TRENTE-DEUXIÈME LEÇON
Des quaUtés des substances corporeUes.
Nous répétons ce que nous avons déjà déclaré : tout ceci, nous le disons avec S. Thomas, parce que cela nous paraît plus conforme aux propriétés des substances corporelles, et non par crainte (comme certains partisans du système mécanique et du système dynamique) d'admettre la division indéfinie en parties toujours phi s 'petites, parce qu'elle ne répugne ni dans l'espace, ni dans le temps^ ni au continu mathématique, ni au continu physique, si l'on n'a égard qu'à son extension extrinsèque, ou même à son être substantiel, abstraction faite, dans ce cas, de sa constitution essentielle.
La qualité est la forme accidentelle, en vertu de laquelle îme chose est appelée telle {qualis). Ce n'est point une définition, mais une explication donnée par Aristote et répétée, en général, par tous les philosophes. Il est certain que sur tout être corporel on peut demander le quid, le quantum et le quale. A cette interrogation : Qu'est-ce^ on répond en indiquant Tessence, qui, dans les substances corporelles, est constituée par la matière première et par la forme substantielle, et nous disons : c'est de Tor, c'est un arbre, c'est un cheval, c'est un homme. A cette interrogation : Conibien est-ce grand? {quantum) on répond en déterminant la quantité de cette chose, c'est-à-dire sa grandeur ou son extension et pour cela on prend la palme, le pied, le mètre pour unité de mesure. A cette interrogation . Quel est-il? on répond par un nom adjectif, qui désigne en même temps le sujet et sa qualité. Par exemple, si l'on nous demande d'un homme : Quel est-il? nous répondons : vertueux,, sage, fort, laborieux, patient; si l'on demande d'une plante : Quelle
est-elle? nous avons pour réponse qu'elle est féconde, stérile, nuisible, amôre dans ses fruits. Et même en parlant d'êtres inorganiques, nous employons des termes qui expriment non-seulement le quale et le quantum, mais encore le quid : par exemple, Toxygène a de Taffînité pour Thydrogène, il est pesant, etc. Et Dante a dit {Parad., XXIII) (1) :
« Et lorsque mes deux yeux m'eurent retracé retendue {quanto) et la beauté {quale) de cette étoile vivante... »
Les dénominations par lesquelles on répond à la question quale, indiquent : l'' quelque chose d'intrinsèque à l'être, et non une simple relation extrinsèque ; 2^ une chose qui suppose l'essence complète de l'être, et qui -ne change pas son être substantiel, mais le modifie seulement; 3° par suite^» nous pouvons dire, en général, que cette chose, qu'on nomme qualité, est une forme accidentelle, mais cette forme ne saurait être ramenée à l'extension locale, puisque celle-ci dérive de la quantité, tandis que celle-là se rapporte, en quelque manière, à l'activité spécifique de l'être.
La quantité, étant une forme accidentelle, suppose la substance exacte, ce qui n'indique pas toujours une priorité de temps, puisque souvent la priorité d'origine ou de nature est suffisante. Sur la première partie de cette assertion, voici le raisonnement de S. Thomas : « La forme substantielle et la forme accidentelle est quelque chose de commun et quelque chose de différent. Elles ont de commun que l'une et l'autre est un un acte et que en vertu de l'une et de l'autre, l'être est actué. Mais elles diffèrent en deux points. Premièrement, en ce que la forme substantielle donne à la chose son être premier (par exemple, elle donne à Voxygène son être d'oxygène, à la plante Vêtre de aplanie, au cheval Vêtre de cheval), et le sujet de cette forme est un être potentiel {c'est-à-dire la matière première): mais la forme accidentelle ne donne pas à la chose l'être premier, mais d'être talis ou tanta, ou d'avoir
(1) E com' ambo e luci mi dipinsc
Il quale e '1 quanto ilella viva stolb.
telle ou telle disposition, et le sujet de cette forme est un être en acte (c'est-à-dire la substance). {Sum,, 1, 77, 6). »
Pour la seconde partie de mon assertion, il faut observer les différentes manières dont le sujet ou la substance peut acquérir les formes accidentelles ou accidents. S. Thomas formule clairement cette doctrine : c( Le sujet a des rapports divers avec ses accidents. En effet, certains accidents sont naturels, et ceux-là sont produits par des principes intrinsèques au sujet luimême : ce qui arrive de deux manières. Car les uns sont produits par des principes spécifiques, et ce sont des dispositions qui appartiennent à toute l'espèce; les autres sont produits par des principes individuels, et ce sont les dispositions qui appartiennent à chaque nature particulière. De plus, il y a des accidents imposés par violence, et ceux-là répugnent aux principes du sujet auquel ils adhérent. D'autres, bien qu'ils soient causés ab extrinseco, ne répugnent pas aux principes du sujet, mais plutôt le perfectionnent (1 dist,, 17, i, 2, 2) ». Ce raisonnement de S. Thomas fait voir ^ue, sous le rapport du temps, il y a des accidents qui commencent à exister en même temps que la substance, ceux, par exemple qui dérivent des principes spécifiques de l'être ; mais, précisément, parce qu'il en dérivent ainsi, ils sont postérieurs à la sub- ^stance, vu la postériorité d'origine et de nature.
Conclusion. — On doit admettre V existence des qua-' lités dans les substances cor'porelles,
1° On appelle l'homme un petit monde, parce que, semblable, dans la partie supérieure de son âme, aux intelligences séparées, il possède, dans la partie inférieure de son être, tout ce qui se trouve dans les animaux sans raison, dans les plantes et dans les minéraux. C'est pourquoi la raison demande que, rentrant en lui-même, il observe avec soin et que de là il apprenne à juger sainement des autres choses dont la connaissance immédiate lui est difficile et souvent même impossible. Rentrons donc en nous-mêmes : nous y trouverons dans la partie supérieure de notre âme la science, l'habileté, la vertu, le vice et mille
autres clioses qui sont des dispositions ou qualités acqimes, qualités qui perfectionnent ou déshonorent le sujet. Et ces qualités modifient le sujet par rapport à l'opération, puisque celui qui les a opère autrement que celui qui ne les a pas.
2" Qui ne voit de combien de qualités l'homme est doué en tant qu'animal? Quand l'homme opère en tant qu'animal, il est déjà modifié par le seul fait de son opération : si, en effet, cette modification ne lui était pas arrivée, il serait demeuré le même, et, par suite, il n'aurait pas opéré. Or, cette modification interne, produite par l'opération, est une qualité. De plus, f homme reçoit les opérations d'autrui sur lui-même, et en les recevant il éprouve un changement dans son être accidentel ; or, ces changements sont encore des qualités. Et, comme l'opération répétée est cause d'une disposition interne (qualité), qu'on nomme liabitude (liabitus), ainsi les opérations d'autrui, reçues par nous, laissent souvent, pour ainsi dire, un vestige d'elles-mêmes plus ou moins durable, qu'on appelle qualité possible, quelquefois convenable^ quelquefois contraire au sujet. Or, si l'homme, en agissant ou en recevant en lui-même des opérations étrangères, acquiert des qualités permanentes, il est clair que Dieu pourra en produire dans l'homme de semblables ou de plus parfaites sans le concours d'agents externes.
S*" En tant que l'homme est un végétal, ce qu'on nomme des énergies ou des forces, tantôt perdues, tantôt acquises, tantôt accrues par rapport à la nutrition, à l'assimilation, à l'accroissement, à la santé, qu'est-ce autre chose que des dispositions variées des principes actifs et, par suite, des qualités ?
4° Si nous considérons l'homme dans son être sim- Dlcment corporel, là encore nous trouverons des qualités. Les forces d'attraction, de répulsion, de pesanteur, de cohésion et cent autres, qui, sans être l'essence de l'homme, se rapportent cependant à lui en tant que principe d'opération, sont, par là-même, des qualités. Ainsi, les diflerentes dispositions du corps ou de ses parties qui arrivent par le froid, par la chaleur, par la dilatation, par la contraction (phénomènes dont nous
parlerons ailleurs), doivent être considérées comme autant de qualités. La figure même de l'homme est exigée par sa forme substantielle, et doit être appelée une quantité; car Ton peut dire avec S. Thomas, que la figure est U7ie qualité qui appartient à la quantité ou qui la modifie (i).
Il est bon d'ajouter ici que si l'on n'admet pas les qualités, on tombe facilement dans le système mécanique. En effet, quand les corps se rapprochent et opèrent l'un sur l'autre, ou bien cette opération ne consiste que dans le rapprochement sans contact ou avec contact^ qui produit un simple choc ou impulsion, sans aucun changement intime ni dans Y agent ni dans le patient : ou bien les corps opèrent non-seulement en échangeant des chocs, mais encore en se causant mutuellement quelque changement intime. Dans le second cas, nous avons les qualités; mais, dans le premier, tout se réduit à un pur échange de mouvement mécanique. Or, celui qui nie la production d'un faible changement interne entre les substances, en vertu de leurs mutuelles opérations, à plus forte raison niera la production d'un grave changement, et^ par suite, en niant le changement accidentel qu'entraîne la qualité, il niera le changement susbstantiel que nous avons démontré tout d'abord.
En terminant, nous avertissons le lecteur que le changement de l'être, qui amène la forme substantielle, constitutive de l'être dans son être premier, s'appelle, génération ; ç^i le changement qui amène cette qualité, qui ne découle pas des principes naturels de l'être, dans le principe de son existence, mais ne vient qu'après, s'appelle altération. Gomme je l'ai dit ailleurs, le premier changement rend l'être aliud, le second le fait exister aliter.
(1) s. Th. I. VII. art. 3. « Si imaginemur corpus niallicinaticum existens actu (c'est le corps considéré dans sa quantité)^ oportet quod imaginemur ipsum sub aliqua forma; quia niliil est in actu nisi per suani formam : nnde cum forma quanti, in quantum hujusmodi, sit figura, oportebiL quod habeat aliquam figurani : et sic erit finitum : est enim figura, quœ termino vel terminis compre henditur. »