‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 32 sur 90 · VINGT-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LEÇON

Corollaires des doctrines précédentes.

j De tout ce que nous avons dit jusqu'ici, nous pouvons, i sous forme de corollaires, déduire quelques points de I doctrine très-importants. Si la forme substantielle matérielle résulte du changement produit dans la matière première par la cause efficiente, si elle n'est pas, par conséquent, une certaine force, ou je ne sais quel esprit subtil provenant ab extnnseco, comme on pourrait se l'imaginer, et si elle est la cause intime pour laquelle une substance corporelle change de nature et, dès lors, prend un autre être substantiel, nous devons admettre les corollaires suivants : 1° La matière première est le principe commun, la forme substantielle est le principe spécifique. « La matière reçoit la forme, afin d'être constituée dans l'être {esse) de quelque espèce. » Ainsi parle S. Thomas {Summ., I, 50, 2.). »

2*" Autant il y a d'espèces de substances corporelles, autant il doit y avoir de formes substantielles diverses par l'espèce.

3° Le concept d'une substance corporelle, qui serait un corps sans appartenir à aucune espèce, serait une absurdité, comme il est également absurde de concevoir une chose étendue qui aurait une figure, mais non une figure déterminée. Aussi il serait absurde d'admettre une forme substantielle de corporéité qui donnerait seulement l'être {esse) de corps. S. Thomas dit, à ce propos (L, 66., 2 ad 3) : « La forme de la corporéité n'est pas la même dans tous les corps, puisqu'elle n'est pas diverse des formes qui rendent les corps distincts les uns des autres. » Aussi il est risible de voir certains écrivains modernes concéder à l'âme humaine son être ie forme substantielle du corps humain, et réclamer en même temps une autre forme diverse de l'àme pour donner Vêtre de corps à ce même corps humain. Ou • bien ils ne comprennent pas ce qu'ils disent^ ou bien ; ils donnent de la forme de corporéité une étrange dé-

finition. Par cela qu'il y a une forme substantielle de la matière corporelle, cette forme exclut toute autre forme inférieure et constitue à elle seule le corps dans son genre et dans son espèce. '

4°"Bien que directement, et en vertu de la principale démonstration (vingt-et-unième leçon) , qui frappa S. Augustin lui-même (vingt-quatrième leçon), il soit évident qu'il n'y a matière première et forme substantielle que dans les substances qui changent d'être substantiel, cependant : a) il suit indirectement que toutes les substances, (^m peuvent avoir ce changement, sont constituées par les mêmes principes; V) ^outes les substances coiyor elles , quelque inconnues qu'elles soient, doivent avoir une partie de leur être commune avec les substances que nous connaissons, et une autre partie qui les constitue dans une espèce déterminée et leur donne des actes spécifiquement divers des actes des substances qui ne sont pas en dehors de notre expérience ; et, par conséquent, nous devons dire que ces substances corporelles inconnues se composent aussi de deux principes, matière et forme, bien qu'elles ne soient pas sujettes à des changements dans leur être substantiel.

5^ La forme substantielle confère V unité de nature et constitue la matière individuelle ; donc, lorsqu'il y a des corps contigus, s'il y a en eux plusieurs formes substantielles, il y aura également plusieurs natures, plusieurs substances individuelles ou suppôts.

6° Il répugne qu'Hun corps ait une étendue locale sans avoir une figure appartenant aux formes accidentelles, car^ si Dieu crée un corps étendu, il doit le créer avec une figure quelconque, et l'art ne peut pas le rendre entièrement dépourvu de figure : de même, il répugne que la matière première n'ait pas une détermination quelconque ou forme substantielle.

7° Si tant d'hommes éprouvent une si grande difficulté pour se former un concept clair de la matière première, c'est qu'ils voudraient la concevoir distinctement en elle-même y ce qui est impossible. Aussi S. Thomas nous dit : « Gomme toute définition, et toute connaissance, 'est déterminée d'après la forme {ymf>

huitième leçon), il s'ensuit que la matière première ne peut être ni définie ni connue ])ar elle seule, mais bien en la comparant à la forme, et ainsi nous disons qu'il y a une matière première par rapport à toutes les formes, comme est le bronze par rapport à toutes les statues; mais on rappelle matière première d'une manière absolue, puisque aucune autre matière ne lui est antérieure. En grec, elle porte le nom de uXyi, c'est-àdire chaos ou confusion (1). » C'est donc avec raison que les anciens définissaient d'une manière positive la matière première : « Le sujet premier de tous les changements corporels ; ou bien : Le sujet des changements substantiels ; ou bien encore : Le principe de V extension et de la quantité. Avec raison aussi ils la définissaient d'une manière négative : Ce n'est ni une nature, ni une quantité, ni une détermination quelconque de l'être : Materia non est quid, nec quale, nec quantum, nec aliouid earum per quœ res determinatur (VII, i/etaph., ô.). En effet, si la matière première peut être une nature quelconque, comment pourra-t-on appeler une nature spéciale? Dire autrement serait aussi absurde que définir l'étendue locale^ laquelle dans son concept n'est déterminée par aucune figure : « L'étendue locale est la figure, par exemple, du cercle et du triangle. » En outre, comme la matière doit naturellement être déterminée avant que d'avoir une quantité ou une qualité quelconque, il est certain qu'on ne peut la définir par sa qualité ou par sa quantité, pas plus que par une détermination, puisque c'est par cela môme qu'elle est déterminée, comme par la forme elle-même. Et pourtant notre définition est parfois tournée en ridicule, mais c'est par ceux qui n'en comprennent pas la valeur et qui croient pouvoir par leur vaine moquerie, jeter le mépris sur un système qui a été et qui est suivi par tout le genre humain, sans que cependant tous s'en rendent un compte explicite, système que les savants

(1)« Va quia omnis dofmitio cl omnis cognilio est pcr formam, itico materia ])rima non poiesl i^er se dttiiiiri nec cognosci, sed pcr comparaiioncm ad formam, ul diculur quod illud est materia prima, quod hoc modo se Irabot ad omnes formas, ^«icul a^s ad idolum, cl hœc dicilur simpliiilcr prima, proptor hoc quod anlo ipsam non est materia alia : cl haîc eliam dicilur Oyj, hoc est chaos, vel confusio };r;roe, » De Princ. nat. 31.

de l'antiquité n^'ont fait que de raisonner et éclaircir (1).

8*" De la matière première découle, comme nous disions, la quantité, c'est-à-dire que la matière première

(1) Combien est inconvenant le mépris que tant de savants affectent pour nos ancêtres! Remarquons comment dans la lettre suivante, jusqu'ici inédite, l'abbé Rosmini, écrivant au P. Taparelli d'Azeglio, de la Compagnie de Jésus, parle de la matière et de la forme à une époque où le système scolastique était si généralement l'objet des railleries les plus grossières :

Mon Révérend Père, je suis trop honoré de votre aimable lettre du 19", que j'ai reçue hier soir; m.ais, je suis désolé que vous attendiez de moi de nombreux renseignements sur le grave sujet qui me touche, car je suis bien peu en état de vous les donner. Cependant voici, pour vous obéir, ce que je puis dire sur la matière et la forme de S. Thomas et des scolastiques.

Sur la première question que vous me posez, je suis complètement de votre avis. Je crois qu'il est tout à fait impossible de ne pas admettre en philosophie les idées que les anciens philosophes et les Pères de l'Eglise, particulièrement s, Augustin, dans les trois derniers livres des Confessions, attachaient aux mots de matière el /orme. Je dis que si l'on faisait cela, on anéantirait la métaphysique ^ et, par conséquent, la philosophie. Un grand nombre de philosophes modernes, ou pour parler plus justement, mais entre nous afin que personne n'entende, de sophistes modernes, ont tout fait pour appauvrir la philosophie, pour lui arracher tout ce qui la constitue, et ils n'ont gardé que le nom, une simple enveloppe.de philosophie sous laquelle on ne trouve que des récits de faits; et encore avec quelle légèreté ces faits sont racontés! Tant il est vrai que celui qui rejette les principes de la vérité, ne saurait raconter les faits avec vérité (soit dit encore entre nous). Locke, par exemple, et cette troupe nombreuse qui s'est élancée sur ses pas, n'ont pas essayé d'établir un autre principe plus chaleureusement que celui-ci : On ne peut connaître les essences et les substances des choses. Donc, d'après eux, la philosophie toute entière ne peut traiter que des accidents. Or, une science qui est réduite à n'avoir pour sujet que des accidents, soumis à des changements continuels, est bien faible, elle est détruite, elle est annihilée. Elle ne peut raconter que des faits qui, sans principe, n'ont aucune valeur, et aucun principe ne saurait être déduit des accidents seuls, puisque tout principe est fondé sur l'essence des choses et sur les rapports immuables qu'elles ont entre elles. J'aime à voir S. Thomas faire le panégyrique de ces prétendus savants, quand il imagine comme type de doctrine sophistique celle qui ne traiterait que des accidents. En effet, il est facile de comprendre que tout sophisme, toute erreur naît de ce seul principe : la substitution de Vaccident à la substance. Et si l'on élimine la substance du domaine de l'intelligence humaine, à plus forte raison doit-on le faire pour la matière et la forme, puisque ces deux éléments entrent dans la composition de toutes les substances. Ce qui m'étonne beaucoup, c'est que Reid, que sous un autre rapport je vous recommanderais comme utile à votre but, affirma franchement, lui aussi, avec Locke, l'ignorance absolue de l'homme par rapport aux essences des choses. D'autre part, je conviens avec vous qu'il échappe, involontairement, de bouche, à presque tous les philosophes, des expressions qui signifient à peu près la matière et la forme, comme l'entend Aristote. Cela vient de l'impossibilité oti est l'homme de rester sans une philosophie, c'est-à-dire sans penser ou croire quelque chose sur les vérités les plus importantes, qui se présentent si fréquemment ou, plutôt, qui regardent sa destinée; aussi, dans le temps même où ces philosophes déclarent la matière, la forme^ les essences, les substances comme choses supérieures aux forces de l'intelligence humaine et se proposent de se borner à observer simplement les faits, ils ne lient pas leur parole, et continuent, sans s'en apercevoir, à parler de toutes ces choses, .sans lesquelles le raisonnement même est impossible. Mais, non-seulement on

a une étendue intrinsèque, une dimension radicale; mais comme elle n'est pas déterminée à telle ou telle étendue, il faut que la forme substantielle unisse, pour

ne peut, à mon avis, écarter, dans les raisonnements philosophiques, les idées exprimées par les anciens avec les termes de matière et déforme, je crois aussi impossible et aussi incommode d'omettre ces termes mômes pour en employer d'autres. Je dis que je crois ceci incommode, et, pour nous, la chose doit être démontrée du moment que l'on voit ces termes déjà adoptés et consacrés par l'Eglise. Les Pères et les conciles les emploient; dans les catéchismes, on parle de la matière et de la forme des sacrements, on enseigne ces termes aux enfants avec les premières vérités de la foi, bien qu'on n'ait pas la coutume de les leur expliquer; souvent aussi les maîtres ne savent pas eux-mêmes l'origine de ces expressions: fruit amer de cette philosophie moderne qui travaille avec un courage infatigable à faire perdre aux hommes le souvenir des vérités que la tradition leur avait transmises!

Vous me demandez, en second lieu, quels sont les auteurs les plus récents qui peuvent 7ious servir à établir le principe hypermécanique.

Je suppose que vous entendez par là les mauvais auteurs, afin de pouvoir leur emprunter 1-es aveux avantageux pour la bonne cause. L'ccule moderne du siècle commença par ne voir que la matière, et finit par tout attribuer à l'esprit : d'oà deux grandes classes de philosophes qui se sont égarés : les matérialistes et les idéalistes. On peut, en peu de mots, caractériser ces deux genres de philosophies. Les hommes qui font abstraction de Dieu, cherchent dans les créatures leur gi'andcur et placent en elles le centre de tout. Or, comme les créatures sont de doux e-spèces, l'esprit et la matière^ il ne pouvait y avoir que deux systèmes: l'un considérant la matière, et l'autre, Cesprit comme le centre de tout : d'où les matérialistes et les idéalistes. Ce n'est pas que les matérialistes excluent les effets de l'esprit pour les attribuer à la matière, ni que les idéalistes excluent les propriétés de la matière pour les concentrer dans l'esprit ; toute l'erreur consistt à confondre, deux essences séparées, en une seule : les matérialistes confondoiit l'esprit avec la matière, et les idéalistes font de la niatière une émanation de l'esprit humain. Pour le matérialiste, l'esprit n'est qu'une apparence, un principe, c'est un phénomène de la matière; et pour l'idéaliste la matière n'est qu'un phénomène de l'esprit. Si donc, on veut recueillir de leur bouche des aveux utiles, il faut noter dans le matérialiste tous les passages où il donne à la matière un principe hypermécanique, et démontrer en même temps qu'il n'est pas apparent, mais qu'il est réellement distinct du principe mécanique et matériel. L'idéaliste concède et parle d'un principe hypermécanique, comme Kant dans son système moral, mais ce principe n'est hypermécanique qu'en apparence, car, la nature mécanique n'existant pas pour lui, il ne peut rien y avoir au-dessus d'elle. Il est donc nécessaire de démontrer par les aveux de Tidéalisle que snns Tesprit existe réellement la matière; c'est l'unique voie pour mettre l'esprit à sa place^ à savoir au-dossus de la matière; alors seulement l'existence du priucipc hypermécanique est assurée.

Je ne fais ces observations que pour indiquer les passages des auteurs en question, qui prouvent clairement l'existence d'un principe vraiment supérieur au mécanisme de la matière, et pour montrer avec quelle facilité les idéalistes, surtout, se trompent avec leurs protestations et leurs déclarations d'un principe supérieur à la matière, comme s'il pouvait exister une matière supérieure à une autre qui n'existe pas.

Ceci posé, je crois que vous trouverez dans les auteurs de ces deux classes, de puissants témoignages pour prouver ce que vous cherchez et pour les convaincre de ce défaut que déjà S. Cyprien reprochait à d'autres philosophes : Ilœc est sunima delicti nnlle agnosccre qucm ignornre non possis.

Le travail que vous vous proposez de faire, doit être assurément, d'une trèsgrande utilité. Mais pour le rendre concluant et avantageux à tous, il faudra

ainsi dire, ses parties et les détermine. Aussi, S. Thomas dit-il {Çontr. Gent., b, II, 6o) : « Tout corps est divisible ; mais tout divisible a besoin de quelque chose qui le contienne et unisse ses parties. ^) Le même aocteur attribue à la matière première cette étendue indéterminée dont nous parlions (IV, dist. 44, quœst. 1, sol. \ ad2)'. c( Ce qu'on doit reconnaître dans la matière indépendamment de la forme, reste dans la matière

expliquer avec soin ce qu'on entend par principe hypermécanique, et ce qu'on • entendait par les deux mots célèbres matière et forme. Il n'est pas déjà si facile de déterminer le s^s de ces deux mots d'une manière claire et précise, et si cela était fait, je crois que personne ne voudrait rejeter les idées attachées à ces deux mots. A mon avis, cette explication doit être la base de tout votre travail.

Les philosophes, qui ont le dessein de présenter des faits seulement, et non des causes, peuvent être matérialistes ou idéalistes. Citons, parmi ces derniers, Hume dont l'idéalisme part de ce principe que l'àme même de l'homme étant considérée comme un simple fait, un phénomène, il veut la transformer en une idée. Il arrive que la substance est changée en accident dans cette philosophie qui nie et détruit ainsi toutes les subtances. Enfin, lorsque l'on se restreint dans la limite des faits, non-seulement le principe hyperme'canique n'existe pas, il n'existe même aucun principe, puisque le fait n'est jamais un principe. Je dis cela uniquement pour faire observer que les matérialistes ne sont pas seuls à nier le principe hypermécanique, mais que les idéalistes, quoiqu'ils disent, sont rangés dans la même catégorie ; et, dès lors, il convient d'établir ce principe contre les uns comme contre les autres.

Maintenant, pour combattre les faits dans lesquels ils se limitent, le seul moyen, selon moi, c'est, non de se mettre immédiatement à démontrer l'existence des substances, et des substances spirituelles, mais bien de leur démontrer la nécessité des principes de la raison ; car, ce qui est opposé au fait, c'est la raison du fait ; il faut donc leur montrer que les faits ne sont pas compris, ne sont pas accueillis, et ne servent à rien, si l'on ne suppose quelque raiso7i nécessaire; et, s'ils ne l'admettent, ils n'ont plus le droit d'ouvrir la bouche, et moins encore de nous raconter des faits.

Tel est le premier aveu que l'on doit recueillir de leur bouche, et les aveux de cette sorte sont nombreux près de ces philosophes ; tout philosophe, en effet, a la prétention de toujours raisonner, et quidem de bien raisonner; donc, il est contraint, à chaque pas, de transiger avec son principe de ne pas sortir de la voie des faits.

Après ce premier aveu obtenu, il est facile d'établir le principe hyperme'canique dont nous parlons, et de définir ce principe que l'on ne peut, selon moi, exprimer en termes clairs qu'après avoir étudié la nature de l'intelligence.

Pardon si j'ai écrit tout ce qui s'est présenté à mon esprit; pardon si je Tai fait tant à la hâte et si imparfaitement.

Je ne vous nomme pas d'auteurs spéciaux, parce que les aveux que vous désirez, vous les trouverez dans les philosophes matérialistes et idéalistes. Ce que je crois le plus avantageux, c'est de ne s'attacher qu'aux principaux; les autres ne méritent pas qu'on s'y arrête longtemps, parce qu'ils tombent d'eux-mêmes.

V'^uillez me rcconimandcr à Dieu dans vos prières; chaque fois que je pourrai quelque chose pour vous, vous n'avez qu'à ordonner; pardonnez-moi seuj de vous servir si imparfaitement.

^aDO, le 22 juillet 1824.

Votre très-obéissant et Irès-dc'voué serviteur^

P. Antoine ROS.MINI-SERBATI .

PHYSIQUE RATION XELLI-:. 201

ailles le changement substantiel; car, bien que ce qui est postérieur cesse d'exister, il n'est pas raoins vrai que ce qui était auparavant, puisse rester. Or, il laut ad^ mettre, dans la matière des choses, sujettes au chan-^ gement substantiel, des dimensions indéterminées, en raison desquelles cette matière peut recevoir des formes diverses dans des parties différentes ; par conséquent, après la séparation d'une forme substantielle de la matière, celle-ci aura encore en elle les mêmes dimensions indéterminées. » Ce serait une erreur, si, de ces paroles, on concluait que la matière première peut subsister sans forme, car c'est le contraire qui est vrai. En effet, puisque la matière première a en elle des dimensions indéterminées, et que ces dimensions sont déterminées sitôt qu'elle existe, il s'ensuit qu'avec les seules dimensions indéterminées elle ne peut tout à fait exister, et que c'est par la forme qu'elles sont déterminées ; donc, dans son existence la matière dépend de la forme. Lorsque nous concevons la matière première en elle-même, bien qu'elle se présente toujours comme actîiée par quelque forme substantielle et avec des dimensions déterminées, cependant nous la devons concevoir avec cette indétermination soit de nature, soit d'étendue, qui lui est propre. Aussi, les paroles de S. Thomas ne signifient pas qu'après la séparation d'une forme substantielle la matière reste sans forme avec ses dimensions indéterminéees, mais elle donne à entendre que nous devons la considérer avec ces dimensions dans toutes ses transformations. 9^ On voit d'après cela, que ce principe : Forwa dot esse rei, ne signifie pas que la forme est la cause efficiente de la matière, car, au contraire, comme le dit Platon dans h Timée, ce serait plutôt la matière qui sorait la mère de la forme, mais ce principe signifie : a) que la-forme donne l'être essentiel et spécifique au corps; h) qu'elle complète la matière en l'actuant, puisijue sans elle, la matière ne saurait exister : en un mot, la forme est cause formelle, mais elle n'est pas cause ef/i icnte.

10' Gomme ia matière première est indifférente à S toutes les espèces des corps, elle peut être déterminée

par la forme à telle ou telle espèce, selon qu'elle représente ridée divine archétype de tel ou tel corps. Aussi, S. Thomas dit très-bien : (c Dieu est la première cause exemplaire de toutes choses. Ceci est bien évident, si Ton considère que, pour produire une chose, il faut nécessairement un exemplaire, afin que Teffet ait une forme déterminée. Ainsi, l'ouvrier, pour produire dans la matière une forme déterminée, examine l'exemplaire qu'il veut imiter, que l'exemplaire soit ce qu'il voit en dehors de lui, ou que ce soit simplement un concept de son esprit. Il est clair que les choses qui se font par une force naturelle, reçoivent des formes déterminées, mais, ces déterminations reposent, en principe, dans la sagesse divine, d'où découle l'ordre de l'univers, qui consiste dans la distinction des choses {Summ. th,, I, 44, 3.). »

11'' De cette doctrine, il résulte que la forme matérielle dépend, in fieri, de la matière première, dans laquelle elle existe comme conséquence du changement produit par la cause efficiente. Par conséquent, la forme matérielle ne peut être créée, car elle dépend de la matière comme sujet, et la création est la production de l'être en lui-même, indépendamn^tent de tout sujet : Creatio est eductio rei ex nihilo sui et subjecti. Au contraire, la forme immatérielle comme l'âme humaine, ne résulte pas de ce changement, mais vient àb extrinseco, et^ dès lors, elle doit être créée.

1 2° Il suit aussi évidemment de là que la conservation de la forme matérielle dépend de la matière, et qu'elle ne peut exister en dehors d'elle. Elle cessera d'exister du moment que la matière première recevra de la cause efficiente, un nouveau changement; et, après ce changement, il serait aussi ridicule de demander ou s'est en allée la forme substantielle matérielle, qu'il serait ridicule de demander, après la liquéfaction de la cire, où est la figure de César qui se trouvait dans cette cire. Les formes substantielles matérielles ne peuvent pas plus être anéanties qu'elles peuvent être créées, et, en cela, olles ressemblent aux formes accidentelles. Au contraire, la forme immatérielle, étant créée, vient ab extrinseco et a un être propre; et, de

même qu'elle ne commence pas par le changement de la matière, de même elle ne peut cesser d'exister par un changement contraire; c'est là la raison pour laquelle, à la mort de l'homme, l'âme continue d'exister.

i3° Il suit encore de ce que nous avons dit, que la forme substantielle matérielle dépend de la matière aussi bien dans ses opérations que dans son être. En effet, la forme substantielle matérielle n'a pas un être propre, elle a le même être que la matière; donc, elle n'a pas des facultés propres, puisque les facultés découlent de l'être, et, dès lors, elle n'a pas non plus des actes propres, puisque les actes découlent des facultés. Donc, toutes les opérations d'une substance corporelle, informée par une forme substantielle matérielle, dérivent, comme d'un principe imique, de la matière et de la forme tout ensemble. Il n'en est pas ainsi de la forme immatérielle, comme nous le verrons en temps voulu.

Ce que nous venons de dire sur le principe fondamental ou essence du système physique, nous montre, d'une manière générale (et nous le verrons en son lieu d'une manière particulière), comment la variété des formes produit la merveilleuse beauté de l'univers corporel et fait que les créatures, depuis la dernière jusqu'à la plus élevée dans l'échelle des êtres, imitent la divine essence à des degrés divers. Et comme, au dire de S. Thomas, quamlihet formam sequitur aliqua incUnatio {Sumin., 80, 1), chaque forme a une tendance spéciale, c'est-à-dire un appétit vers une fm ou un bien que Dieu avait en vue, en donnant la forme elle-même, il s'ensuit que, de la variété des formes découle la variété des inclinations, des instincts, des appétits et des opérations, et l'ensemble harmonieux de ces choses si variées produit cet ordre qui fait que le monde retrace avec éclat les perfections divines. Dante célèbre sur sa lyre ce système, quand il fait dire à Béatrix {Par., I) : « Après avoir poussé un tendre soupir, elle porta ses yeux sur moi, avec cet air d'une mère qui regarde son iils en délire, et elle me dit : « Toutes les choses ont un ordre entre elles, et cet ordre, c'est la forme qui fait que l'univers ressemble à Dieu. Ici, les créatures supé-

rieures voient la trace de la puissance éternelle, qui est le but de la loi dont je parle. Dans cet ordre, toutes les natures se dirigent par des voies différentes, plus ou moins rapprochées de leur but, et elles se dirigent vers des ports différents, par la grande mer de Têtre, conduites chacune par l'instinct qui lui a été donné... > « (i^â^r., XXIX.) Béatrix, le visage éclairé par un sourire, se tut en regardant fixement le point qui m'avait ébloui, puis elle parla ainsi : ce Je veux te dire, et sans te le demander, ce que tu veux savoir, parce que je l'ai vu dans le point oii vont aboutir Ves'pace et le temps. Ge n'était pas pour acquérir plus de perfection, car ceci est impossible, que, dans son éternité, hors du temps et de l'espace, et par un acte ineffable, Tamour éternel s'épancha librement en de nouveaux amours, mais c'était afin de pouvoir dire par la splendeur de sa gloire : J'existe. Et Ton ne saurait prétendre qu'avant cette création, il restait inactif, puisqu'il n'est pas dit que ce fût avant ou après, que l'Esprit de Dieu courait sur les eaux. Et, la forme et la matière, réunies et pures de tout mélange, furent produites par un acte infaillible de la volonté, comme trois flèches partent d'un arc à trois cordes. Et, comme un rayon brille dans le verre, dans l'ambre et dans le cristal, dételle manière qu'entre l'instant oii il y pénètre, et celui où il y est tout entier, il n'y a pas d'intervalle, ainsi, ce triple effet, complet dans son existence rayonna du sein de son Créateur sans aucune distinction dans son commencement. L'ordre de ces substances fut créé et disposé en même temps qu'elles, et celles qui reproduisirent le plus parfaitement l'acte pur occupèrent le faîte de la création. -La puissance pure occupa la partie inférieure, et, au milieu, la puissance et l'acte furent réunis par un lien si étroit quil ne se brise jamais (1).

(1) Ond' ella, appresso d' un pio sospiro,

GTi occlii drizzô vêr me con quel sembiante Che madré fa sopra figliuol deliro; E cominciô : Le cose lutte quante

Haun' ordine tra loro; e questo è forma Clio r universo a Dio fa somigliante.

Qui veggion 1' alte créature V orma Dell' etcrno valore, il quale è fine Al quale è fatta la toccata norma.

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