DIX-HUITIÈME LEÇON
De l'acte. — De la puissance. — Des causes.
Notions de Vêtre en acte et de l'être en puissance ; de la puissance et de Vacte.
L'être en acte, c'est l'être qui a une existence propre; l'être en puissance, c'est l'être qui n'a pas une existence propre, mais qui existe en ce dont il peut être fait et dans la cause dont il peut dériver. Ainsi, par exemple, le célèbre Laocoon du Belvédère est maintenant en acte; mais avant d'exister, où était-il? Il était en puissance dans le marbre dont il a été fait et dans l'artiste par qui il a été fait. Il faut donc bien distinguer entre la puissance passive, l'acte et la puissance active. Ainsi, dans l'exemple que nous venons de citer, le marbre est la puissance passive, l'artiste est la puissance active, ce qui est fait dans le marbre ou ce que reçoit le marbre pour devenir le Laocoon, c'est l'acte. Par conséquent : 1*" la puissance passive, c'est la partie déterminahïe de Vêtre ; 2"^ la puissance active, c'est la cause déterminante deVêtre; 3*" l'acte, c'est la détermination produite par la puissance active dans la puissance passive; 4*^ la puissance passive avec la détermination qu'elle a reçue, c'est Vêtre déterminé. Mais la cause qui détermine l'être, étant considérée comme en dehors de l'être déterminé, il n'y a, à vrai dire, que deux principes intrinsèques constitutifs de l'être déterminé : la puissance passive et l'acte, c'est-à-dire la partie déterminable et la détermination. Cette doctrine a une extension considérable et elle s'applique à toutes les choses dans lesquelles on peut considérer deux parties ou principes : partie déterminaUe et détermination ; or, comme nous le verrons, ceci se trouve dans toutes les choses créées.
Conchtsion P®. — Aucune puissance ne peut, comme telle, être connue à nous par elle-même, mais seulement par Vacte qii'ellepeut recevoir ou faire.
En effet, la puissance ne se peut connaître que par sa définition; or, la définition de la puissance nous est
donnée par l'acte qu'elle peut ou recevoir ou faire ; donc, on ne peut connaître la puissance que par l'acte. Pour voir la vérité de la majeure, il suffit de considérer les différentes puissances passives ou actives, ou celles qui sont tout à la fois actives et passives. Prenons !iotre intelligence : notre intelligence est une puissance active, puisqu'elle est la cause de la pensée; mais, en tant qu'elle reçoit la pensée, c'est-à-dire en tant qu'elle est modifiée par cette détermination intellectuelle, qui s'appelle la pensée, on peut dire qu'elle est d'une certaine manière une puissance passive. Or, si je veux définir l'intelligence, je dirai évidemment : L'intelligence, c'est la faculté de penser ; donc, je la définis par son acte. De môme, pour définir la toute-puissance, qui est une puissance purement active, je dirai : C'est le pouvoir de faire tout ce qui peut avoir raison d'être ou ce dont l'existence n'est pas intrinsèquement impossible; donc, je connais la puissance par son acte. Mais, la puissance passive, ou la partie déterminable de l'être, demande une considération particulière. Une puissance absolument passive, c'est-à-dire une chose seulement déterminable et n'ayant en soi aucune détermination, ne peut exister, car tout ce qui existe est en acte, est déterminé, est ceci ou cela, et, par conséquent, lient se définir. Ainsi le marbre, s'il n'a pas la détermination du Laocoon, en aura une autre, belle ou laide, peu importe, mais il en aura une. Remarquons en outre que la puissance passive, pour avoir une nouvelle détermination du même genre, doit perdre celle qu'elle avait, parce que les deux sont incompatibles. Ainsi, le marbre qui a la forme d'un grand cube, ne peut prendre celle de Laocoon sans perdre l'autre. Quand donc nous disions que l'on ne peut connaître la puissance comme telle que par la connaissance de l'acte auquel elle est ordonnée, cela voulait dire que nous ne pouvons connaître la puissance en tant qu'elle est la puissance de ce qui pent arriver dans la suite. Ainsi, nous ne pouvons connaître le marbre en tant qu'il est le Laocoon en puissance, sans connaître cette détermination du Laocoon, quoique nous puissions le connaître en tant qu'il est un cube, sans penser au
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Laocoon ; mais, dans ce cas même, nous le pensons en tant qu'il est en acte (1).
Conclusion IP. — Tout être sujet au changement est com/posé de ^puissance et d'acte.
En effet, tout être composé d'un principe déterminable et d'une détermination est un être composé de puissance et d'acte; or, tout être, sujet au changement, est composé d'un principe déterminable et d'une détermination; donc, etc.
En effet, la chose qui subit un changement, acquiert une nouvelle détermination. Si elle acquiert une détermination, elle ne l'avait donc pas auparavant, et, par conséquent, elle était déterminable. Il résulte de là que l'on peut définir le changement ou mutation d'une manière générale : Le passage de la puissance à Vacte (2).
Définition du 'principe et de la cause.
Le principe est ce dont une chose procède, de quelque manière que ce soit. La chose qui procède s'appelle principiée, D'oii Ton voit, l"* que le principe doit avoir, par rapport à la chose qui en procède, une certaine priorité, soit d'origine, de durée, d'ordre ou de lieu, etc., peu importe; 2° qu'il doit y avoir une relation entre le principe et la chose qui en procède.
La cause est un principe qui donne l'être à son principié comme tel, et celui-ci se nomme effet. Nous disons comme tel, parce que ce principié pourrait avoir antérieurement un autre être indépendant de la cause que l'on considère. Par exemple, Michel- Ange fut la cause du célèbre Moïse. La statue de Moïse, comme telle, est l'effet de Buonarroti, quoique le marbre n'ait point été produit par lui. Par conséquent, le concept de principe a une plus grande extension que le concept
(1) Telle est la doctrine de S Thomas : « Potentia cognoscitur per actum. » II, dist. 44, 1, 1. « Potentia secundum quod est potentia ordinatur ad actum, Unde oportet rationem potentiœ accipi ex actu ad quem ordinatur, et per consequens oportet quod ratio potentiae diversificetur, ut diversificatur ratio acius. » Sumw. th.^ î, 77, 3.
(2) Lorsque nous parlerons de l'essence de Dieu dans la 2^ partie de la métaphysique, nous démontrerons comment dans les choses créées l'essence se distingue de l'existence. Maintenant l'élève serait incapable de comprendre cette question, et, si on la traitait ici, on ne ferait que perdre du temps et rendre difficile et ennuyeuse l'étude de la philosophie.
de cause, et toute cause est par là même principe, tandis que tout principe n'est pas pour cela cause. L'aurore est le principe du jour et n'en est pas la cause; Virgile fut à la fois principe et cause de son poëme.
Lorsqu'une cause est prête à produire son effet, mais qu'elle ne le produit pas encore, on dit qu'elle* est dans son acte premier ; quand elle produit son effet, elle est dans son acte second. Ce qui constitue intrinsèquement la cause dans son acte second , s'appelle action : celte action est dite transitive, si son terme est en dehors d'elle-même; elle est dite immanente, si son terme est en elle-même. Ainsi : penser est une action immanente; peindre est une action transitive.
Des diverses espèces de cause.
On distingue : 1° la cause universelle, ou celle qui exerce son influence sur tous les êtres (Dieu) ; 2° la cause "particulière, ou celle qui n'a d'influence que sur quelques êtres (la lune) ; 3° la cause première, qui est indépendante de toute autre cause (Dieu) ; 4° la cause seconde qui dépend comme effet d'une autre cause (tout être créé) ; 5" la cause princiipale, qui produit son effet par une vertu propre intrinsèque (un peintre) ; 6^* la cause instrumentale y qui ne produit son effet qu'en tant qu'elle est mue par la cause principale (le pinceau du peintre) ; 7*" la cause univoque, dont tous les effets sont de la même espèce (l'être vivant en tant qu'il engendre un autre être vivant) ; 8° la cause équivoque, qui peut produire des effets d'espèce différente (le feu qui aurcit certaines substances et en liguéfle certaines autres) ; O"" la cause par soi, qui produit l'effet qu'elle a en vue, c'est-à-dire auquel elle tend comme à son terme (le sculpteur d'une statue); 10'' la cause par accident, qui produit par hasard un effet inattendu (le laboureur qui, en Dêchant la terre, découvre un trésor); 11° la cause prochaine, qui influe immédiatement sur l'effet (le père par rapport au fils); 12° la cause éloignée, qui n'influe sur son effet que d'une manière médiate (les aïeux par rapport aux petitsenfants).
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Conclusion IIP. — On distingue quatre genres de causes.
En effet, les principes qui influent sur Vétre des choses principiées, peuvent être divisés en quatre genres; or, les causes sont les principes qui influent sur l'être des choses principiées; donc, on peut diviser les causes en quatre genres. En effet, l'être d'une chose, qui est composée de puissance et d'acte, suppose : 1^ un principe passif, à savoir la partie déterminable que l'on appelle vulgairement matière, bien qu'il ne
4° un terme auquel la chose tend soit par sa nature, soit par l'intention du principe efficient, et que l'on appelle fin : si la chose tend à ce terme par sa nature, la fin s'appelle fin de V œuvre ; si elle n'y tend que par l'intention da principe efficient, la fin est dite fin de Vagent. Ainsi, l'homme (principe efficient) donne aux pierres, aux poutres, à la chaux (matière), la détermination d'une maison (forme), pour en retirer quelque gain (fin de l'agent), tandis que la maison tend de sa nature à abriter les hommes (fm de l'œuvre). Il y a donc quatre genres de causes : 1° Z<2 cause efficiente; 2° la cause matérielle ; S"" la cause formelle^ 4° la cause finale. Nous ne parlons pas ici de la cause exemplaire, parce que celle-ci, qui est Vidée dans l'esprit du principe efficient, unie à la vertu opérative de ce même principe efficient, constitue la cause efficiente.
Conclusion IV®. — Les quatre causes influent différemment sur Vêtre de V effet.
En effet : 1° la cause matérielle ou la partie déterminable, et 2° la cause formelle, c'est-à-dire la détermination ou l'acte, constituent, i)ar leur union, l'être de l'effet, et, pour cela, ces deux causes sont dites causes intrinsèques ; S*" la cause efficiente exerce son influence en produisant, par la causalité de son acte, l'être de l'effet ; 4^ la cause finale influe sur l'existence de l'effet en ce qu'elle attire et qu'ainsi elle meut la cause efficiente à l'action; c'est pour cela qu'on donne le nom de motif k la cause finale.
Conclusion V^ — Tout être contingent demande une cause.
Tout effet suppose une cause; or, tout être contingent est un effet; donc, tout être contingent suppose une cause. La majeure est évidente, puisque, précisément, cela seul est effet, qui, dans son être, dépena de la cause. Pour comprendre la mineure, il faut savoir que le contingent est ce qui peut être et ne pas être, puisqu'il n'a pas en lui-même la raison suffisante de son existence. Et où donc sera cette raison suffisante? Nulle part? Mais c'est absurde! Elle sera donc dans un autre être qui, par là-même, sera sa cause. Ceci montre Tévidence de ce grand principe qui s'applique à toutes les choses contingentes : Il n'y a "pas d'effet sans cause; non datur effectus sine causa. S'il en pouvait être autrement, Ve/fet serait tout à la fois effet, et non effet : ce qui est contraire au principe de contradiction. De plus, comme une cause sans proportion avec l'effet ne serait point une cause, toute cause doit être proportionnée avec la production de l'être contingent qui est son effet.
Conclusion VP. — Toute cause doit contenir en elle-même de quelque manière la perfection de V effet.
Ceci est manifeste, autrement il n'y aurait plus de proportion entre la cause et l'effet. Mais la cause peut renfermer la 'perfection de V effet de trois manières : a) formellement, comme la cause univoque (les plantes, les brutes, etc.), qui produit toujours des effets de sa propre nature; h) virtuellement, comme la cause équivoque, qui n'a pas la même nature que l'effet, mais qui a le pouvoir de le produire : ainsi le soleil produit des effets différents ; ainsi l'homme en produit qui ne sont assurément pas formellement contenus en lui; c) éminemment, quand la cause est d'une perfection supérieure à celle des effets, ou mieux encore quand sa perfection est infinie, et qu'étant souverainement simple elle réunit en elle les perfections de toutes les choses finies.
Puisque nous parlons ici des causes, observons que lorsc[u'une cause veut produire un effet et qu'elle en produit un autre auquel elle ne tendait pas, cet effet s'appelle hasard. Par conséquent, le hasard est un
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ejfet qui est produit sans V intention de la cause qiciïe produit. Ainsi, un paysan n'a d'autre intention que de bêcher la terre, et, par hasard, il trouve un trésor ; une brute à l'intention de sauter un fossé, et, par liasard, elle s'y noie. Mais, comme rien n'échappe à Vintention de la cause première, il s'ensuit que pour Dieu il n'y a pas de hasard. Fortune signifie la même chose que hasard; cependant, on suppose plus ordinairement le mot fortune pour désigner un effet utile à l'individu raisonnable, qui peut en apprécier l'utilité, tandis que ^e mot hasard se prend dans un sens plus général.