‹ Leçons de philosophie scolastiqueChapitre 34 sur 90 · VINGT-HUITIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-HUITIÈME LEÇON

Théories coiitraires à la diversité des substances et à leur

changement.

a) Première forme : Elle admet les atomes essentiellement étendus et résistants.

Gomme nous l'avons vu, la diversité et le changement des substances est non-seulement un fait reconnu toujours et par tout le genre humain, mais encore un fait confirmé par de très-puissantes démonstrations. Toutefois, et dans les siècles passés et de nos jours, il n'a pas manqué, et ne manque pas encore d'adversaires

{)our l'attaquer ; parmi eux se sont toujours distinguais es matérialistes, appelés précisément de ce nom, parce que, niant les formes, ils ne veulent reconnaître autre chose que la matière. Sous prétexte de science, ils sont allés, de nos jours, jusqu'à ce point de nous présenter l'homme comme un agrégat d'atomes, non divers substantiellement de ces agrégats qui (suivant leurs doctrines) constituent les singes dont ils voudraient le faire descendre. Si nous passions sur ces doctrines, sans les examiner avec quelque soin, notre philosophie présenterait une lacune importante et laisserait un libre -passage aux erreurs les plus grossières et les plus pernicieuses. C'est pourquoi nous commençons^ par la doctrine de l'atomisme, qu'on peut appeler système mécanique. La raison de cette dénomination est que ce système exclut la nature comme principe d'une véritable activité, et qu'il considère les atomes comme entièrement inertes et, parla même, sujets seulement à

un mouvement mécanique^ c'est-à-dire à un mouvement causé par des impulsions externes.

Principes du système mécanique,

1° Dans un espace immense, il y a un nombre, pour ainsi dire, infini de petits corps qu'on appelle atomes. Chacun d'eux est égal dans son être substantiel à un autre quelconque, et, suivant quelques atomistes, il ne peut y avoir entre eux de différence que dans la figure.

2° Aucun de ces atomes n'est composé dans son essence de deux principes réellement distincts ou séparables de puissance et d'acte ; par suite, ils ne sont ni ne peuvent être sujets à un changement substantiel réel et intrinsèque : leur substance n'est que de la matière étendue.

3*^ Ces atomes peuvent être mis en mouvement par une impulsion externe ; rencontrant alors d'autres atomes, ils les heurtent, et ce choc produit un mouvement de translation ou de rotation. On ne reconnaît dans ces atomes d'autre force que celle de résister au moteur et de choquer le mobile.

k'' L'origine de ces atomes, suivant les mécanistes moins rigides, vient de Dieu, qui, dès le premier instant de leur création, leur a imprimé un mouvement qui*persiste jusqu'à présent : suivant les mécanistes plus rigides (et ils sont nombreux de nos jours), ces atomes sont éternels et ont toujours été en mouvement indépendamment de toute cause immatérielle et incréée, dont ils nient l'existence.

^° Le mouvement ne peut être ni créé, ni annihilé dans le monde corporel; mais la direction seule peut varier, ou bien le mouvement des atomes, autour de leur axe, peut se changer en un mouvement de translation.

6° Ces atomes en perpétuel mouvement, ou translatoire ou rotatoire, ou rectiligne ou curviligne, s'agrègent entre eux, ou bien se tiennent groupés les uns près des autres, et, par cela seulement, forment ce que les hommes appellent des substances : la diversité de ces substances dépend simplement de la position, du nombre et du mouvement divers de ces atomes. S'il

PHYSIQUE RATIONNELLE. 2\o

n'y a qu'une faible différence en ces trois choses, on aura ce que les hommes appellent des variétés accidentelles. \

l"" De là vient que, ces différences laissant les atomes immuables dans leur nombre et dans leur substance, il n'y a dans les choses ni variété de substances, n changements vrais d'une substance en une autre ; et, par conséquent, les mêmes atomes qui, dans telle position et dans tel mouvement, étaient, par exemple, de l'oxygène et de l'hydrogène, sans avoir subi aucun changement intrinsèque, et seulement parce qu'ils se trouvent dans une autre position et dans un autre mouvement respectif, sont de l'eau, du fer, du bois, des fruits de diverses espèces, de la chair, des os etc.

8"* Les plantes et les animaux ne sont autre chose que des agrégations d'atomes. Le premier germe d'une plante ou d'un animal est une collection d'atomes dans une position et un mouvement respectivement déterminés : aux premiers atomes d'autres viennent s'unir, et ainsi se fait l'accroissement et l'évolution de l'animal et de la plante. [

9° Les plus rigides mécanistes prétendent que la nature et les opérations de la plante, de l'animal, et môme de l'homme, s'expliquent assez par les diverses dispositions des atomes soumis au mouvement; les moins rigides veulent que dans les animaux et dans l'homme il y ait une âme, qui n'est pas cause efficiente du mouvement des atomes (car ils sont continuellement en mouvement), mais qui dirige leur mouvement de tel ou tel côté ; par exemple, quand je marche, je ne meus pas mes membres, mais je dirige le mouvement.

10** La densité, cette propriété en vertu de laquelle un corps, sous le même volume qu'un autre, pèse plus ou moins que cet autre corps, est due au nombre plus ou moins grand d'atomes contenus dans le même volume. Et, puisque tous les corps sont compressibles, il suit de là que dans les corps même les plus denses, les atomes sont entre eux à une distance relativement trcs-grande, si on la compare avec JediamHre de chaque atome. C'est ainsi qu'ils expliquent la porosité des corps.

W"" Les forces d'attraction universelle, de pesanteur, d'élasticité, les forces chimiques, physiques, électriques, magnétiques, etc. sont des forces méta'phoriques et improprement dites, parce que, de fait, il n'y a pas "Qans les atomes autre chose que la force mé- ». canique par laquelle les corps, poussés par un choc, se meuvent et choquent à leur tour d'autres corps.

12° Le vide absolu est nécessaire et Ton doit conce- V. voir tous les atomes comme nageant dans le vide, parce 3 que, autrement, le mouvement des atomes, et cette variété de densité qui existe, serait impossible. Donc, le système mécanique explique tout par la matière, par le mouvement et par le vide. Quelques mécanistes, pour éviter Vaction à distance, mettent l'éther entre tes atomes des substances corporelles, mais les autres rejettent cette restriction, parce que l'éther lui-même est un agrégat d'atomes de la même nature que les autres, et beaucoup plus distincts entre eux; par conséquent, loin de diminuer, les difficultés vont en s' accroissant : aussi ils admettent simplement le choc mutuel des atomes à une vraie distance dans le vide.

l) Seconde forme : Elle admet les atomes comme des points matMmatiques , essentiellement inétendus et résistants,

La divisibilité indéfinie du continu soulève plutôt dans l'imagination que dans la raison une difficulté dont nous parlerons bientôt. Cette difficulté a poussé plusieurs savants à ôter toute extension locale aux atomes des corps, sans vouloir toutefois abandonner le système mécanique. Quelques-uns d'entre eux ont dit : Les atomes sont des 'points complètement inétendus, tels qu'on les conçoit en géométrie : ces points sont en mouvement, se choquent, se rapprochent les uns des autres; ils donnent ^insi les molécules et les particules de toutes les substances corporelles étendues, qui nous paraissent diverses, et sont cause de tous les phénomènes de la nature corporelle. Un savant français (l'abbé Moigno), parlant d'un opuscule de Tyndall sur la radiation, écrivait ce qui suit : « Monsieur Tyndall est bien clair, mais il l'aurait été encore davantage, s'il avait accepté notre distinction essentielle entre les

particules, les molécules et les atomes. La particule est une petite portion d'un corps, solide, liquide ou gazeuse comme le corps lui-même ; la molécule, tout a la fois être de raison et être réel, est cette individualité occulte mais réelle, qui ne peut ôtre divisée pas même par la pensée, sans perdre la nature du corps dont il s'agit. L'atome, dernier élément du corps, est prohallement, ou même certainement, un être simple sans extension, un pur centre de mouvement, identique en tout à lui-même, dans Téther comme dans tous les ^orps. Les molécules sont formées par un nombre plus ou moins grand d'atomes (ou de points inétendus) réunis avec ordre, en telle ou telle manière, sous forme, par exemple, de tétraèdre, d'octaèdre. La particule, à son tour, comprend un nombre plus ou moins grand de molécules. Létlier est seul composé d'atomes {points inétendus ou centres de moicvement). Tous les phénomènes de la nature : la pesanteur, la cohésion, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, l'affniité chimique, ont pour unique et dernière cause les mouvements mcessants des atomes ou des molécules, ou les actions exercées les unes sur les autres par les atomes ou par les molécules. » Un autre écrivain, très-estimé en mathématiques, pour donner en quelque sorte la raison de l'extension locale, qui disparaissait dans le système des points inéttendus, ajoute que ces points, )ar leurs oscillations très-rapides, bien que séparés es uns des autres, laissaient dans l'espace un vestige de leur oscillation ; ce vestige offrait le phénomène de l'extension continue, tout comme si vous tournez avec une grande rapidité un tison enflammé, vous avez sous les yeux rapparence d'une ligne continue, bien que cette ligue ne le soit nullement.

c) Troisième forme : File admet des substances ou atomes étendus et continus virtuellement, mais non pas formellement.

Afin d'éviter la difficulté àe^ la divisibilité, à l'infini, du continu réel, d'autres ont pensé à un moyen qui enlèverait tout embarras, mais, malheureusemell^ ils sont tombés dans l'absurde. Ce ,moyen serait d'admettre des atomes vraiment réels qui occupent un

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espace, mais de telle sorte : 1° qu'il soit tout entier dans tout l'espace occupé, et tout entier en chaque "partie de ce même espace; 2° qu'il ne soit pas étendu en soi, mais que, résistant à la pénétration de sa substance, il présente ainsi le phénomène de l'extension. Mais alors, qu'est-ce donc que cet atome ? Il ne ressemble pas à un corps : qu'est-il donc? Ils nous répondent que cet atome est comme une substance simple, mais qui se tient dans un espace détermina avec la puissance de résister, et ainsi de choquer les autres atomes substantiellement inétendus et d'être luimême choqué par les autres. Pour expliquer ce mode de concevoir, ils apportent la comparaison de l'âme et du corps qu'elle informe. En effet, disent-ils, l'âme de la brute et celle de l'homme est toute entière présente à chaque partie du corps, et, par là même, à l'espace déterminé du corps; et, bien que la raison pour laquelle elle est ainsi présente, soit que l'âme est la forme du corps, néanmoins la puissance d'exister de la sorte dérive de sa simplicité. C'est pourquoi, si vous ôtez le corps, cette âme demeurant douée de la même simplicité, on ne voit pas de répugnance à ce qu'elle reste là où elle était d'abord, puisque le fondement de ce mode d'exister est la simplicité et que celle-ci lui reste. Or, nous pouvons supposer qu'il y a une sorte d'être simple naturellement ordonné à faire ce que peut faire un être simple par lui-même. Ainsi, nous aurons un être simple qui, naturellement, occupe un espace, et qui, par son entité, rend cet espace réel. Si nous ajoutons que cet être simple possède une force de résistance, cette force, empêchant la pénétration, rend cet espace impénétrable. — Notez bien que cette comparaison doit être prise en partie, d'après les principes de ceux qui la font, en partie, d'après ceux des adversaires, car, quiconque fait cette comparaison affirme que l'âme humaine est un être simple, uni non pas à la matière ou à un corps (comme le disent les autres), mais à un nombre d'autres êtres simples aussi grand qu'on peut se figurer qu'il y a d'atomes virtuellement étendus dans le corps humain. D'après cette hypothèse, disentils, de même que dans une âme séparée qui demeure-

Tait virtuellement étendue, on pourrait concevoir, mais non effectuer aucune division des parties, ainsi en arriverait-il de tout autre être simple virtuellement et non formellement étendu. Et de la sorte se dissipe la crainte que fait naître la difficulté de la division à l'infini.

Dans Tessence de cet être simple et résistant il n'y a pas pidssance et acte, matière et forme; par conséquent, il est immuable dans son être substantiel intrinsèque. La proximité, Tordre, le mouvement de ces substances ou atomes virtuellement étendus forment ce que nous appelons des substances diverses, et nous offrent des changements que les hommes appellent substantiels. Bref, tous les phénomènes de la nature s'expliquent comme dans le système mécanique des atomes étendus et résistants, puisque ce système ne reconnaît également dans les atomes d'autre force que la résistance, et, par suite, tout se réduit à la communication du mouvement mécanique, à des chocs mutuels. Si d'autres, tout en admettant que les atomes sont des substances non formellement mais virtuellement étendues, reconnaissent en celles-ci, outre la résistance, de vraies attractions, de vr^aies répulsions, ou des facultés actives et passives d'un autre genre, ceux-là laissent le système mécanique pour embrasser la troisième forme du système dynamique, que nous réfuterons après.

Or, l'essence du système mécanique consistant en ce qu'on ne connaît pas dans les atomes d'autre mouvement que celui qui part db extrinseco ou mouvement mécanique, peu importe, pour la présente question, que, en soi, les atomes soient ou ne soient pas seulement des substances virtuellement étendues, puisque dans l'ordre cosmique ils ne se manifestent pas autrement que comme des atomes étendus, suivant que Fentendent les partisans du système mécanique snu'i la première forme.

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