QUARANTE-TROISIÈME LEÇON
Définition essentielle de la plante.
Dans la leçon précédente, nous avons déterminé l'unité de la substance, principe de la vie végétative en la plante, c'est-à-dire 1 unité substantielle du vivant, car le vivant est le principe des opérations dans lesquelles consiste la vie. Il nous faut maintenant rechercher avec soin quelle est cette substance, pour que nous en puissions déterminer l'essence et en donner la définition philosophique ou essentielle.
Conclusion P^ — La siihstance, vivant de la vie végétative, n'est pas un esprit.
Cette proposition est évidente. L'opération suivant V essence, les opérations de l'esprit doivent aussi être spirituelles et non matérielles. Or, les opérations propres des végétaux ne sont pas spirituelles, mais toujours et entièrement matérielles; elles se réduisent, en effet, comme nous l'avons vu, à la nutrition, l'augmentation et la génération ; donc, etc. De plus, l'esprit n'est en aucune façon divisible. Or, la plante est divisible. Donc, la substance, principe de la vie végétative, ne peut être esprit.
Si l'on voulait se figurer Tesprit comme distinct de la non-substance appelée vivante, de sorte qu'en agis- : sant sur elle et la mouvant de diverses manières, il soit cause des opérations qui constituent la vie, on créerait une étrange et ridicule hypothèse et Ton tom-
berait dans une évidente contradiction. Car les opérations vitales sont essentiellement immanentes et ne peuvent procéder d\ni j)rincij)e extrinsèque, comme il arriverait dans ce cas. Dans cette hypothèse, nous aurions donc un vivant sans vie, ce qui est absurde.
Conclusion IP. — La substance, vivant de la vie végétative, n'est pas seulement la matière p^emirre.
Gela résulte clairement de ce que la matière première ne peut exister sans un acte substantiel quelconque, et, à plus forte raison, ne peut être le principe d'aucune opération, et encore moins de la vie.
Conclusion IIP. — La substance, vivant de la vie végétative, n'est lias seulement %ine forme matérielle.
En effet, la forme matérielle, cet acte qui résulte du changement de la matière première, ne peut avoir un être propre et exister hors de la matière elle-même, et, par conséquent, opérer et être principe de sa vie.
Conclusion IV°. — La substance vivant de la vie végétative, est une suhstance composée de matière première et d'une forme substantielle matérielle.
On peut regarder cette conclusion comme un corollaires des précédentes. Les opérations vitales et immanentes doivent avoir une substance dont elles procèdent. Or, cette substance ne peut être un esprit, ni seulement la forme substantielle; donc, elle est une substance physiquement composée de matière première et d'une forme substantielle. Maintenant, ou cette forme substantielle sera immatérielle, c'est-à-dire ayant un être propre, et, par cela môme, quelques facultés pi'opres, et des opérations qui ne procéderont pas de la matière et delà forme, comme d'un principe unique d'opération; ou bien elle sera matérielle. Or, la plante n'a point de forme immatérielle, parce que sa forme n'a pas d'opérations propres, c'est-à-dire qui ne procèdent ^2^55z de la matière constituant, avec la forme, un principe unique d'opération. Ces opérations, en effet, seraient les opérations immatérielles de l'intelligence ou de la volonté; et jamais on n'a pensé à les leur attribuer, si ce n'est par une fiction poétique: car la plante n'en a aucun vestige, et une chose qui lui serait naturelle n'aurait pu demeurer si longtemps cachée.
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Or, si la forme substantielle de la plante n'a point d'opérations 'propres, elle n'aura pas davantage de facultés propres d'où ces opérations procèdent immédiatement, ni d'être propre d'où émanent ces facultés. Donc, la forme substantielle de la plante est matérielle, et, comme telle, constitue aveclamatièreun^ei^Zprincipe 'de vie, c'est-à-dire de toutes les opérations qui nais- [ sent des trois facultés de la plante, à savoir : la faculté nutritive, l'augmentative et la générative.
Conditsion V^ La forme siibstantielle de la plante diffère essentiellement de la forme substantielle des êtres inorganiqnes.
1. Nous avons dit plus haut, en traitant, en général^ de la forme substantielle, que toute diversité dans la forme substantielle entraîne avec soi diversité de nature dans le sujet composé de matière et de forme; il est donc clair que, si les substances corporelles différent entre elles, n'importe par quelle diversité intrinsèque , leurs formes substantielles respectives différeront entre elles. D'où il est évident qu'une différence intrinsèque doit se trouver entre la forme substantielle de la plante et celle des êtres inorganiques.
2. Il nous faut expliquer en quoi différent les plantes des êtres inorganiques. Les formes ne peuvent pas être connues en elles-mêmes ; mais seulement par le moyen des opérations du composé qu'elles informent. Voici encore une fois ce qu'écrivait Dante (P%irg., XVIII) à ce sujet :
« Toute forme substantielle qui est distincte de la matière, mais unie avec elle, contient en soi une vertu spéciale.
ce Cette vertu ne se sent et ne se démontre que par ses œuvres et par ses effets, comme la vie d'une plante par la verdure de ses feuilles (1). »
Toute forme substantielle unie à la matière, quoique distincte de celle-ci {setta vient de secare), perfectionne
(1) Ogni forma sostanziale clie setta È da materia, ed è con lei unita, Specifica virtude ha in se coUetta;
La quai senza operar non è sentita, Ne si dimostra ma' che per effelto, Corne per verde fronda in pianta vita.
la matière et la place dans une espèce déterminée ; et, en vertu de cette perfection, le composé qui en résulte, recueille (colletto), c'esl-à-dire a en lui, sa puissance propre correspondant à son espèce propre, par laquelle li produit ses propres opérations. Cette forme néanmoins ne serait jamais sentie {sentità), c'est-à-dire connue, si elle ne Fêlait par ses effets; et, comme nous nous apercevons de la vie dans les plantes par la verdure de leurs feuilles, ainsi les opérations de tout autre composé nous font connaître la forme qui le constitue par son union avec la matière.
Maintenant, la forme substantielle de la plante, o) la perfectionne substantiellement ; la plante vivante diffère donc substantiellement, et non accidentellement, de la plante non vivante ; h) la forme donne à la matière le premier acte qu'elle peut recevoir, puisque Têtre substantiel, dans lequel la matière est constituée par la forme substantielle, est le premier; au contraire, Tetre accidentel du composé est le second] c) par la forme substantielle le composé est capable d'opérations immanentes , telles que la nutrition , l'augmentation et la génération : opérations qui constituent la me de la plante et qui font dire de celle-ci qu'elle se meut elle-même; d) or, ces opérations, par lesquelles la plante se meut elle-même, exigent un organisme, comme nous l'avons dit plus haut, parce que l'organisme de la plante doit irrécéder les opérations, qui, à vrai dire, sont la vie elle-même de la plante; e) donc, la forme substantielle est dans la plante comme dans un corps organique dont elle est l'acte substantiel premier ; f) en vertu de cette forme substantielle, le corps organique est apte, c'est-à-dire en puissance, h posséder les opérations qui constituent la vie; g) la forme substantielle de la plante peut donc se définir : l'acte du corps organique qui est en puissance à avoir la vie; h) et comme par cette forme la plante est vivante, c'est-à-dire a des opérations vitales, on peut encore la définir : principe par lequel vit la plante. En latin on la définirait :1° Actusprimns corporis organici 2)otentia vitarn vegeiativam habentis; 2"" principium quo planta vicit.
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Ce n'est pas sans une intention particulière qu'on a dit princlpmm qico; car il y a une grande différence entre le principe qnod^ qui, et le priccipe quo, avec lequel. Ainsi, le pinceau n'est pas le principe qià peint; mais le principe avec lequel Tartiste peint. Le principe quocl est celui d'oii procèdent les opérations comme d'une cause complète; or, il ne procède aucune opération dans la plante, seulement de la forme substantielle , mais toutes viennent de la matière et de la forme réunies, c'est-à-dire du composé. Pour que la comparaison précédente ne soit la cause d'aucune erreur, il faut remarquer que le pinceau est un instrument séparé, formant avec la cause principale, qui est le peintre, la cause complète de la peinture. Mais, quand nous disons que la plante opère par la forme comme principe quo, il ne faut pas entendre par là que la forme est Tinstrument de la plante; on affirme tout simplement que la plante est l'individu, le suppôt, composé dans son essence physique de deux parties, la matière et la forme. Et, comme on attribue les actions aux suppôts, actiones sunt su'p'positorum, et, comme la partie avec laquelle, ou par laquelle, le suppôt opère s'appelle le principe quo de son opération, on doit dire que la plante opère par la forme et avec la forme comme par un principe ou avec un principe quo de son opération.
Corollaire. — Nous pouvons donc donner la définition essentielle et philosophique de la plante : c'est une substance composée de matière organique et d'une forme substantielle qui est le principe de la vie végétative. C'est ainsi que l'essence de la plante est déterminée.
De cette essence dérivent les trois puissances déjà si souvent mentionnées, et d'où leurs opérations respecti- Tes procèdent immédiatement. Gomme nous l'avons dit ailleurs avec S. Thomas, toute forme, tant substantielle qu'accidentelle, est accompagnée d'une tendance déterminée, que la forme soit déposée dans l'être ab extrinseco, comme dans les êtres inorganiques et les plantes, ou qu'elle soit acquise par l'individu, comme dans les Lrutes, qui acquièrent les formes accidentelles sensitives, c'est-à-dire les fantômes, et dans les hommes,
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qui acquièrent, de plus, les formes accidentelles intellectives ; la plante a donc aussi ses tendances particulières, qui la portent à tous les objets qui lui conviennent, c'est-à-dire à ses opérations propres : de là, les attractions de différentes espèces dont nous avons parlé, (trente-troisième leçon). Quelle beauté, quelle efficacité merveilleuse dans les tendances que produit en l'être, la forme que lui a donnée la nature, et, par conséquent. Dieu ! On voit dans la plante des tendances invariables et puissantes vers les objets propres à lui faire atteindre la perfection, que produit en elle la tri- }le opération de la nutrition, de Taugmentation et de 'a génération. Pour cette raison, elle attire les sucs qui 'ui sont nécessaires et les pousse par ses canaux internes à une telle hauteur et avec une telle force que c'est temps perdu que de chercher dans la capillarité, la pression atmosphérique, le vide, etc., la cause de cette ascension. Pour cette raison encore, les niantes dont les racines, attachées aux fentes des rocners, y trouvent peu d'humidité, étendent leurs racines loin de la roche et Ih plient tellement qu'elles parviennent à toucher et à pénétrer la terre la plus proche. De là vient encore, vers le soleil et sa lumière, cette inclinaison admirable de la plante qui se tourne de telle sorte que la partie supérieure soit éclairée d'une lumière plus vive, et, par là, plus vivifiante pour elle-même. De là, cette force prodigieuse de certaines racines qui, pour acquérir une augmentation convenable, brisent non-seulement les murailles les plus solides , mais aussi les rochers où elles sont renfermées. Par ces tendances encore, on voit le pollen se rapprocher de l'ovule pour produire une semence parfaite; et certaines plantes aquatiques, au moment de la reproduction, s'élever au-dessus du niveau de l'eau, afin que le pollen tombant sur l'ovaire lui puisse apporter la fécondité; ce résultat obtenu, elles se plongent de nouveau tout entières dans l'eau, oii elles seraient demeurées à jamais stériles si elles n'en étaient sorties un instant. On trouve mille autres tendances semblables dans la végétation. Elles révèlent, à qui sait les comprendre, une très-grande sagesse, non pas acquise par
les plantes, mais plutôt déposées en elles-mêmes par la forme que leur donne la nature.
Si les simples tendances à ce qui convient à leurs opérations sont si admirables, que dire des déterminations avec lesquelles elle s'appliquent aux mêmes opérations ? Pour en connaître la sagesse, il suffit d'observer l'ordre admirable des actions qui les suivent. L'ordre des fibres, des feuilles, des fleurs, etc., tout se réunissant dans l'unité de fin dont nous avons dit un mot, c'est une chose admirable, étonnante! Et tout cela leur vient de cette forme qui leur est naturelle, et dérive, dans sa substance, immédiatement ou médiatement de Dieu. Mais il est temps de clore ces considérations. Ce sujet, quelqu'agréable qu'il soit, doit faire place, en des leçons de philoso'phie spéculative^ à des spéculations plus élevées.