QUARANTIÈME LEÇON
Des divers degrés de la vie.
On appelle degrés les divers ordres de perfection (ju'on trouve dans la vie, et, par conséquent, dans l'être (les divers vivants. Cette perfection se prend de la vie, en tant que vie, et non de ce qui lui est extrinsèque. Mais la vie consiste dans l'opération immanente, c'està-dire dans la faculté de se mouvoir soi-même, faculté qui fait acquérir au vivant une perfection intrinsèque; d'où il suit que la plus grande ou la moindre perfection de cette opération immanente détermine les divers degrés de la vie.
Conchcsioa. — Les degrés de la vie sont an nomlre de cinq.
Si, en effet, nous plaçons par ordre en notre esprit tout ce qui existe, nous voyons d'abord dans le dernier degré de l'être les substances inanimées; et, immédiatement au-dessus, ces vivants qui participent de la vif' dans le degré le plus imparfait. Nous avons donc :
1° Les plantes. — La plante est une substance organique, composée, comme nous le verrons, de matière et de forme. Elle renferme le principe et le terme de son opération, et a, par conséquent, une opération immanente : elle vit et, vivant, tend à sa perfection et à la fin voulue par le Créateur. Toutefois, l'^elle ne peut jamais opérer en suivant, dans son opération, une forme ou exemplaire acquis par elle-même; 2° cette fin vers laquelle elle agit lui est complètement inconnue ; 3*^ quel(pie sage que soit son opération, et, bien qu'elle soit encore en grande partie ignorée de l'homme, la plante ne la connaît point, semblable à cette lame de cuivre où sont gravés les plus beaux dessins et qui, en vertu de la forme gravée sur elle-même , mais ignorée d'elle-même, imprime dans un bel ordre, sur le papier, d'élégantes ligures.
COUN. PlUL. Scoi.. — 20
306 PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE.
2^' — Les hrutes. Celles-ci ont une opération immanente plus élevée que celle des plantes, mais, de plus, elles acquièrent, dans leur imagination, les fantômes des choses qui servent de forme à leur opération. Tandis que les plantes sont fixées au sol, elles peuvent changer de lieu pour chercher et se procurer ce qui leur est nécessaire ou leur convient; mais, comme elles ne se déterminent point à elles-mêmes la fin de leurs opérations, ce mouvement ne leur vient pas d'elles-mêmes, mais de Tinstinct qui les y pousse et les y porte.
S'' — Uliomme. L'homme a toute la perfection des plantes, toute la perfection des brutes; mais son- degré de vie est incomparablement plus parfait. Car îl n'acquiert pas seulement les formes sensibles de ses opérations, mais aussi les formes immatérielles, idées exemplaires de ces mêmes opérations; de plus, il se détermine sa fin et y tend librement. Cependant, comme il est nécessairement déterminé à la vérité, il est aussi porté ou mu vers le bien en général par sa propre nature; tellement que, d'après saint Thomas, Thomme est déterminé au bien universel par une nécessité na-r turèlle semblable à celle qui détermine les brutes aux biens particuliers. Le mouvement intrinsèque dans rhomme est donc beaucoup plus parfait que dans la piaule et la brute ; cependant, comme il est mu par d'autres d'une certaine façon, sa vie est encore bien imparfaite.
Si Ton considère le caractère de l'opération immanente, qui constitue le vivant dans un degré supérieur de vie, on comprendra comment la vie de l'homme surpasse en perfection les deux vies précédentes. Toute l'opération immanente de la plante, en effet, se rapporte à la nutrition, l'augmentation et la génération; la brute a, de plus, l'opération immanente des sens, opération sans doute déjà plus noble et plus parfaite que la première. Mais, s'élevant davantage, l'homme a l'opération immanente par laquelle il comprend et veut librement. C'est par cette opération qu'il s'approche des intelligences séparées de la matière, et qu'il est l'image de Dieu.
k^'Les intelligences séparées de la matière,— Elles ont
une vie beaucoup plus parfaite, parce que leurs opérations immanentes intellectuelles ne sont point comme les nôtres, nous le verrons plus loin, mues en quelque sorte par les fantômes] mais elles reçoivent immédiatement de Dieu leurs espèces; elles n'ont donc point de raisonnement, mais Tintuition immédiate de la vérité. Cependant, même dans cette vie si parfaite, leur opération immanente s'accomplit par des espèces intellectives qui ne sont point leur propre science, mais y sont placées, en quelque sorte, par un principe extérieur. Tout en se mouvant elles-mêmes avec une souveraine perfection, ces substances sont donc mues encore par d'autres.
5° Dieu. — La vie la plus parfaite est celle dont vit Dieu. En effet, a) son opération immanente n'est pas réellement, comme dans les substances séparées et dans nous, distincte de sa nature, mais bien la nature même divine. Toutes les créatures ont donc la vie de Dieu, de qui seul on peut dire qiCil est laxie. h) Les opérations immanentes de toutes les créatures ^j^rocMeat de la substance, et, pour cela, ne sont que des accidents : la vie des créatures n'est donc point une substance, mais un accident; au contraire, l'opération immanente, qui constitue la vie de Dieu, ne se distinguant pas réellement de la substance divine, est cette même substance, substance d'une perfection infinie, c) L'opération immanente ou vie des créatures est continp:ente, au lieu que la vie de Dieu, qui est Dieu même, est nécessaire et éternelle. C'est pourquoi Aristote comme l'a remarqué saint Thomas, de ce qu'il est démontré que Dieu est intelligent, affirme que sa vie doit être immortelle et éternelle (1). cl) Enfin, dans les opérations intellectuelles les plus parfaites de Thorame et des intelligences séparées, les choses connues n'existent que dans leur seule image, et leur réalité n'y est contenue d'aucune manière. Mais, dans la vie de Dieu, qui est Dieu lui-même, substance infiniment parfaite , toutes les choses y sont contenues éminemment ; et, par consé-
(1) Unilo. pliilosoplius in XII Mctaphysicùvum, ostcnso quod Dous sil inlolli- ?<ni, coiK ludit, quod liahcal vilain piitoclissimam et sompilcniam, quia iiiiel- Kcljs l'jus est perfeilissiiiius et scmpor iiî mlu (S. Th. Summ. 1, ^3, 3j.
quent, toutes les choses existantes et possibles sont vie en Dieu et la vie même de Dieu.
Valeur cUc mot meut dans la proposition : Le vivant est celui qui se meut lui-même.
Né d'Epicure, et réparé par Descartes, le système mécanique a tellement envahi notre siècle que l'on n'entend plus dans les écoles le mot mouvement sans l'appliquer au mouvement local et purement local. Heureusement le langage, créé avec une souveraine sagesse et conservé par le peuple, corrige l'erreur des philosophes qui n'ont point su le comprendre. On dit universellement que la plante se meut quand, au printemps, elle donne les premiers signes de sa vie nouvelle; et quand les cuisiniers font un peu cuire un poulet ou un poisson pour les conserver et les empêcher de se gâter , on dit qu'ils les arrêtent {fermare). On dit encore qu'un homme est mû par l'amour ou la haine quand son âme est sous l'empire de ces passions. En général, on peut dire qu^on applique ce mot mû aux opérations même immatérielles comme celles de l'intelligence ou de la volonté.
Le mouvement est donc, en général, le passage de la puissance à l'acte, comme nous l'avons démontré plus haut (trente-quatrième leçon) ; et, puisque toute opération est, en toute créature, un passage delà puissance à l'acte, toute opération est appelée mouvement. Mais ce passage de la puissance à l'acte est essentiellement divers dans les substances immatérielles comme dans l'âme humaine et les intelligences séparées. Dans les premières, mais non dans les secondes, toute opération est accompagnée d'un changement de lieu : dans les premières, la puissance est matière, et, par conséquent, l'acte est matériel; dans les secondes, la puissance est esprit et l'acte est spirituel. Mais, partout, nous le répétons, l'opération se fait par le passage de la puissances à l'acte, et c'est ce qui se trouve encore dans l'opération immanente qui constitue la vie. Dans l'opération donc par laquelle le vivant se m,eut lui-même, nous avons : a) le moteur d'oii part le mouvement; V) le mu qui est le moteur même; c) et le passage qui s'étend entre le re.pos précédent
et Tacle ou la motion subséquente. De celte analyse il résulte : premièrement, que le vivant ne peut se mouvoir lui-même en tant qu'il est en puissance à être mû, mais plutôt en tant qu'il est en acte par rapport, au mouvement (1); secondement, que dans Tétre vivant créé il faut considérer, matériellement ou bien immatériellemeiit, des parties distinctes, ou du moins des distinctions réelles, entre les différentes puissances et entre les puissances et les actes.
De toutes ces considérations on peut déduire que la vie de Dieu diffère non-seulement par le genre de celle des vivants créés, comme nous avons vu que diffère la vie des êtres matériels de celle des êtres immatériels, mais encore qu'elle est dans un ordre si su- 3érieur que le mot me ne se peut appliquer à Dieu qu'analogiquement. Car il n'y a point en Dieu de distmction entre les différentes puissances, ni entre la )uissancc et l'acte, mais il y a seulement un acte pur ; ïe serait donc folie que de lui attribuer le passage de a puissance à l'acte comme dans toutes les actions immanentes des vivants créés. Toutefois, ce n'est pas enever à Dieu la raison de la vie, mais bien montrer sa souveraine et unique perfection, que de ne lui attribuer pas la vie d'une manière univoque à celle des autres vivants; de même que la sagesse, la bonté et la puissance sont attribuées à Dieu d'une manière analogique, si on les compare à celles des créatures.
QUARANTE-ET-UNIÈiME LEÇON Définition descriptive de la plante.
Définition de Jaj)^onte.
Oii ])eut donner denx définitions delà plante : l'une iescriptire; l'autre philosophique: la première définit aplanie comme elle apparaît aux sens; la seconde e:i
(1) On regarde comme un axiome cotte parole de S. Thomas, 1, 76, art. 1. « Nihil agit nisi socundum quod est aciu : unde (luo aliquiil est actu, oo agit, »• xt forme substunliollo, en raison de laquelle li^ composé est en acte, sera donc
i foroie qua agit. Conf. Thesaurua Pliilosophonim ^ axioma XVI; Paris,
• LeihicUeux.
détermine la quiddité (le qiiid esi) ou l'essence. Cette seconde définition doit être le fruit d'une rigoureuse démonstration; nous y parviendrons au m©yen de la première qui nous fournira les éléments. De quelle manière ce vivant que nous appelons plante, commence-t-il à exister? Gomment poursuit-il son existence? Comment la termine-t-il? A ses trois points de vue la plante diffère entièrement de tout être non vivant.
a) Génération de la plante. De quelle manière une goutte d'eau commence-t-elle sa vie. Un peu d'hydrogène se combine avec un peu d'oxygène, et tous deux, changeant de nature, forment d'eux-mêmes une goutte d'eau. Il n'en est point ainsi de la plante. Deux principes, l'un actif, l'autre passif, l'un fécondant, l'autre fécondé, s'uniront entre eux; ainsi unis ils feront cette semence parfaite de laquelle, placée dans les conditions voulues, germera la plante.
Le plus souvent ces deux principes sont fournis par le même individu, mais, souvent aussi, comme il arrive pour le palmier, une plante donne le principe actif; une autre, le principe passif (1). Le pollen, sorte de petite poussière jaune orange ou rougeâtre, est une collection de petits gains dont chacun est plein d'une humeur visqueuse qu'on appelle fovilJa. En cette fovilla se trouvent des corpuscules oblongs, toujours en mouvement; quelques physiologues assimilent ce mouvement à celui des insectes infusoires. L'explication la plus raisonnable qu'on puisse donner du mouvement des corpuscules fovillaires dans le pollen de la plante, est del'attribuer à la puissante vertu active, qui prend son origine dans la plante génératrice; nous parlerons plus tard de cette vertu. Z<^ fovilla, qui renferme
(Il C'est avec raison qu'aujourd'hui les naturalistes distinguent le sexe dans les plantes, quoique, en général, les deux sexes soient rassemblés dans le même individu. Mais, ce n'est pas au progrès moderne que nous devons celte doctrine; elle est très-ancienne, et S. Thomas Pexprimait parfaitement en ces paroles : « In his quae habent vitam perfectam, distinguuntur agens et patiens in generatione propter perfectam generationem in eis. In plantis autem, quae imperfectam vitam habent, est in eadem utraque virtus, activa scilicet et passiva : quanivis forte iii una planta dominetur virtus activa, et in alla virtus passiva; propter quod dicitur ctiam una planta masculina et alia feminina». (3 Dist. 3, Qucest, 2, art, 1, solut.)
le principe actif ou fi'^condant, va au stu/iuate, puis à l'ovule cL s'y arrête en celte partie qu'on nomme ymcropjjh, où se trouve le principe passif. Là se fait la fécondation d'où résulte la semence parfaite. Cette semence ou ce germe n'est pas encore une plante ou un vivant en acte, mais plutôt en puissance. Il est le milieu entre la plante génératrice et la plante engendrée, ([ui a la même nature que la première. Il n'y a point de vraie multi'plicaUoii dans les êtres inorganiques; mais il y en a dans les vivants, tellement que d'un seul germe on peut concevoir des millions et des millions ce plantes engendrées dans la suite des siècles sans jamais finir.
1)) Auffmentation de la plante. La goutte d'eau ne croît pas. Elle est incapable d'augmentation, Lieu qu'elle puisse s'unir à mille et mille autres et former ainsi une grande quantité du même liquide. On dit donc de la goutte d'eau qu'elle croit appositione, non mcgmento: la plante, au contraire, sortant du germe, ou mieux le germe se développant en plante, augmente continuellement, non par l'addition d'autres plantes homogènes, mais plutôt par une véritable augmentation de sa sîihstance même; il croît ainsi jusqu^à devenir un arbre élevé, capable de défier les plus violents aquilons.
Il est bon de remarquer ici que, tout en augmentant do cette façon, la plante ne perd rien de son individualité substantielle ni de son unité. Certaines plantes sont ào telle nature qu'un rameau ou une partie séparée d'ellesmêmes ne peut, en aucune circonstance, conserver la vie, comme le froment; tandis qu'il en est d'autres, au contraire, comme la vigne, dont les ])arlies séparées peuvent, en des circonstances favorables, conserver la vie et croître ; aussi quelques-uns ont cru que les premières sont de véritables individus, et les secondes, des composés d'un grand nombre de plantes. Mais cette opinion est sans fondement, et n'est pas plus vraie que celle qui regarde un animal onnelé comme plusieurs animaux, parce qu'on le peut diviser en plusieurs. La vérité est que chaque plante du premier ordre est un seul individu, et chaque plante du second, un indi-
vidu aussi, comme celle du premier ; mais que la se- j conde., une en acte, est multiple en "puissance ; nous en donnerons la raison plus tard, en traitant ce sujet.
c) Nutrition de la fiante. Gomment se fait cette augmentation? La plante elle-même change en sa propre substance les diverses substances étrangères qui se trouvent en contact avec elle; toutefois^ elle ne connaît pas leur nature, et ne peut se mouvoir d'un lieu à un autre pour aller les chercher. Le changement a reçu le nom A' assimilation. C'est en vain que l'on chercherait dans la substance de la plante vivante à retrouver, avec leur première nature, les substances dont elle fut nourrie. Il n'y reste, à proprement parler, que les éléments, non toutefois formellement, mais virtuellement, comme nous l'avons déjà expliqué. La plante se nourrit des sucs qui, absorbés par la racine et modifiés à l'intérieur de la plante elle-même, vont se répandre jusqu'à l'extrémité des feuilles oii ils trouvent l'acide carbonique, c'est-à-dire ime substance composée de carbone et d'oxygène. Ils se combiuent alors avec le carbone, et abandonnent l'oxygène par une certaine opération qu'on pourrait fort bien appeler respiration.
Cette conibinaison, réclamant l'action de la lumière, n'a pas lieu durant la nuit. La plante- ne conserve pas en soi tous les sucs ni toutes les substances reçues de l'intérieur, mais elle garde ce qui est utile à sa conservation et laisse échapper le reste par d'innombrables pores.
La nutrition, d'oii vient Taugmentation, se fait en deux manières dans la plante. La première a lieu quand la cellule, car le tissu de la plante est formé de cellules, s'assimile la substance non vivante, et, grâce à cette assimilation, devient plus longue, et se développe comme en deux cellules. La seconde, au dire des botanistes les plus experts, se fait quand, à T intérieur de la cellnle, s'en forme une nouvelle; c'est ce qu'on appelle formation libre. Ce mot libre ne doit pas faire croire qu'une substance, partie vivante de la ])lante, en puisse demeurer séparée. Quand la particule de substance alimentaire est devenue substance vivante, elle est unie le phis intimement' possible au
PHYSIQUE PARTICIjLIÈHE. 313
vivant, comme nous le verrons. Notons ici qu'en ne puisant pas dans une droite philosophie les principes de leur science, les botanistes modernes se heurtent à des mystères qui, peut-être, n'existent point, et s'ils ont une modestie égale à leur expérience dans les faits de la nature, ils sont nécessairement portés à cet aveu. « L'assimilation se fait sous l'influence de la vie et d'une manière en grande partie mystérieuse. Nous connaissons les faits qui en résultent, mais non la façon dont elle s'accomplit (1). » Si l'on reconnaît donc en la plante un vrai principe (ie vie^ tout le reste venant des forces mécaniques et des agents chimiques, les opérations propres de la vie n'y seront pas plus inexplicables ni mystérieuses que ne le sont en nous-mêmes la circulation du sang et la digestion des aliments.
d) Organisme de la lilante. La plante est une substance individuelle et une; cependant, V entité ào, ses parties n'est pas homogène, comme dans les êtres inorganiques, mais variée; et la figure de ses divers membres, si je puis ainsi parler, est fort variée. Gela n'est point dû au hasard, mais à un ordre admirable et j)arfait au-dessus de toute expression, à un ordre d'après lequel tout concourt au même but. Les aliments sont distril)ués à toutes les parties et à chacune d'elles de telle sorte (pie chacune a l'aliment propre à sa nature. La structure des parties est adaptée aux fonctions de chacune, et toutes les parties, avec leurs multiples fonctions, sont disposées et ordonnées pour tendre à la perfection de tout ViwàWiàw 'plante et à la fm déterminée parle Créateur.
Il est bon ici de remarquer que la science moderne, malgré tous ses puissants moyens d'observation, n'est jamais parvenue à voir une solution de continuité dans la substance vivante de la plante; son organisme est pourtant tout com])osé de cellules oflrant, dans leur structure , des diilércnces considérables. L'atomisme qui veut faire des plantes des a g i'é(/at s à' îxiomQ^ séparés entre eux, n'a pu les voir ainsi au moyen du
(1) Ainsi parle Celi dans son remarquable ouvrage sur la botanique [Nutrizione^ art. 5],
314 PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE.
microscope. Comme ce point est de la plus haute importance pour l'unité substantielle de la plante, je vais rapporter un petit passage de l'ouvrage déjà cité du docteur Geli : « Les cellules, dit-il, ne sont point isolées mais réunies en masses plus ou moins compactes, appelées tissu cellulaire. La force avec laquelle elles adhèrent les unes aux autres est souvent trèsgrande. Il faut l'action prolongée du froid ou de l'eau bouillante, puis de l'acide nitrique bouillant aussi, pour séparer les cellules de certains tissus, et l'on n'y réussit souvent qu'à moitié ou même pas du tout. Aux points de contact les cellules sont tellement serrées qu'elles semblent avoir une seule paroi commune. Des observations attentives et des expériences répétées seraient nécessaires pour affirmer qu'en tout cas chaque cellule a sa paroi propre tout à fait indépendante de la paroi voisine. Quelle est donc la force qui tient si solidement unies les cellules constituant un tissu? C'est une nouvelle question sur laquelle les observateurs ne sont point d'accord {Organogra- ^hie, § 3). » Pour nous^ nous croyons qu'ils ne seront jamais d'accord tant qu'ils ne se préoccuperont pas de concilier leurs idées avec les données de la phj^sique rationnelle ; une plante, en effet, comme nous enseigne celle-ci, a un principe actif de vie dans sa forme substantielle; ainsi, elle doit avoir la continuité substantielle du tout : cette continuité ne s'oppose pas à la variété des organes, ni même à la distinction des cellules, mais seulement à leur séparation actuelle. .
c) Durée de la plante. La plante n'a point, comme les substances inorganiques, une durée indéfinie dans son être; elle a la jeunesse, l'âge adulte et la vieillesse que suit la mort, c'est-à-dire la privation de la vie négative dont elle jouissait. Il y a même une- certaine analogie avec le sommeil des animaux dans le repos des plantes pendant l'hiver ; elles se réveillent ensuite et prennent une vigueur nouvelle aux premières chaleurs du printemps.
Ce que nous venons de dire suffit pour une définition descriptive de la plante ; et nous laissons aux naturalistes la tâche de décrire plus en détail, en
leurs histoires naHr elles, ce que nous avons simplement effleuré. Maintenant, nous allons commencer à raisonner sur la plante, pour tirer des notions exposées la définition philosophique qui nous fasse connaître son essence.
QUARANTE-DEUXIÈiME LEÇON.
De la substantialité et de Tunité de l'être vivant.
Concept de Vétre vivant.
Nous avons ailleurs (trente-neuvième leçon) placé l'essence de la vie dans Topération immanente; c'està-dire cette opération dont le principe et le terme sont dans le même être vivant, et qui est naturellement ordonnée à la perfection de l'être vivant. Donc, la nutrition, par laquelle la plante s'assimile des substances d'une nature étrangère à la sienne; la croissance par une véritable augmentation de sa propre substance ; enfin, la génération, qui donne au pollen ou mieux à la fovilla et à l'ovule la merveilleuse puissance de former une autre plante de même nature, telles sont les trois opérations immanentes qui se manifestent dans la plante. Traitant donc ici de l'être vivant, nous traiterons de l'être par lequel les plantes ont ces trois opérations. Gela posé, nous avons deux choses cà démontrer : 1° la sulstantialité; 2° V unité de cet être.
Conclusion P^ — L'être vivant est une substance.
En efTet, l'existence des trois opérations dont nous venons de parler, c'est-à-dire de la nutrition, de l'augmentation et de la génération, est un fait hors de doute ; donc, à ces opé ationsil faut un principe. Or, ce principe sera accident ou substance. Il ne peut être accident, puisque l'accident n'opère pas par sa propre puissance; mais comme, dans son être il dépend de la substance à laquelle il est inhérent, dans son opération aussi il doit en dépendre. Donc, il sera substance.
Conclusion IP. — Hêtre vivant est une substance itne.
V II est clair que l'ordre, ne résultant point d'une disposition simple, uniforme et matérielle de divers
316 PHILOSOPHIE SGOLASTIQUE.
objets réunis entre eux, mais formant un entrelacement de moyens variés et très-compliqués dans leur position et leurs opérations, il est clair, dis-je, que cet ordre est le produit d'un principe unique. Dans la cristallisation, par exemple, l'unité de principe n'est point nécessaire : plusieurs substances peuvent, en vertu de leurs forces attractives, s'équilibrant dans leurs centrer de gravité respectifs, constituer cet ordre simple, uniforme et matériel que nous y voyons. Considérons, au contraire, la Gène peinte par Vinci. A-t-elle pu être peinte par plusieurs artistes? A la rigueur cela n'est pas impossible, mais, à condition que chacun ait connu l'idée des autres et les limites de son propre travail. Toutes les fois qu'il n'y aura pas eu d'abord cette union des intelligences, cela sera tout à fait impossible. Penser que chaque artiste,, en peignant une petite partie de la toile, puisse, sans connaître le travail des autres, être, grâce au hasard, assez d'accord avec eux pour produire ce chef-d'œuvre étonnant de peinture, ce serait folie. Si plusieurs peintres ne pourraient, sans accord préalable, peindre en cette façon, les couleurs, aux particules desquelles nous concéderons tout ce qu'on voudra, figures, attractions, répulsions, les couleurs, dis-jè, pourront-elles^ en se réunissant, se disposant avec art, enfanter une telle œuvre? C'est ridicule de le penser! Car, pour ajuster leurs opérations dans un ordre très-varié, mais un pourtant, dans un ordre absolument nécessaire à la production d'un tel effet, ces couleurs doivent avoir nécessairement un principe unique, ou bien plusieurs principes, mais réunis dans un accord précéaent, afin, de travailler dans une commune pensée.
Maintenant, considérons la plante. On y trouve un ordre admirable qui ne ressemble en rien à la .disposition symétrique de la cristallisation à laquelle plusieurs ont voulu à tort la comparer. Tout y est varié : la racine diffère de la tige; la tige, des feuilles; les feuilles, des fleurs, des fruits et des graines; mais tout s'y réunit dans l'unité d'une fin commune et trèsélevée. Les opérations très-diverses que nous avons exposées plus haut conduisent à cette fin, et c'est à
leur sujet que saint Thomas dit ainsi : « La première opération {de Vêtre végétatif) est la nutrition par laquelle il conserve son être dans Tolat oii il est. La seconde est l'augmentation, au moyen de laquelle il accroît sa perfection, par rapport à sa quantité et à sa puissance. La troisième, la plus parfaite et la fm de l'être végétatif, est la génération; c'est par elle que rotre, déjà parfait en soi, cow/ûiuniqite à (Vautres Vêtre et la perfection qui lui est propre (2 de Anima, lect. 9) ». Il n'y a pas une fibre dans la plante, pas une opération de n'importe quelle partie ordonnée uniquement à sa propre conservation et à sa propre perfection; tout est ordonné au bien de tout le sujet plante et surtout à la conservation de l'espèce, fin dernière de la nature. On ne trouverait pas un chef-d'œuvre d'art libéral ou mécanique, quclqu'étonnant qu'il soit, qui puisse jamais, je ne dis pas surpasser, mais égaler l'admirable structure du dernier des végétaux.
Donc, ou le principe vital de la plante est un, ou bien il y en a plusieurs, et ceux-ci, par la communication de leurs pensées, s'uniront pour constituer et faire agir la plante telle qu'elle est et qu'elle agit. Or, on ne peut sérieusement défendre cette seconde hypothèse; donc, il faut affirmer que ce principe est un.
2*" La génération active de la plante prouve l'unité de la substance qui en est le principe. Du germe, en effet, de la plante génératrice sort une plante identique en nature avec la i)remière. Donc, celle-ci tout entière concourt à la formation du germe. Si la substance à laquelle le germe est uni immédiatement, et de laquelle il se sépare, concourait seule à sa production, certainement le germe n'aurait pas le pouvoir d'engendrer toute la ])lante, mais cette seule substance. Si l'on supposait que la plante est un simple agrégat d'atomes, sans aucune imissance spéciale, tout comme un cristal, on ne mériterait pas une réfutation; toutefois^ même en l'admettant comme prouvé, on ne diminuerait ])oint la force »le l'argument. La nutrition et l'augmentation, ne tendant point au bien des parties où elles ont leur siège, riiais à celui de toute la plante, pourraient encore fournir un argument seni-
Llable au précédent pour prouver notre conclusion, 3" Enfin la plante est : a) ou bien une substance vivante ; l) ou bien un agrégat de yjlusieurs substances vivantes; c) ou bien un agrégat d'une substance vivante et d'une substance non vivante ; d) ou bien un agrégat de substances non vivantes. Dans le premier cas, le principe de vie est certainement un, puisque la substance d'oii procèdent les opérations vitales est une. Dans le second cas aussi, le principe est unique; puisque, malgré la pluralité des substances vivantes, chacune est un principe d'une vie qui lui appartient ; mais il faut, ce qui n'est pas raisonnable^ admettre plusieurs plantes dans une seule, puisque la multiplicité est tout à fait contraire à cette unité de fin et à cet accord des moyens nécessaires à la plante, comme nous l'avons vu. Dans le troisième cas, les substances non vivantes n'y sont pas le principe de vie, mais seulement celle qui est vivante. Dans le quatrième cas, il est impossible de faire un être vivant d'un agrégat de plusieurs substances non vivantes; car, par leurs mutuelles attractions ou cohésion, elles ne pourraient produire qu'un être semblable aux cristaux ou aux autres substances inorganiques, mais jamais un être qui en diffère en tout comme, avant cette conclusion, l'a montré notre définition descriptive. Donc, nous ne pouvons tirer qu'une conséquence de toutes ces raisons, c'est que le principe de la vie est une substance et une substance unique.
Tous ces raisonnements nous font apercevoir clairement la fausseté du concept du vivant exposé dans les systèmes mécanique et dynamique. Dans ces systèmes, en effet, a) le vivant est tout simplement un agrégat d'atomes ou de forces non vivantes ; l) le principe de vie n'est rien autre chose que les nombreux êtres qui, par leurs chocs réciproques, par leurs attractions et répulsions, opèrent vraiment à distance, ce qui est absurde, et produisent les phénomènes de la nutrition, de l'augmentation et de la génération; c) la substance vivante n'est pas d'une autre nature que les substances non vivantes, celles-ci restant telles qu'elles étaient àd^xi^ le vivant; elles ne reçoivent alors qu^me
.nouvelle position, une nouvelle disposition et de nouvelles dislances; d) les vivants n'ont point racLion inimanente, et pourtant c'est en cette action que consiste proprement la vie; mais, au lieu de cela, on n'a que des atomes qui s'attirent et se repoussent, des attractions et des répulsions de forces. Toutes ces liypo- . thèses, affirmées sans preuves, demeurent réfutées par la conchision àQiïionivda plus haut, et, de plus, par Texamen de ces systèmes dans la physique générale (vingt-septième et trentième leçon) ; il n'est pas besoin d'employer plus de temps à d'inutiles discussions.
Cependant, nous ne pouvons laisser sans réponse une objection bien répandue de nos jours contre cette doctrine, et en laquelle sont profondément enracinés ks 'préjugés de Tatomisme. Gomment, dit-on, la substance d'une plante peut-elle être une? Déjà la porosité est un fait indubitable, et les patientes investigations des naturalistes ont prouvé que le tissu des plantes n'offre rien que des petites cellules, des molécules et des atomes divisés entre eux. Nous répondrons brièvement \\'' La forosité lien entendue n'enlève point la continuité (trente-huitième leçon). La porosité est un fait depuis longtemps connu; voilà quinze siècles passés (jue, parlant de la porosité des substances vivantes, Clément d'Alexandrie écrivait : « Les hommes, et même les plantes, auand ils sont dans l'eau, boivent non-seulement par la bouche, mais aussi par les pores, répandus sur tout leur corps. La preuve en est que ceux qui se mettent au bain avec la soif, ne la ressentent plus quand ils en sortent {Pedag., III, 9). » Nous ne refusons donc point à la plante des myriades de pores, si on le veut. 2'' Nous refusons seulement d'admettre cette porosité qui, pure fiction systématique, imprudemment afHrmée sans reposer sur aucun fait, enlève la continuité de la substance, en admettant que les atomes sont divisés et séparés entre eux dans toute leur étendue. On doit donc blâmer hautement les philosophes qui, dans leurs traités sur les corps organinues des vivants, supposent comme un postulatuni indubitable cette fausse et absurde hyi)olhèse sur laquelle ils posent le fondement de leurs démonslra-
lions. 3" Les investigations des naturalistes modernes ont bien trouvé des fibres et des cellules, mais jamais, on peut le voir par les témoignages rapportés plus haut, cette séparation intérieure qu'ils admettent. On n'a pas encore, et l'on ne pourra jamais démontrer par l'expérience qu'une substance vivante est seulement un agrégat d'atomes actuellement séparés entre eux. L" Si dans la plante on trouvait des particules distinctes de la substance continue, nous dirions simplement que ces particules n'appartiennent point au vivant.