DEUXIÈME LEÇON
Définition et division de la philosophie.
Définition. — La philosophie est l'étude et l'amour de îa sagesse, comme nous l'avons dit dans la leçon précédente; elle s'étend à toutes les connaissances auxquelles on peut donner le nom de science. Or, ce nom ne signifie pas une connaissance purement expérimentale, ni une connaissance obtenue par le témoignage et l'autorité d'autrui ; mais il signifie une connaissance évidente, certaine, tirée des causes même des choses. Ce n'est pas le lieu de développer les diverses parties de cette définition : qu'il nous suffise, pour le moment, de savoir que la science a pour objet direct les notions universelles et pour objet indirect les notions des individus. Ainsi, par exemple, je fais ce raisonnement:
Toute âme inteïlectiieïle est immorteJle; or, toute âme humaine est intellectuelle; donc, toute âme humaine est immorteJle. La connaissance de cette dernière proposition universelle est scientifique, et les propositions de cette nature sont l'objet di^rect de la science. Mais, pendant que ma raison prononce un tel jugement, indirectement elle prononce que Pierre, ayant une âme intellectuelle, a une âme immortelle. Amsi, la science a pour objet direct Tâme humaine en général, pour objet indirect Tâme de Pierre en particulier : et ceci s'applique à la connaissance scientifique de toutes les choses. Nous entendons les choses finies ; car, quand il s^agit de l'être infiniment parfait, l'application de notre principe général doit se faire d^une façon toute spéciale, que nous verrons en son lieu.
Division. — On peut considérer Pacte de Pintelligence : 1° en tant qu'il connaît l'être; 2° en tant qu'il est Pidée, ou Pexemplaire de ce qui peut être fait par la volonté, soit immédiatement, soit par le moyen des puissances qui lui sont subordonnées. Dans le premier cas, nous avons la connaissance spéculative : par exemple, le monde est fini; dans le second cas, nous avons la connaissance pratique : par exemple, la créature doit honorer le Créateur. De là découle la division générale de la philosophie et de la science, en philosophie ou science spéculative, et en philosophie ou science jtratique. Cette division est parfaite, parce que toute connaissance scientifique appartient à Pun ou à Pautre membre. Et, en effet, rien ne peut exister, rien ne peut être connu par Phomme que ce qui est impossible ou possible pour lui : or, la connaissance du premier est la science spéculative, la connaissance du second est la science pratique.
Division de la fhiloso]}hie ou science spéculative. — On doit la diviser selon les différentes manières d^universaliser, en faisant abstraction de la matière. P«'^ur comprendre cela^ considérons un homme en particulier, existant dans telles conditions déterminées de temps et de lieu, ayant telles chairs et tels os, et se nommant César. Je puis le toucher, l'entendre et le voir, c'est-àdire, avoir de lui, comme individu,, une connaissauco
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expérimentale qui n'est pas la science. Faisons une première abstraction mentale, laissant de côté tout ce qui est individuel en César, tout -ce qui est circonscrit par Tespace et le temps : avec l'intellect, considérons seulement l'essence de l'homme, qui est commune à tous les hommes existants et possibles, et qui, par conséquent, est universelle. Dans cette considération abstraite, j'écarte la matière individuelle de César, mais je ne saurais écarter la notion générale de la matière, parce que le corps appartient à Vesse^ice de l'homme. Ce que je dis pour la connaissance de César, je puis le dire pour la connaissance de tout être : animal, plante, minéral. La première abstraction écarte donc la matière individuelle, mais non la matière commune. Toutes les connaissances de ce genre, réuniçs ensemble, me donneront la première partie de la philosophie spéculative, la science physique. Gomme le champ de cette science est très-vaste, nous la subdiviserons pour plus de clarté, en plusieurs parties : i"" L'être matériel en général, abstrait de la matière individuelle, sera l'objet de la physique générale. — 2^ La substance corporelle non vivante sera l'objet de \d^. minéralogie. — 3''La substance corporelle, ayant seulement la vie végétative, sera l'objet- de la lotaniqiie. — 4° La substance corporelle, ayant la vie sensitive, sera l'objet de la zoologie. — 5° La substance corporelle vivante, et ayant un principe de vie raisonnable, sera l'objet de Y anthropologie. Telles sont les cinq divisions de la physique, que nous pouvons appeler rationnelle pour la distinguer de la physique expérimentale ou historique, laquelle, à vrai dire, n'est pas une science.
Par une abstraction plus grande, on écarte la matière commune pour considérer seulement la quantité, propriété commune de la matière. Cette quantité, soit continue, soit discrète, sera l'objet propre de la seconde partie de la philosophie spéculative, la rnatliématique.
Enfm, l'intellect humain, s' élevant complètement audessus de la matière et de ses propriétés matérielles, contemple l'être séparé de toute matière. L'être ainsi contemplé est l'objet de la métaphysique, qui prend ce
nom parce qu'elle s'élève au-dessus des choses physiques ou corporelles. Or, l'être qu'elle considère en dehors de toute matière, peut se présenter dans deux états : — 1° Ou bien il est tel qu^il peut accompagner la matière, mais qu'il peut aussi se trouver sans elle ; alors il sera l'objet de la première partie de la métaphysique, appelée 'philosophie ^première, parce que l'étude de cette partie précède convenablement l'étude de la physique elle-même. — 2"^ Ou bien il est parfaitement immatériel et indépendant de la matière; alors nous avons la science qui a pour objet les intelligences séparées et Dieu : c'est la seconde partie de la métaphysique, que Ton expose en dernier lieu à cause de sa sublimité. Telle est la division de la philosophie spéculative.
Division de la 'philosophie ou science pratique, — Celle-ci a pour objet l'ordre que l'homme peut produire dans ses actions : — 1° Ou bien en tant qu'elles s'accordent avec la loi et regardent la fin dernière. — 2''0u bien en tant qu'elles procurent le bien-être physique de l'homme. — 3° Ou bien en tant qu'elles s'exercent sur la nature extérieure corporelle. De là résulte : 1° la science de l'ordre moral; 2° de l'ordre physique de l'homme; 3*^ de l'ordre dans les ch£)ses extérieures. Laissant de côté ces deux dernières parties de la science pratique, qui demanderaient trop de temps pour être traitées ici, nous nous bornons à la science pratique de l'ordre moral; elle peut être divisée en plusieurs parties :
a) D'abord, traitant en général de l'ordre moral, considéré dans ses causes, efficiente, matérielle, formelle et finale, on a V éthique;
h) Descendant ensuite aux conditions spéciales de l'homme moral, on le considère comme individu, et l'on a la morale individuelle, appelée par les anciens monastique; on le considère comme membre de la famille, et l'on a Y économique ; on le considère enfin comme partie de la société, et de là la politique.
Logique. L'étude des sciences indiquées tout à l'heure, doit être précédée par l'étude de la logique, ordinairement ^appelée instrumentum sciendi. La logique apprend à l'homme l'ordre qu'il doit mettre dans les actes
de son intelligence, pour connaître la vérité et posséder la science des choses : aussi l'appelle-t-on science rationnelle (le mot grec, 16^0(1^ signihe par olCj, raison). Sans doute, tous les hommes doués de raison ont une logique naturelle, qui les conduit naturellement à la vérité; mais, cette logique naturelle est très-imparfaite chez la plupart des hommes, soit parce qu'ils négligent la culture de leur intelligence, soit parce que souvent ils sont agités par des passions qui les empêchent ou de voir les principes régulateurs de la science, ou. d'en faire Tapplication convenable. Il en résulte que très-peu d'hommes, parmi ceux qui n'ont pas étudié soigneusement la logique artificielle enseignée dans les écoles, sont exempts de graves erreurs sur les questions relevées. Et, pourquoi ne dirions-nous pas de l'art d'arriver à la connaissance de la vérité et des sciences, ce que nous disons de la rhétorique et des arts libéraux? Gomme la logique artificielle ne fait pas autre chose que d'enseigner, avec méthode et précision, les règles déjà données par la logique naturelle, ainsi la rhétorique emprunte à la nature les préceptes de l'éloquence; ainsi, la sculpture et la peinture réduisent en méthode les règles enseignées par la nature pour exprimer les choses sur la toile ou par le marbre. Or, quel orateur parfait pourra-t-on avoir sans l'étude de la rhétorique ? Quel peintre ou quel sculpteur, sans l'étude des règles formulées par la peinture et la sculpture ? Or, il faut en dire autant, et plus encore, de la logique, parce que mettre dans les opérations de l'esprit l'ordre rationnel, est plus difficile que bien parler, peindre ou sculpter. Une autre raison, toute propre à nos temps, sollicite les jeunes gens à une étude sérieuse de la logique : c'est l'immense diffusion des erreurs et le rare enseignement de la vérité. Celui qui, en temps de peste, est obligé de vivre avec les pestiférés et de respirer un air empoisonné, fait sagement de se prémunir, en employant ce qu'on appelle les remèdes préservatifs ; ainsi doivent faire aujourd'hui, dans l'ordre scientifique, ceux qui ne veulent pas être les malheureuses victimes des plus tristes erreurs. Or, parmi les remèdes qpi préservent d'un si grand mal, se trouve l'étude de la lo-
PROLÉGOMÈNES. ?/ù
gique qui donne, je dirai, le tact intellectuel du vrai et du faux, une singulière sagacité pour discerner la vérité de l'erreur, pour démasquer le faux qui, très-souvent, se fait admettre comme vrai, grâce au sophisme spécieux sous lequel il se cache.
LOGIOUE