‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 29 sur 90 · VINGT-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LEÇON

Du changement dans les substances corporelles.

Définition et division du changement qui s'opère dans les sulstances covporeTles .

Cette question est une des plus importantes de toute la physique, elle est comme la clef qui sert à résoudre une foule d'autres questions; bien plus, on peut la considérer comme le fondement de la physique, et elle constitue avec la question précédente, Tessence du système r)}iysique.

Tout cnangement dans les substances corporelles est en général le passage de la puissance à l'acte : par conséquent, dans ce changement, il doit y avoir une chose qui, d'abord, se trouvait dans le terme à partir duquel se fait le passage, et qui, ensuite, se trouve dans le terme vers lequel se fait le passage. Ce quelque chose s'appelle le sujet du changement. Mais ce changement des substances corporelles se divise en changement substantiel et en changement accidentel. Pour bien comprendre ces termes, il faut observer le double être des choses elles-mêmes.

De môme que l'être {ens) se divise en substance et en accident, de même l'être {esse) se divise en esse substantiel et en esse accidentel. Ainsi, Vêtre clieval est un être substantiel; être bien ^portant, c'est un être accidentel; Z'e^re cire, c'est un être substantiel ; êtreéchau/fé, c'est un être accidentel. S'il y avait dans les substances corporelles quelque changement accidentel et substantiel, la chose devrait arriver ainsi qu'il suit. Dans le changement accidentel, le sujet devrait passer de la puissance d'avoir un accident à l'acte d'avoir cet accident. Il est clair que dans un tel changement accidentelle sujet, qui reste le même dans les deux termes a quo et ad quem, est une substance complète.

Mais il faudrait raisonner autrement s'il s'agissait d'un changement substantiel. Dans ce cas^ en effet, il y

aurait un sujet qui a un être (esse) substantiel déterminé dans le terme a quo, mais qui peut, en laissant le prC' mier être {esse), en avoir un autre également substantiel. Ce sujet donc aurait une détermination ou acte substantiel dans le terme a quo^ et il en aurait un autre dans le terme ad quem.

Si nous voulions décider la question de l'existence des changements dont nous parlons, en nous appuyant seulement sur la manière de parler et de penser de tout le genre humain, la décision serait bientôt trouvée, car tous les hommes, dans leurs paroles et dans leurs écrits, reconnaissent qu'il existe non-seulement des changements accidentels, mais encore des changements substantiels. Quel est, en effet, celui qui ne dit pas que rherbe dont le bœuf se nourrit, a changé d'être (esse) substantiel, ou est devenue une substance diverse, lorsqu'elle sera changée en chair, en os et en autres choses, qui n'ont rien de commun avec l'herbe? On pourrait citer beaucoup d'autres exemples de ce genre. Mais, comme un certain nombre d'hommes ne suivent pas ce sentiment commun du genre humain, qui, par lui-même, est un signe certain de vérité, il est nécessaire de prouver notre assertion par d'autres arguments.

Des termes dont nous devons faire usage dans les questions "présentes.

Assurément, nous devons employer l^s termes qui ont été adoptés par les savants dans les siècles passés, qui sont encore en honneur auprès des philosophes les plus éminents, et qui, même, ont été reproduits par Pie IX dans le grave document cité plus haut. Ces termes sont matière et forme. Mais il est bon de déterminer dans quel sens ces termes doivent être pris en philosophie.

La matière est le sujet de tout changement corporel, qui tantôt reçoit une actuation, et tantôt en reçoit une autre. La matière seconde est le sujet du changement accidentel, et la matière première est le sujet du changement substantiel. Par exemple : le sujet qui passe de Vêtre (esse) accidentel lien portant à Vêtre (esse) accidentel malade, s'appelle matière seconde; et l'être qui passe de l'être (esse) substantiel herbe à l'être (esse) sub-

slantiel chair Q^i une matière première. La forme accidentelle est cet acte qui constitue le sujet dans Vètre (esse) accidentel, comme la santé, la maladie; la forme substantielle est Vacte qui constitue le sujet dans Vêtre {esse) sulstantiel, comme, par exemple, ce qui fait que le sujet est d'abord de l'herbe et non de la chair, ou une autre substance, et qui fait ensuite que le sujet est de la chair et non de l'herbe ou une autre substance. La matière seconde est étendue, la matière première se conçoit comme la source de retendue; la forme accidentelle est le principe d'où dérive la différence des opérations dans le même être {esse) ; la forme substantielle est le principe qui donne à la matière sa quiddiié, et d'où jaillit comme de sa source toute vertu opérative. Gomme tout changement est impossible s'il n'est produit par quelque chose, dès lors, pour donner au sujet matière un acte divers ou une détermination diverse, il faut le concours de cette cause qu'on appelle cause efficiente. Enfin on appelle privation l'absence de cet acte qui appartient à la matière.

Conclusion ^^ — Il y a dans les substances corporelles un véritable changement de Vêtre {esse) accidentel.

Lorsque les substances externes 1° changent leur mode d'agir; 2'' gardent le même principe d'opération, c'est-à-dire la même nature; dans ce cas, elles sont soumises à un changement accidentel. Or, ceci arrive continuellement dans les choses corporelles de tous les genres et de toutes les espèces. Observons les corps inorganiques. L'eau, par exemple, est tantôt un liquide, tantôt un solide, tantôt une vapeur, et, pourtant, le fond de sa nature reste toujours le même. Si delà, nous jetons les yeux sur les substances vivantes, quelles variations ne subissent pas la plante, la brute, l'homme, sans cesser d'avoir l'être {esse) substantiel qu'elles avaient avant ces changements? Aussi, l'on dit avec beaucoup de justesse que, dans ces cas, les substances sont altérées, ce qui signifie qu'elles ont subi un changement accidentel, sans cesser d'être les substances qu'elles étaient ; elles sont aliter, elles ne sont pas aliud. C'est la matière seconde qui change de forme accidentelle. Ce fait est très-évident.

Conclusion IP. — 21 y a dans les substances corporelles un véritable cliangement de Vêtre (esse) sicl' stantiel.

Si une substance corporelle, se trouvant dans les mêmes circonstances, ne peut plus opérer comme auparavant, et a des opérations qui ne diffèrent pas seulement en plus ou en moins de celles qu'elle avait autrefois, mais qui sont complètement diverses, dans ce cas, la substance a éprouvé un cliangement dans son être {esse) substantiel. Or, ceci arrive fréquemment : donc, il y a, en réalité, un véritable changement substantiel dans les substances corporelles. La majeure est évidente-; si, en effet, la supposition qui y est faite est réalisée, il y a dans la nature un cliangement total. En voici la raison : la nature est le fondement, le principe des opérations qui sont comme le ^rmaj9fe. Si donc le principié, qui était tout à l'heure, cesse entièrement et que les circonstances restant les mêmes, il apparaisse un principié tout divers, il est clair que l'on doit en conclure que le principe est changé. Ainsi doivent raisonner tous les hommes.

Si ces variations dans les opérations se produisent fréquemment, notre conclusion est évidente. Considérons, par exemple, l'action de l'hydrogène et de Toxygène séparément; si nous la comparons avec l'action de Teau qui est de l'oxygène et de l'hydrogène combinés, nous voyons que les opérations sont totalement diverses : donc, dans les deux cas, le principe, c'est-à-dire la nature, est divers : par conséquent, nous trouvons dans le changement de l'hydrogène et de l'oxygène en eau, les caractères d'un changement substantiel. Considérons encore les opérations des mêmes éléments hydrogène et oxygène, de l'azote et du carbone, et comparons ces opérations avec celles de la chair, des os, etc., substances auxquelles se transforment dans les êtres vivants les éléments cités; or, dans ces substances vivantes il n'y a pas le moindre signe de la présence actuelle de ces éléments^; donc, nous devons raisonnablement conclure que leur changement est substantiel, puisque leur nature est changée.

Conclusion IIP. — Bans les changements accidentels

îa matière seconde resteïa même, et la forme accidetiteUe est changée.

En effet, dans ces changements, la substance reste la môme après comme avant le changement : seul, Taccident, ou acte accidentel, disparaît; or, cette substance s'appelle matière seconde, et cet acte, forme accidentelle; donc, dans les changements accidentels, la matière seconde demeure, et seule la forme accidentelle est changée.

Conclusion IV°. — Dans les changements siihstantiéls la matière première reste la même, et la forme sulstantielle est changée.

Dans les changements substantiels, le sujet du changement reste le même^, mais Tacte substantiel est changé, c'est-à-dire que le principe qui, dans le terme a quo, constituait la substance dans son être (esse) substantiel, est changé en ce principe qui constitue la substance dans le terme ad quem.. Par exemple, quand la nourriture se change en chair vivante, le sujet du changement substantiel reste le même, à savoir ce qui, par un principe substantiel étcîit constitué dans l'être {esse) de nourriture, mais ce môme sujet acquiert le principe qui constitue la chair vivante dans l'être {esse) de chair vivante. Or, ce sujet du changement substantiel s'appelle matière première, etTacte substantiel, ou principe qui donne à la substance son être {esse) substantiel déterminé, s'appelle forme substantielle; donc, dans les changements substantiels, la matière première reste, et la forme substantielle est changée.

Conclusion V°. — L'existence de la matière seconde et de la forme accidentelle est très-certaine.

1° Le fait des changements substantiels est trèscertain; donc, l'existence du sujet de ces changements est très-certaine ; or, la matière seconde est le sujet des changements accidentels ; donc, il est très-certain que la matière seconde existe.

2^ Il existe très-certainement un principe (accident), qui détermine la substance k un être (esse) accidentel ou à un autre; or, ce principe c'est la forme accidentelle; donc, rexislenct^ de la forme accidentelle est très-certaine.

Conclusion VP. — L'existence de la matière première et de la forme substantielle est très-certaine.

1° Il existe très-certainement des changements substantiels; donc, il existe très-certainement un sujet de ces changements; or, le sujet des changements substantiels, c'est la matière première ; donc, la matière première existe très-certainement.

2° Il est très-certain que le sujet des changements substantiels est déterminé tantôt à un être (esse) substantiel, et tantôt à un autre; donc, il existe trèscertainement un principe qui détermine ce sujet tantôt à un être substantiel, et tantôt à un autre; or, ce principe, c'est la forme substantielle; donc, l'existence de la forme substantielle est très-certaine.

Le fait de la diversité spécifique de différentes substances est incontestable; or, la cause de cette diversité spécifique ne peut être la matière première, puisque la matière première ne donne pas l'être substantiel, mais, au contraire, le reçoit, comme on le voit bien par ces changements dans lesquels elle passe, comme sujet, du terme a quo au terme ad quem; donc, il doit y avoir dans toute siibstance corporelle individuelle une forme substantielle comme principe intrinsèque qui en constitue la nature. Nous disons substance individuelle, laquelle, comme nous l'avons démontré (vingtet-unième leçon, concl. IP) diffère essentiellement d'aune agrégation d'atomes et doit être, par conséquent, un atome, c'est-à-dire continue, qu'elle soit grande ou petite, peu importe. Et remarquons ici que le mot atome, souvent adopté pour signifier un corps trèspetit, signifie proprement corps non divisé, et par là même substance corporelle individuelle.

Conclusion VIP. — La forme est le principe d'où vient la diversité des opérations.

L'opération siàt Vêtre {esse) ; or, ce qui constitue l'être (esse) soit accidentel soit substantiel, c'est la forme accidentelle ou substantielle ; donc, la forme est le principe de la diversité des opérations.

Il est vrai que nous ne pouvons voir des yeux du corps ni la matière première ni la forme substantielle : mais, avec la raison, nous pouvons et nous devons

PHYSIQUE RATIONNELLE. IGO

remonter des effets aux causes, des opérations spécifiques aux principes de ces opérations, c'est-à-dire aux formes substantielles. Aussi, le poëte pliiloso[)lie, fJanle, distin£(uant réellement la matière de la forme par le mot divisé (en italien setta, en latin secta), a dit avec une grande justesse {Parg. XVIII) : « Toute forme substantielle, qui est séparée de la matière, quoique étant unie avec elle, a en elle-même une vertu spécifique qui, sans ses actes, ne peut être connue et qui ne se montre que par ses effets, comme la vie dans la plante par la verdeur du feuillage (1). »

Si donc le premier principe de toute activité c'est la forme substantielle, il s'ensuit que la matière informée est le principe de l'extension. De cette considération on pourrait, en sens inverse, tirer un argument pour prouver l'existence de la matière première et de la forme substantielle; en effet, puisque la substance corporelle est étendue, elle réclame un principe d'extension qui est la matière première; puisque la substance corporelle est active, elle demande un principe d'activité, qui est la forme substantielle.

Co7ichcsio}iYlll\ — La forme substantielle ne 'peut être oii îin arrangement ni une symétrie ni un mouvement d'atomes ou de substances individuelles qiœlconques.

En effet la forme substantielle donne l'être (esse) substantiel à toute substance individuelle, cette substance ne fût-elle qu'un atome tout petit; or, l'être {esse) substantiel ne peut dériver ni de la disposition, ni de la symétrie, ni au mouvement, puisque ces différentes clioses ne produisent rien d'intrinsèque dans la substance : donc, ces mômes choses ne peuvent être la forme substantielle.

En outre, la diversité spécifique des opérations ne peut procéder de ce qui est acciaentel et extrinsèque à l'être [esse)]o\\ ces trois choses, disposition, symétrie,

(I; Ogni forn»a sostanzial, che setta

E da maleria, cd è con lei iinita, Spccifica virtude ha in se collecta;

La quai senza operar non î? scnlila* Ne si dinioslra ma clic pcr olK-iio Conie pcr verde fronda in piantu vila.

170 PHILOSOPHIE SCOLASTIQUÈ.

mouvement, sont accidentelles et extrinsèques à l'être (esse); donc, elles ne peuvent être la forme substantielle.

Par conséquent, toute substance individuelle ou pe-* tite, ne pouvant être une agrégation puisqu'elle est individuelle (vingt-et-unième leçon, concl. IP), se compose intimement et essentiellement de deux principes comme de deux réalités, qui la constituent dans son être {esse) substantiel complet, et ces deux principes sont la matière première comme principe d'extension, et la forme substantielle qui est le principe d'activité et qui donne à la matière une espèce déterminée.

Quoique cette conclusion VHP ait été suffisamment démontrée, cependant nous en ferons un examen plus développé, lorsque nous réfuterons les systèmes de ceux qui nient la réalité des changements des substances corporelles, ou qui les attribuent au changement de symétrie et de mouvement, auquel les atomes sont sujets.

Conclusion IX^ — Les substances corporelles ont une véritaUe causalité dans la productiooi non-seulement de Vêtre (esse) accidentel, mais aussi de Vêtre (esse) substantiel.

1 "* Il est bien évident que les substances corporelles ont une véritable causalité^ c'est-à-dire qu'on doit les regarder non pas comme de simples instruments ou occasions, mais bien comme les causes principales de nombreux effets. Ainsi, le feu brûle, la plante produit des fruits, etc. ; et des opérations des substances corporelles résultent la beauté, la vérité, la stabilité de l'ordre physique. Nous voyons donc les substances corporelles opérer; or, l'opération suit la nature; si donc l'opération ne procède pas de la nature, de quelle cause occulte et inconnue peut-elle bien procéder? Ce serait une folie de penser autrement que l'indique notre conclusion. Aussi dit-il avec beaucoup de raison : « On doit dire que les agents créés produisent vraiment, et dans le sens propre {vere ac proprie efficere), les effets qui leur sont connaturels et proportionnés. Et je crois que, non-seulement cette vérité ressort avec évidence de l'expérience et de la raison, mais encore

qu'elle est très-certainement conforme à la doctrine. Par conséquent, de môme que S. Thomas appela insensée la doctrine opposée pour la première raison, nous pouvons nous aussi pour la seconde raison appeler téméraire et erronée la doctrine opposée (Met.,dis]).'XN\T[, sect. L). » Ceci frappe la doctrine de VoccasionaJisme mise au jour par Vatomiste Descartes, et défendue par Mallebranche, Baldinotti et tant d'autres partisans de Fauteur de cette doctrine.

2° Il ressort des conclusions précédentes que les substances corporelles produisent l'être {esse) accidentel et l'être {esse) substantiel dans les choses. En effet: 1° le changement substantiel, qui se produit sous V action des substances corporelles, est un fait; par exemple, Thydrogène et l'oxygène se changent en eau, qui est une substance diverse; d'autres éléments se changent en substances diverses, en bois, en chair, en os, etc. — 2° Oii se trouve la cause de tels effets? Si nous ne reconnaissons comme causes que celles que nous voyons opérer d'une manière diverse selon leur nature pour produire de tels effets, il nous faudra recourir à Dieu. Mais ce serait là trancher le nœud sans le délier, ce ne serait pas raisonner en philosophe, car le philosophe ne remonte à la cause première que lorsqu'il ne peut indiquer ou supposer de causes secondes. Et puis, agir ainsi serait introduire la plus absurde de toutes les erreurs, c'est-à-dire le panthéisme. Si, en effet, le principe d'opération de ces substances, que pourtant nous voyons opérer, est Dieu, ces substances seront Dieu lui-même. Et, en effet, le principe des opérations c'est la nature, c'est-à-dire la substance môme, comme nous l'avons déjà démontré. Donc, si ces opérations, que nous disons procéder des substances corporelles, ne procèdent que de Dieu, les substances elles-mêmes seront Dieu. Or^ quoi de plus absurde ? Donc, nous devons plutôt dire que les différentes substances cor- . porelles, qui opèrent sur les autres, sont les causes des changements dans l'être {esse) soit accidentel soit substantiel, selon que nous l'enseigne l'expérience et qu'il est confirmé par le sens commun et même par le langage habituel. En effet, ce mot si général, chose.

172 PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE.

par lequel nous avons coutume de désigner une substance quelconque, n'est autre chose que le mot latin causa, qui peut-être était prononcé par les Latins de la même manière qu'on le prononce aujourd'hui en France.

Conclusion X^ — Les substances corporelles ne

peuvent produire de changements entre elles, soit dans

iêtre accidentel, soit dans Vétre substantiel, à moins:

* qu'elles ne soient unies immédiatement ou médiatement.

Si, en effet, il n'en était ainsi, il faudrait admettre V action a distance, ce que, avec raison, nous avons déclaré absurde. Et, pour rendre cette vérité palpable, observons que, pour qu'une substance opère sur une autre, celle-ci doit nécessairement recevoir l'action de la première. Par conséquent : a) ou bien cette action est immédiatement communiquée ou appliquée, de telle sorte que l'agent est uni avec le patient; l) ou bien cette action est, pour ainsi dire, remise à une autre substance qui sert d'intermédiaire; c) ou bien enfin cette action est transmise de loin sans l'intermédiaire d'un sujet pour la soutenir. Gomme l'action est un accident, elle ne peut demeurer naturellement par elle-même, sans être inhérente à une substance; la troisième hypothèse est donc absurde, et il faut embrasser une des deux précédentes, et, par conséquent, notre conclusion est vraie. Il suit de là : 1** qu'il ne peut rester un espace absolument vide entre l'agent et le patient, quand le premier agit sur le second. — 2^ Que la substance intermédiaire, quand il y en a une, doit être proportionnée à transmettre l'action de l'agent, quand celui-ci agit médiatement. Par conséquent, la diversité du moyen peut rendre bien différent le mode dont l'agent agit sur le patient. Il est bon que l'élève studieux éclaircisse cette doctrine par des faits et qu'il observe que, dans toutes les opérations des "causes secondes, qui semblent agir à distance, on peut toujours découvrir un moyen de leur action. Souvent ce moyen sera invisible, mais alors ce sera tantôt l'air, tantôt une substance éthérée ; et si, par hasard, dans tel ou tel cas un moyen corporel était absolument impossible, il faudrait avoir recours à un moyen incor-

porel, c'est-à-dire aux substances spirituelles, plutôt que d'admettre Tabsurde, c'est-à-dire l'action a distance.

VINGT-TROISlI^ME LEÇON.

De la manière dont se font les changements substantiels et les chang^ements accidentels.

De la manière dont se fait le changement accidentel dans les substances corporelles.

Il nous semble qu'il est impossible de conserver un doute sur tout ce que nous avons dit touchant le changement substantiel et le changement accidentel, et, par conséquent, nous pouvons appliquer ces paroles de Dante à la preuve qui nous oblige à reconnaître dans les corps la matière et la forme {Par., XXIV.).

<c L'argument d'où j'ai tiré cette conclusion est si pénétrant que désormais toute démonstration de cette môme vérité me paraît confuse. »

Mais il est bon d'indiquer comment se produisent ces changements ; et cette étude est tellement nécessaire que beaucoup de philosophes, ne pouvant se figurer d'après quel mode ces changements arrivent, en sont venus à les nier et à déclarer identiques et intrinsèquement incapables de changement toutes les substances corporelles individuelles : ainsi ont procédé les partisans du système mécanique et du système dynamique, dont nous parlerons plus tard. Cette manière d'agir est évidemment déraisonnable, car, lorsqu'une vérité est démontrée, tout homme sensé doit 1 admettre, quand bien même il ne la comprendrait pas très-bien, soit parce que cette vérité est difficile à saisir, soit parce qu'il a l'intelligence trop faible. Il est. bien insensé celui qui veut tout voir de ses piopres yeux et toucher de ses propres mains, et qui, égarôj par mille préjugés, avant même d'avoir étudié unOj chose avec raison, la rejette avec hauteur parce qu'il' n'en a pas l'évidence. Il n'est pas rare que ceci arrive dans la question de l'essence des substances corporelles, parce que les adversaires d'Aristote et de

S. Thomas ont dans leurs œuvres et dans leurs cours de philosophie exposé cette doctrine de manière à la rendre ridicule, la confondant souvent avec certaines vieilles opinions de physique expérimentale auxquelles elle était appliquée par les anciens physiciens. De là une foule de préjugés par rapport à cette question.

Le changement en question n'est pas difficile à comprendre, pour peu que Ton veuille se servir avant tout de la raison qui peut seule contempler la nature de la substance et de Tessence et que Ton donne moins de prise à l'imagination et aux sens dont ces choses ne sont pas les objets propres ni les objets communs, mais seulement les objets per accidens (quatorzième leçon).

Le changement n'est pas une simple addition extrinsèque, ce n'est pas non plus une annihilation et une création, mais, comme nous l'avons déjà indiqué, c'est comme un acte intrinsèque par lequel un être passe de la puissance à l'acte. Nous disons d'abord que le changement n'est pas une simple addition ou augmentation extrinsèque ; en effet, de quelque manière qu'elle se fasse, cette addition ne laisse pas l'être autre qu'il n'était auparavant, et, par conséquent, on ne saurait dire qu'il est réellement changé. Est-ce que, par exemple, un homme est changé parce que de pauvre il est devenu riche, ou que de roturier il est devenu noble? Evidemment non. Nous disons, en second lieu, que le changement n'est pas une annihilation et une création ; dans cette hypothèse, en effet, nous aurions deux êtres, le premier qui disparait dans le néant, et le second qui commence à exister, mais nous n'aurions pas un être qui, en passant de la puissance à l'acte, se verrait dans les deux termes a quo et ad qiiem. Pour qu'il y ait un véritable changement, il est donc nécessaire quhm même sujet soit dans les deux termes.

Le sujet du changement accidentel, c'est la substance corporelle qui est vraiment un être (esse) en puissance, en tant qu'elle peut acquérir telle ou telle détermination, et la détermination est l'acte de ce sujet. Mais, comme le passage de la puissance à l'acte ne peut s'effectuer sans être produit par un être {essè) en acte, il y a donc nécessairement une cause efficiente de ce

changement. Nous n'avons pas besoin de citer des exemples pour rendre celte doctrine plus saillante, car il y a une infinité de changements accidentels dans les minéraux, dans les plantes, dans les brutes et dans rhomme; la plus grande partie de ces changements sont appelés altérations.

Nous ne désirons qu^une chose ici, c'est que Ton comprenne bien que le changement accidentel produit un changement réel dans Tôtre {esse) accidentel de la substance; par conséquent, lorsque je dis : Le chien îst malade ; ce chien n'est pas malade, dans la première proposition, j'affirme un être {esse) accidentel que je nie dans la seconde. Ce changement n'aurait pas lieu pour une simple addition, mais il existe réellement si la chose ajoutée s'unit intrinséqtœment à l'être, et, dès lors, est le principe d'un véritable changement.

De la manière dont se fait le changement substantiel dans les substances corporelles.

Autant il est facile de prouver le fait de ce changement, autant il est difficile de déterminer la manière dont il se fait, et cette difficulté est telle que les esprits les mieux trempés l'ont éprouvée. La raison de cette difficulté, c'est que nous n'avons plus, comme dans le changement accidentel, pour sujet du changement, une substance dont l'intellect ait un concept propre; nous avons seulement ce qui est propre à devenir telle ou telle substance, et, par conséquent, un être potentiel mer, puisque la première actuation de l'être {esse) c'est l'actuation substantielle. Nous prions donc le lecteur de nous prêter ici toute son attention.

Il faut, avant tout, corriger notre imagination qui voudrait voir dans le changement substantiel comme deux choses : l'une qui est sujet et qui reçoit, et que l'imagination se représente comme un atome ou un corps véritable; l'autre qui se joint à la première, et que r imagination se représente comme une force ou souffle qui part de la cause efficiente pour venir se reposer sur le sujet du changement. En s'abandonnant ainsi à l'influence de l'imagination, on créa des difficultés interminables sur la production des formes substantielles; les uns disaient : Gomment la créature a-t-elle assez de

pouvoir pour créer les formes et les déposer dans la matière? Les autres répliquaient : Si la créature ne produit pas ces formes en les créant, elle les tire de la matière elle-même; mais, est-il possible que la matière les renferme ? S'il en était ainsi, la matière aurait d'innombrables formes substantielles, et, par conséquent, aurait en même temps d'innombrables êtres {essé) substantiels. Mais, ce sont là des difficultés bien puériles. Pour procéder avec ordre, considérons les substances corporelles qui sont changées ou qui peuvent être changées dans leur être substantiel. Observons, par exemple, l'hydrogène et l'oxygène réunis dans une cloche de verre et changés en eau. Gomment se fait ce passage? L'étincelle électrique qui jaillit, et ces mêmes éléments avec leur action réciproque ne créent rien; et pourtant il doit y avoir un effet, puisqu'il y a une cause : et nous le voyons cet effet, qui est le changement du principe d'activité, c'est-à-dire de la nature. Ceci arrive parce que l'opération de l'étincelle et ces actions mutuelles ont produit un changement dans l'être {esse) substantiel des éléments; et cet être, qui était en puissance, devient eau sans rien recevoir ah extrinseco. D'oii S. Thomas dit, dans la Somme philosophique (II, 86), qae la nouvelle détermination ou forme substantielle résulte simplement du changement: que la matière reçoit en elle-même sous l'influence des agents externes; et, dans la question des créatures spirituelles {2 à 8), le même docteur ajoute que la nouvelle forme substantielle résulte précisément de ce que la matière elle-même passe de la puissance en acte sans rien recevoir d'extrinsèque, oMque additions alicujics extrinseci. Aussi, il s'efforce longuement d'effacer dans les esprits les préjugés contraires sur ce point, et pour faire bien comprendre que la nouvelle substance n'est pas formée par V addition de quelque être {esse) produit par l'agent, mais bien seulement par le changement intrinsèque du sujet ou matière première, il cite souvent comme comparaisons le bois et le marbre qui deviennent statues par leur changement seul et sans addition, et il fait surtout ressortir avec clarté la différence qu'il y a entre l'homme et toutes les autres substances Corporelles in-

Pin^SIQUE RATIONNELLE. 177

féi'ieurcs à rhomme. La matière, dit-il, devient tantôt une substance, tantôt une autre, par le seul changement intrinsèque, mais elle ne peut devenir homme par ce seul changement intrinsèque, il faut pour cela icne addition et un changement intrinsèque tout à la fois, et c'est ce qui a lieu lorsque Dieu crée Tàme humaine et Tunit à la matière pour en faire une seule substance complète. Voici les paroles mômes de S. Thomas : « Plus une forme est parfaite, plus la force qui la produit doit être puissante ; aussi, rdmo humaine, étant la plus parfaite de toutes les formes, a été produite par le plus puissant des agents, c'est-à-dire par Dieu, mais d'une manière différente de celle dont les autres formes sont produites par leurs agents. Puisque les autres formes ne sont pas subsistantes^ elles n'ont pas un être (esse) propre, mais par elles existent d'autres choses, à saxow les composés de matière et de forme, et, par conséquent, ces choses sont formées par le passage de la matière ou du sujet de la puissance à l'acte : ce qui montre bien que la forme sort de la puissance de la matière sans l'addition d'aucune chose extrinsèque. Mais l'âme humaine a un être {esse) subsistant, et, par conséquent, c'est d'elle seule qu'on peut dire, à proprement parler, qu'elle est produite; le corps est attiré à la participation de l'être {esse) de l'âme. Et c'est pour cela que Ton dit qu'elle vient al extrinseco, et qu'elle n'est point produite par la puissance de la matière {De Spir. cr. 2). »

Alexandre de Halez {Summ,, p. II, qu. GO, m, 3) et S. Thomas (iv dist., 49, 2, i) font ressortir cette doctrine par une comparaison qui est un peu difficile à comprendre pour des commençants, mais que nous ne pouvons passer sous silence, tant elle est belle et profonde. Au dire de ces grands philosophes, bien que, entre la matière première et la puissance intellective, il y ait une différence essentielle, cependant, il y a le rapport suivant. De même que l'intellect, par un changemont tout intime, «ans l'addition d'aucune chose extrinsèque, en formant en soi l'espèce des choses, devient idéalement toutes les choses qui existent immatériellement en lui, d'après l'antique adage : latellectus fit

COUN. PHIL. SCOL. — 12

omniciy ainsi la matière première devient toutes les substances corporelles par un changement intrinsèque, et sans Taddition d'aucune chose extrinsèque. En outre, de même que, pour avoir la connaissance de Dieu, il faut que l'essence divine elle-même, venant ab extrinseco, s'unisse en quelque sorte à Vintellect, et tienne lieu d'espèce intelligible, de même, pour avoir l'homme, il faut que l'âme humaine^, créée par Dieu, et venant dès lors àb extrinseco, s'unisse à la matière. Aussi, S. Thomas dit-il {loc, cit.) avec le Maître des sentences (I clist., II sent,) : « JJnio animœ ad cor'pus est quoàdam exemplum illius leatœ unionis, qua spiritus unietur Deo. »

Page 1