‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 31 sur 90 · VINGT-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIÈME LEÇON

De l'état des éléments dans le composé. — Examen de l'analyse

chimique.

Dans trois opuscules {Opusc. De Mixtione elementorum; Opusc. De Principiis naturœ; Opusc, De Natura materm), S. Thomas combat les deux doctrines extrêmes suivantes : la première est celle qui prétend que les éléments sont, dans la substance composée, les mêmes qu'ils étaient dans leurs natures premières, et qui^ par là-même, nie de fait, le changement substantiel, bien qu'elle le reconnaisse en paroles. Secundum sensum, sicut accidit in aggregatione invisihilmm, sive insensiUlium corporum ^pr opter parmtatem, La seconde doctrine, réprouvée par S. Thomas, est celle qui prétend que dans le composé, les éléments sont entièrement détruits; mais, la réfutation de cette opinion ressort de ce seul fait, que le composé peut se résoudre en ses éléments. Aussi, S. Thomas adopte cette définition de rélément, donnée par Aristote {Méta'pJi., V,, 3) : U élément est ce qui constitue premièrement le composé, qui reste dans le composé, mais qui ne peut se diviser en d'autres espèces. De même que les éléments de la parole sont ceux dont elle est composée, et, aiprès lesquels elle ne peut jplus être divisée, de même les éléments des corps sont ce en quoi les corps se résolvent finalement, et ce qui ne peut plus se résoudre en corps d'espèce diverse : tels sont les éléments, qu'il n'y en ait qu'un, ou qu'il y en ait plusieurs {Il y en a aujourd'hui 74.). » Et S. Thomas commente ainsi ces paroles . Ce qui reste dans le composé, « Ces paroles marquent la différence qui existe entre l'élément et les matières qui sont totalement détruites par la génération du composé : c'est ainsi que le pain est la matière du sang, et que le sang ne peut être produit, si le pain ne cesse d'exister. Par conséquent, le pain ne reste pas dans le sang, et l'on ne saurait dire que le pain est l'élément du sang, puisque les éléments n'étant pas entièrement détruits, restent nécessairement de quelque manière {De Princnat,)* »•

Ainsi donc, nous devons admettre d'une part, le changement substantiel des éléments, autrement, il n'y aurait jamais une nouvelle uditure ; et, d'autre part, nous sommes contraints d'admettre que les éléments restent de quelque manière dans le composé, puisque, autrement, le composé ne pourrait se résoudre en ses éléments. Gomment donc concilier ces deux propositions?

Pour bien saisir cette question, nous devons, avant tout^ considérer comment les actes substantiels, ou formes substantielles de la matière, sont contenus vvriuellement les uns dans les autres. Ce mot, virtuellementy signifie qu'ils sont contenus comme le moins dans le plus, comme l'acte imparfait dans l'acte plus parfait; mais ceci, comme on le voit, exclut essentiellement toute addition et toute micltipllcité de formes dans la môme matière. S. Thomas prouve par des raisonnements profonds ces deux cnoses : a) que toutes les formes matérielles sont du même genre; l) qu'il n'est pas possible de rencontrer actuellement plus d'une de ces formes dans la même matière, parce que, étant toutes du môme genre, elles sont toutes contenues virtuellement les unes dans les autres.

a) Voici comment S. Thomas prouve que toutes les formes matérielles sont du môme genre : « Il n'y a diversité de genre qu'entre les choses qui n'ont pas un sujet identique; donc, les actes qui ont le même sujet sont du môme genre. Ceci est évident, soit pour les actes transitifs que l'on nomme opérations, soit pour les formes permanentes. Ainsi, la vue du blanc et du rouge sont des actes du môme genre, parce que leur sujet est le môme, à savoir la puissance visuelle. De môme la blancheur et la routreur sont des formes du môme £renre, parce qu'elles appartiennent au môme sujet, à savoir à la superficie du corps limité. La raison de ceci, c'est que les puissances se distinguent en raison des actes, et, par conséquent, les actes de divers genres ont des puissances diverses. Le sujet prochain de chaque acte, c'est la puissance ordonnée par sa nature à se perfectionner par cet acte, et, dès lors, il est nécessaire que tous les acles qui ont le môme sujet, soient du môme genre. Or, les formes substantielles ont le môme sujet.

puisqu'elles perfectionnent la même puissance. En effet, la matière est la puissance ordonnée à toutes les formes matérielles, comme a ses actes propices et à ses propres perfections, et elle peut recevoir toutes les formes artificielles. Donc, il est évident que toutes les formes matérielles sont du même genre. »

J) Voici maintenant comment le même docteur prouve que la même matière ne peut être actuellement informée par plusieurs formes substantielles, puisqu'elles sont du même genre. « Ceci se démontre par la considération de l'essence de ces formes et de leur rapport mutuel. Pour que cette proposition soit évidente, il faut remarquer que les formes de genres divers ont entre elles ce rapport qu'aucune d'elles ne possède quelque chose de la vertu de l'autre, mais, elles sont tellement diverses qu'aucune n'en contient une autre en elle-même : par exemple, il n'y a rien dans la couleur qui soit virtuellement dans la saveur, et, dès lors, elles sont des formes de genres divers, et sont dans des puissa7ices diverses. Or, les formes du même genre ont entre elles cette relation que l'une contient virtuellement l'autre : ainsi, la forme plus parfaite contient en elle la forme moins parfaite et quelque chose de phis, comme une figure contient une autre- figure avec quelque chose en plus. Par exemple : le carré contient le triangle et y ajoute un angle; le pentagone contient le carré et j ajoute un angle, et ainsi des autres figures. Or, ce que nous disons du genre des figures rectilignes, peut s'appliquer aux autres genres. Donc, on ne peut faire d'addition dans les espèces, de telle sorte qu'une forme, qui existait déjà, reste encore en acte, lorsque une nouvelle forme est produite. C'est ce que l'on voit par l'exemple des figures : pour avoir le carré, il ne suffit pas d'ajouter une ligne au triangle, car, de quelque manière que l'on fasse Taddition, on n'aura jamais une autre figure, puisque les limites restent toujours celles de la première. Deux figures du même genre ne peuvent demeurer dans le même sujet, et, par conséquent, pour avoir le carré, il faut qu'il cesse d'être triangle, et, s'il est concret et fait d'une matière flexible ou ductile, il faudra lui donner une autre forme, de telb sorte que,

les trois angles étant délruits, on en fasse quatre angles. Ainsi se fait l'addition et la soustraction dans les substances : sitôt qu'une nouvelle forme substantielle est produite, la précédente cesse d'être par là morne {Opitsc. De Plicralitate formariim.). »

Ceci nous suffit pour résoudre la question posée à la fm de la leçon précédente. La première forme substantielle est celle des éléments ; viennent ensuite celles des minéraux composés, puis celles des plantes^ et enfin, celles des animaux, et ce sont les plus parfaites. De même que le nombre se forme en partant de l'unité pour croître successivement en une série indéfinie, ainsi les formes commencent aux éléments pour devenir de plus en plus parfaites pendant une série trèsconsidérable. Il est un fait dans la nature, c'est que, dans ses œuvres, elle procède toujours du moins parfait au plus parfait, et qu'elle ne produit jamais ni un animal ni une plante complète; elle prend le sujet à son germe pour l'amener peu à peu par une série de changements successifs de forme à sa perfection. Et l'art, nui imite la nature, agit de même; c'est par une série de changements successifs, de plus en plus parfaits, que le sculpteur réussit à graver dans le marbre la figure d'un homme.

Ainsi donc, la cause efficiente de puissance finie, qui veut déposer dans la matière une forme bien parfaite, ne le peut faire d'un seul trait; elle la fait d'abord bien imparfaite, puis, en la perfectionnant peu à peu, elle obtient la forme désirée. Par quels changements ne doit-on pas passer la matière, avant qu'elle puisse être appelée une plante! Mais, comme ces formes se succèdent dans le ouême sujet, la seconde ne peut être ajoutée à la première, ni la troisième à la seconde; la première cesse d'être à l'apparition de la seconde, et celle-ci cesse à son tour à l'aj^parition de la troisième; et ainsi la substance élémentaire n'est plus, quand elle est devenue une substance composée, et celle-ci, à son tour, cesse quand une forme plus parfaite se produit, et qu'un être aussi plus parfait est engendré; de Là, cet adage : Cornij^tio unius est generaiio alterius. Aussi S. Thomas dil il : « Puisque la génération de l'un est

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la corruption de l'autre, on doit donc dire que, lorsqu'une forme plus parfaite est produite, la forme, qui était d'abord^ est corrompue. Cependant, ceci doit s'entendre en ce sens que la forme nouvelle a tout ce qu'avait la forme précédente, et quelque chose devins; et, ainsi, par une série de générations et de corruptions successives, on arrive à la forme substantielle la plus élevée {Summ,, I, 118, art. 2.). » Par ces paroles : la forme nouvelle a tout ce qu'avait la précédente, S. Thomas nous explique comment les formes substantielles des composés contiennent virtuellement celles des corps, c^est-à-dire des éléments, et comment dans les composés résident virtuellement les éléments dont ils sont com;posés, ainsi que l'on doit dire avec le grand docteur : « Les formes des éléments restent dans le composé non actuellement, mais virtuellement {Summ,,l, 76, 4.). » Considérons maintenant, comme exemple, l'oxygène et l'hydrogène réunis dans un vase, dans la proportion nécessaire pour en faire de Veau. Bien qu'ils soient dans une telle proportion et mêlés ensemble, ces éléments ne deviendront pas de l'eau, si la matière ne reçoit ce changement, qui est nécessaire pour qu'il en résulte la forme substantielle de l'eau elle-même. Mais, si un autre agent produisait dans l'eau ainsi faite, un changement contraire à celui que sa matière a reçu pour devenir de l'eau, il est clair que la matière restera avec les formes antécédentes d'hydrogène et d^oxygène, mais non avec les autres éléments, qui n'étaient point contenus virtuellemoit dans la forme plus "par faite de Veau. Si la matière pouvait acquérir la forme de l'eau, sans passer par la forme de l'oxygène et de l'hydrogène, alors on pourrait demander pourquoi, lorsque l'eau cesse, ce sont ces deux éléments, et non pas d'autres, qui se retrouvent; mais on sait que la matière première doit avoir d'abord la forme moins parfaite, pour prendre ensuite les formes plus parfaites^, et, par conséquent, il est nécessaire que, le changement d'oii résultait la forme de l'eau étant disparu, l'hydrogène et l'oxygène réapparaissent dans leur être (essé).

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