérer l'être et l'essence des différentes espèces et des différents genres de choses. Ainsi, quelle est l'essence du savant, en tant que savant? C'est la science, car c'est par la science que le savant est savant; de même, l'essence du blanc c'est la blancheur, l'essence de l'homme c'est l'humanité. On peut donc dire en général que l'essence c'est ce par quoi l'être est ce qu'il est. C'est ce qu'on appelle la forme meta- ^physique, que nous avions en vue en parlant du terme concret et du terme abstrait.
Divisions principales de Vêtre,
1° On distingue l'être objectif et l'être physique. L'être objectif c'est Vêtre physique en tant qiVil est connu et qu'ainsi il se trouve dans le verle raental. C'est dans ce sens que l'on dit que tout a existé objectivement de toute éternité dans le verbe de l'intelligence divine. L'être physique c'est Vêtre considéré dans sa propre existence en dehors de V intelligence.
2'' Il y a l'être nécessaire et l'être contingent : l'être nécessaire est celui qui ne peut pas ne pas être; l'être contingent c'est ce qui peut être, mais.n'est pas, ou bien c'est ce qui est, mais pourrait ne pas être. Ainsi Dieu est un être nécessaire, le monde est un être contingent.
3'' On distingue encore l'être possible et l'être existant. L'être possible est celui qui n'est pas, mais qu
pourrait exister; Têtre existant est celui qui est dans sa propre existence. D'où il suit que le premier n'a qu'une existence objective, tandis que le second existe physiquement. Notons ici qu'il peut y avoir une double répugnance ou impossibilité à ce qu'un être existe : a) une répugnance intrinsèque, c'est ce qui a lieu lorsque la définition de l'être que l'on dit possible, se compose de mots contradictoires. Lorsqu'il en est ainsi, l'être est intrinsèquement impossible. Ainsi un globe d'or de la grosseur de la lune est possible; mais un homme sans une âme raisonnable est impossible. l) Il y a répugnance extrinsèque, lorsqu'il n'y a pas une cause propre à produire ce qui est intrinsèquement possible. L'être existant, c'est, en effet, cehii qui est dans son propre être physique ; or, si nous considérons la force du mot ex-sistere, nous voyons que l'être physique c'est celui qui a passé de l'était de possibilité à celui d'actualité, et, d'après cette signification, le contingent seul peut s'appeler Vexistant, Aussi les plus grands philosophes de l'antiquité, qui ont traité de Dieu, n'ont pas démontré qu'il existe, mais qu'il est. On sait par là que l'existence est comme l'actuation de la chose en dehors de sa cause, ou comme le dit S. Thomas, c'est V acte de Vessence, actiis essentice.
4*" Enfin, on distingue l'être absolu et l'être relatif. L'être relatif est celui qui dépend essentiellement des autres, l'être absolu est celui qui est essentiellement indépendant.