‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 23 sur 90 · DIX-NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LEÇON

Substance. — Accident, — Suppôt. — Personne. — Hypostase. —

Nature .

Définition de la substance et de V accident, La substance est « l'être qui existe en lui-même et auquel par sa nature il n'appartient pas d'exister dans un autre, comme en son sujet. » S. Thomas la définit ainsi : iSulstantia est res cujus naturcB deletur esse non in alio {Quodlibetum 9, art. 5.). Par exemple : Pierre, ce caillou, etc., sont des substances, parce qu'elles ne demandent pas à résider dans un autre être comme dans un sujet, mais qu'elles existent en elles-mêmes; au contraire, la douleur, la joie, la pensée de l'esprit humain, la chaleur, la couleur demandent naturellement à résider dans un sujet. Ces derniers êtres se nomment des accidents; par conséquent, l'accident c'est « l'être auquel il convient par sa nature d'exister dans un autre être comme dans son sujet. » Dès lors, quand bien même certains accidents pourraient , en vertu de la toute-puissance divine , exister sans sujet, ils ne resteraient pas moins des accidents, puisque, même séparés de leur sujet, ils seraient naturellement ordonnés à exister dans leur sujet. S. Thomas dit à ce propos : Non desinunt (supposé ce fait) esse accidentia, quia nec separatur ah eis definitio accidentis, quœ est aptitudo ad suljcctum, qu(B semper manet in iis, non actualis inhœrentia, nec competit eis definitio substantiœ (III, 77, 1, 2.).

CoiicJusion P^ — Le concept de la substance et de V accident, qui vient d'être indiqué, est vrai.

Eu effet : 1° Le concept conforme à la réalité est vrai ; or, le concept de la substance est absolument conforme à la réalité; donc, le concept de la substance est vrai. Laissons de côté la majeure, car il ne saurait y avoir de doute par rapport à elle. La mineure est déduite de Texpérience intime de chaque homme. En efî'et, quand je me considère, je ne puis m'empêcher de connaître une substance et des modifications. Le moi se présente comme ce qui est en lui-même et qui est sujet à une série de modifications, pensées, affections, douleurs, joies, etc., qui se succèdent continuellement;, de même que la cire existe en elle-même et prend successivement les figures les plus variées. La parole par laquelle j'appelle un autre homme, toi, désigne la substance. Quand je demande : Qu'est-ce que ceci?., j'attends qu'oc me désigne la substance; on ne me répondra pas : C'est blanc, noir, froid, grand, etc., mais on me répondra : C'est un homme, une pierre, une plante, un lion, etc. Et, comme à la question : Quelle chose est ceci? correspond l'interrogation latine : Quid est hoc? on appelle la substance la quiddité des choses. Aussi la divine Ecriture indique d'une manière sublime par le Tuoi quid\Q?> mots exprimant les substances des choses : Formatis igitur Dominus Deus de hurno cunctis animantibus terrœ et universis volatilibus cœli, adduxit ea ad Adam ut mderet quid vocaret ea : onine enim, quod Tocavit Adam anime viventis, ipsum est nomen ejus [Gen. H.).

En outre, ce qui est, ou existe en soi-même et n'a ])as besoin de sujet, ou n'existe pas en soi et a naturclKniiont besoin d'un sujet. Cette division est certainenuMit adé(iuale, et l'on ne saurait faire d'autres suppo- •. itions. Or, si l'être n'a pas besoin de sujet, c'est une substance ; s'il lui en faut un, c'est un accident. Il n'y aurait donc ])lus qu'à dire que tout est accident. Mais alors on tomberait dans la contradiction, car l'accident \quod accidit) est relatif et indique une relation avec ce qui le soutient, réside comme sous lui, sub stat, et, par là-même, est substance.

i38 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE.- .

Nous allons maintenant donner quelques définitions de la substance et de Taccident employées par les modernes, et que nous trouvons imparfaites ou erronées.

a) De la substance,

1° On a communément défini la substance : ce qui est en soi; et cette définition fut autrefois prise dans un bon sens. Mais si nous trouvions un accident séparé de la substance , par exemple la blancheur, la couleur, etc., cet accident serait en soi sans son sujet naturel, quoique ce soit la toute-puissance divine qui fasse qu'il soit seul. Donc, cette définition n'est point rigoureusement parfaite, puisqu'il ne répugne pas qu'elle soit dans un cas donné applicable à l'accident.

Nous n'ignorons pas que de nos jours certains philosophes prétendent que cela est impossible, mais ils sont dans Terreur, comme nous le verrons plus tard.

2° La substance serait également mal définie Vêtre qui est sous les accidents. Il est bien vrai que dans les choses créées la substance se présente toujours à nous placée sous les accidents, et c'est pour cela que nous l'appelons substance {sut stans) : mais Dieu est substance et pourtant il n'a pas d'accidents; et, bien qu'il soit la substance parfaite par excellence, ceci n'enlève pas la force de notre objection. D'ailleurs est-il alsurde de croire qu'il puisse y avoir une substance créée sans accidents? Nous ne le pensons pas.

S*" Ce serait une grande erreur que de définir la substance : L'être qui est par soi {a se) ; il suivrait de là que tout ce dont l'existence n'est pas nécessaire, n'est pas une substance, et l'on irait droit au panthéisme, puisque Dieu seul, qui est l'être nécessaire, est par soi, c'est-à-dire n'a pas de cause de son être.

4° Il serait erroné de définir la substance : Uènsemlle des qualités que nous "percevons dans les êtres, car ce ne serait là qu'un ensemble d'accidents, lesquels se rapportent bien à la substance, mais ne sont pas la substance.

l) De V accident,

1° L'accident, c'est Vêtre qui existe dans un autre

être, on lien que Von ne peut concevoir qiCexisto/iit dans un autre être. Ceci dit trop, puisque, pour ne pas être , substance, il suffit qu'une chose soit ordonnée à être , inhérente à un sujet, mais il n'est pas nécessaire que cette inhérence soit actuelle. D'après cette définition, sans l'inhérence il ne peut y avoir d'accident, et l'accident n'aurait pas un concept ^ro^re. Or, ceci ne peut être concédé d'une manière absolue.

2° L'accident est le mode de la suhstance. Ceci est faux, parce que le mode est la limite tant dans la substance que dans l'accident, et il est exprimé par des adverbes (ralde, parum). Ainsi l'on dit : Cours vite, etc. ; et le mode est ou substantiel ou accidentel ; comme il est une limite, il est impossible qu'il soit en dehors de la substance ou de l'accident. Donc, la définition en question ne convient pas à toute la chose définie et à cette chose-là seulement.

Conclusionll^. — La sulstance est réellement distincte de Vaccident. Il ne s'agit pas ici d'une distinction de raison, mais d'une distinction réelle; la substance est réellement distincte de l'accident. En effet :

1° Les choses qui peuvent être séparées les unes des autres, sont réellement distinctes même avant leur séparation : or, la substance peut être séparée des accidents. Ne pouvons-nous pas séparer notre àme de la tristesse? Evidemment oui; autrement nous serions toujours tristes. La vertu et le vice peuvent être séparés de l'homme, quand même on les considère comme habitudes, ou dispositions de l'âme. Une substance (la chair, la pierre, le bois, etc.) est maintenant chaude et ne l'est plus un instant après, et l'on pourrait citer indéfiniment des exemples du même genre. Après cela il est clair qu'entre ces choses séparables il y a une distinction réelle, et, dans le cas présent, il importe peu ou point que l'une des deux choses ne puisse conserver son existence propre séparée. S'il n'y avait pas une réelle distinction les deux choses seraient donc tout à fait la même : or, comment pourrait-on séparer une chose d'elle-même? Il y a impossibilité absolue (dixseptième leçon, concl. II .).

2'' Toute substance créée est sujette au changement;

donc, toute substance créée est réellement distincte de ses accidents. En effet, dans le changement de la substance il est nécessaire de distinguer deux termes et comme le passage de l'un à l'autre : le terme a quo ou celui d'où l'on part; le terme ad quem, ou bien vers lequel on tend, et enfin le passage de l'un à l'autre terme. Or, on ne peut faire ce passage sans laisser ce qu'il y avait dans le terme a quo, et sans acquérir ce qu'il y a dans le terme ad quem. Si donc il n'y avait pas une distinction réelle entre la substance et l'accident, la substance aurait dans le terme ad quem tout ce qu'elle avait dans le terme a quo, et, dès lors, il n'y aurait pas de changement.

3° Enfin, il est clair que si, entre la substance et l'accident, il n'y avait pas une distinction réelle, ce qui est cause de l'accident d'une chose serait, par là même, cause de la substance de cette même chose. Or, on ne peut rien concevoir de plus absurde; car, dans cette supposition, en causant en moi-même des modifications, je serais cause de moi-même, et, de même, si j'étais cause des accidents dans une chose, je lui donnerais, par là même, l'être substantiel.

De toutes ces considérations il suit que nous pouvons et que nous devons distinguer réellement dans les choses un double être : l*" l'être siihstantiel et 'premier, par exemple, V%omme; 2" l'être accidentel et secooidaire,^diV exemple, l'homme vertueux. Cette doctrine a une très-grande importance.

Définition du suppôt, de la personne et de Vhypostase. \ 1"* Du suppôt. Le suppôt, c'est la substance individuelle. Je dis a) que le suppôt est une substance, parce que l'accident ne saurait être suppôt {sul positum). Par conséquent, un homme, une plante, un atome, non vivant, sont autant de suppôts ; une réunion de cent atomes, distincts entre eux, contiendra cent suppôts. Je dis h) que c'est une substance individuelle, c'est-à-dire tellement séparée de toute autre substance qu'elle fasse un tout par elle-même. Par conséquent, cette substance ne peut être une partie intégrante d'une autre substance, comme serait la main ou le pied; ce ne peut être davantage une substance unie avec une autre

substance incomplète pour former avec elle une substance complète, comme est l'âme humaine par rapport au corps; ce ne peut être non plus une substance complète et unie avec un autre suppôt, comme il arrive dans un arbre qui était un suppôt par lui-même, mais qui cesse de Tôtre s'il s'unit par la greffe avec un autre de manière à ne former qu'un suppôt avec lui.

2° De la 'personne. — La personne, c'est le suppôt raisonnable^ c'est-à-dire la substance individuelle douée de raison. Dès lors, toute personne est un suppôt, mais tout suppôt n'est pas une personne. Le suppôt est comme le genre, et la personne, l'espèce (1).

3° De Vhypostase... Ce mot s'emploie généralement pour désigner le suppôt raisonnable; c'est un mot grec auquel répond le mot latin subsistentia, et le mot français subsistance. Gomme on le voit, ces trois mots signifient ce qui est sous, ce qui soutient, c'est-à-dire ce qui est propre à la substance.

Définition de la nature.

Ce mot est fréquemment employé pour désigner l'ensemble des êtres corporels; mais, dans son sens philosophique, il indique : l"" V essence de la chose d'après la définition; ou bien 2° la substance, en tant qu'elle est le principe de ses opérations. Par conséquent, le naturel c'est ce qui ne dépasse pas les forces intrinsèques des substances, ou bien encore ce qui convient à l'être, vu son essence, ses facultés actives et passives. D'où l'on voit comment un être, tout en conservant intacte son essence, peut manquer de ce qui lui est naturel. Ainsi l'homme peut être privé de ses facultés naturelles de la vue et de l'ouïe, tout en conservant intacte son essence.

(1) Lorsque, plus lard, nous traiterons du suppôt humain, nous verrons com- Bnent le suppôt se distingue de la nature.

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