TROISIEME LEÇON
De la cause efficiente de l'ordre logique.
La cause efficiente de l'ordre rationnel est rhomme^ dont il convient de donner ici une notion courte et générale, nécessaire pour TinteUigence des choses que nous aurons à dire dans la logique. On définit l'homme un animal raisonnable : substance complète, il est composé de deux substances incomplètes, la matière et Pâme. L'homme est comme un petit monde, parce qu'il participe de la nature des autres êtres. L'âme humaine^ qui informe le corps de l'homme^ est- le principe de toute activité en lui, le principe de sa vie végétative, sensitive et intellectuelle.
Dans l'homme, considéré comme substance possédant la vie végétative, nous voyons les mêmes facultés que dans les plantes, mais à un degré supérieur : la nutrition, l'accroissement et la génération.
Dans l'homme, considéré comme substance possédant la vie sensitive, nous voyons les. mêmes facultés que dans les animaux. Il a leur faculté de connaître, par conséquent, les cinq sens de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du goût, du toucher, avec lesquels il se représente les objets extérieurs corporels; ou mieux, par le moyen desquels les diverses substances corporelles s'unissent diversement à l'homme, pour lui apporter, en quelque sorte^, leur propre connaissance. Outre les cinq sens externes, l'homme possède un sens intime, avec lequel il perçoit les modifications des sens externes et celles de son organisme interne : il recueille ainsi la matière,
pour la f(jrmalion des images, dernier terme de la connaissance animale.
A cette faculté sensitive de connaître répond dans rhomme, en tant qu'animal, une faculté appétitive sensible, avec laquelle il tend vers ce qui se présente au sens comme convenable, c'est-à-dire Ion, et dans laquelle se trouve la force locomotrice, qui meut les membres.
Enfin, dans Thomme, en tant que raisonnable, nous voyons des facultés spéciales et supérieures aux pré cédentes. Il y en a deux surtout qu'il faut distinguer : ^'intelligence et la volonté, facultés immatérielles ou spirituelles. Voici en deux mots ce qu'il suffit d'en savoir pour le moment. Les choses s'unissent à l'intellect de l'homme, et de cette union découle leur connaissance qui se fait en une image spirituelle, exprimée par rintellect et appelée verle. Avec le verbe et dans le verbe, l'intellect connaît tout ce qu'il connaît. Mais comme les choses qui environnent l'homme sont matérielles ou corporelles, et que l'intellect est une faculté immatérielle ou incorporelle, elles ne peuvent s'unir à lui immédiatement; elles s'unissent par le moyen des espèces intelligiUes, qui se forment dans l'intellect lui-même et qui les représentent.
Informé par l'espèce intelligible de la chose, l'intellect, avec le verbe mental, se dit k lui-même simplement la chose même. Ainsi, quand l'œil a vu un lion, et que la sensation extérieure a été produite, quand, dans l'imagination, s'est formée l'image du lion et que, dans l'intellect, existe l'espèce intelligible, c'est-à-dire la représentation spirituelle du lion, le même intellect, par un verhe incomplexe, dit en lui-même et à luimême : lion (1). Ensuite, ayant les espèces intelligibles du lion, de la férocité et de la douceur, il engendre un ve he complexe, dans lequel il dit : le lion est féroce:
(l) La plupart des philosophes modernes continuent à tomber dans l'eiTeur de Doscartcs, et confondent Vidée avec Y espèce intelligible et le verbe mental, et dès le conimcneemenl de la logique donnent aux jeunes gens de fausses notions, on leur parhmt des idées. L'idée, comme nous le verrons, est Vexemplaire immatériel tl'une chose ou d'une action, et n'a])irarticnt pas à la science spéculalive, mais à la pratique. C/est dans ce sens que l'ont entendue tous les grands philosophes et théologiens jusqu'à Descartes.
OU bien : le lion n'est 'pas doux. Le premier de ces verbes complexes est un jugement positif, par lequel l^'intelleet affirme l'identité; le second est un jugement négatif, par lequel il la nie. J'ai dit exprès affirme ou nie, parce que le seul acte de voir avec l'esprit la convenance entre lion et féroce, ou l'opposition entre lion et doux^ n'est point un jugement^ nonobstant l'assertion erronée de certains auteurs. Enfin Tintellect va d'un verbe complexe, c'est-à-dire d'un jugement, à un autre, les compare, les unit ou les divise, et engendre un nouveau verbe complexe, un jugement résultant du discursus qu'il vient de faire. Ce discours intérieur de l'intellect s'appelle raisonnement ; en voici un exemple : Aucun lion n'est Mi^ede; or tout oiseau est Upède; donc aucun lion qi' est oiseau. Le fruit ou la fin de ce raisonnement est de connaître clairement et distinctement la vérité des choses. L'ordre, dans lequel doivent être disposés les actes de l'intellect pour obtenir cette fin, s'appelle ordre logique ou rationnel; c'est de lui que nous avons à nous occuper dans la logique.
Il est très-difficile, au commencement de la philosophie, de traiter de l'ordre logique considéré en luimême; c'est facile, au contraire, si on ,1e considère dans sa manifestation ou dans ses signes, qui sont les mots. Le signe du verbe incomplexe est le mot simple qui s'appelle terme; le signe du verbe complexe ou du jugement est la proposition, dans laquelle le verbe substantif 65^ signifie l'identité mentalement affirmée, et n'est pas signifie l'identité mentalement niée; enfin le signe du discours intérieur ou raisonnement est le syllogisme. Ainsi, nous traiterons de l'ordre logique, en traitant du terme, de la proposition et du syllogisme.
A cette faculté immatérielle de connaître, qui est l'intellect, par laquelle l'homme s'unit à toutes les choses et les connaît, correspond la faculté appétitive qui s'appelle volonté, par laquelle l'homme tend vers l'objet connu, et l'embrasse quand il le connaît comme son bien, c'est-à-dire comme convenable à sa nature. Illuminée par l'intellect, cette faculté appétitive, n'est pas comme la faculté appétitive inférieure qui tend
nécessairement vers le bien que le sens lui montre; douée de liberté elle peut, à son gré, tendre vers tel ou tel bien, sans être déterminée par la prééminence de celui-ci sur celui-là; elle peut vouloir ou ne pas vouloir toute chose qui se présente à elle comme un bien fini. L^'acte par lequel l'intellect, en engendrant le verbe, fait sienne la chose qu'il connaît, et lui donne dans le verbe môme une existence spirituelle, s'appelle entenài^e : l'acte, par lequel la volonté tend ou s unit à son objet, s'appelle aimer.
Nous n'avons pas jusqu'ici mentionné la raérnoire et la raison, parce que nous avons voulu donner une légère esquisse des facultés qui sont réellement distinctes entre elles. Or, dans l'homme, considéré soit comme animal, soit comme être raisonnable, la mémoire n'est pas une faculté réellement distincte. Dans l'homme, considéré comme animal, elle est l'imagination elle-même, en tant qu'elle retient les espèces ou images sensibles des choses senties; dans l'homme, considéré comme être raisonnable, elle est l'intellect lui-même, en tant qu'il conserve les espèces intelligibles des choses que l'homme a connues en engendrant le verbe intérieur. La raison est l'intellect luimême, qui s'appelle intelligence en tant que par un seul acte il voit le vrai, et raison en tant qu'il discourt ou raisonne afin de le voir.