QUARANTE-QUATRIÈME LEÇON
Concept général de l'âme.
Signification primitive du mot âme.
Si nous consultons les dictionnaires, nous trouvons : Anima, av£(xo<;, ventus, aer, a voce grœca allata {Forcel.). C'est ainsi qu'on voit dans Horace (Z. IV., Ode 12)*
Jam veris comités, quae mare tempérant Impellunt ANiMiE lintea Thracise.
Et dans Lucrèce (5, 23). "*
Aurarumque levés ANiMiE calidique vapores.
Du concept qui présente l'âme comme un principe de mouvement, sont venues ces manières diverses de s'exprimer. Ainsi Florus (IV, 3, 6) dit que l'empereur est Vâme de l'empire, et tous répètent que V argent est l'âme des affaires, parce qu'il est le moyen le plus efficace pour les faire prospérer. Le uxouvement immanent des plantes, des brutes et de l'homme étant très-
évident et regarde aussi comme un indice assuré de la vie, on appela âme le principe par ler|uel le vivant se meut, à quelque espèce qu'il appartienne. Aussi Sénèque dit (Bpist, 58) : Sunt quœdam, quœ animam Mhent, nec sunt animalia : placet enim satis et arhustis animam inesse; itaque et vivere illa et m.ori dicimus; et JuvénaHlB) distinguant V animam, qu'il attribuait aux brutes, de Vanimus, propre à Tliomme seul, dit :
Principio induisit communis condilor illis Tantuin animas, nobis animum quoque.
Définition rigoureusement philosophique de Vâme,
Aristote (II, De Anima) nous en a laissé deux belles définitions qui en déterminent philosophiquement l'essence. On peut considérer l'âme sous deux rapports : premièrement par rapport au sujet qu'on appelle animé; secondement en tant qu'elle est avec le sujet un principe d'opérations. L'une de ces. définitions considère l'âme sous le premier rapport; et l'autre, sous le second.
Voici la première : Anima est actus primus corporis natiiralis organici potentia vitam halentis.
Voici la seconde : Anima est in quo mvimus et sentimus et movemur et intelligimu^s primo.
Expliquons d'abord chaque mot de la première définition.
icte premier. L'acte premier de la matière lui donne être spécifique et substantiel, et cet être, nous l'avons déjà dit, est le })remier. L'acte second donne à la substance l'être accidentel, qui vient après l'être substantiel par une postériorité de nature et de temps, ou, au moins, par une postériorité de nature.
Du corps. Dans le corps seul, il y a une distinction entre la puissance à l'être substantiel et à l'acte substantiel, c'est-à-dire entre la matière et la forme. Cette distinction ne se trouve point dans l'esprit ; et c'est la raison de l'immutabilité de l'esprit dans son être suhstantiel.
Naturel. Nous avons déjà distingué le corps on naturel et artificiel : celui-ci ne peut opérer i[ue lorsqu'il
est mû par un principe extrinsèque; celui-là a un principe intrinsèque de scn activité; dans celui-ci, le mouvement est molent et la tendance au terme est déterminée par la forme existant dans Tintelligence de celui qui le meut; dans celui-là, le mouvement est naturel et la tendance au terme déterminée par la forme existant dans le corps lui-même. Nous ne parlons point du corps mathématique, dont nous avons traité plus haut. Ge corps est évidemment distinct du corps naturel et du corps artificiel, puisqu'on considère Têtre seulement sons lerafyoHde la quantité.
Organique, Le corps naturel se divise en corps homogène et hétérogène ou organique. Dans le corps homogène, toutes les parties ont la même nature; dans l'autre, au contraire, les parties sont de natures variées et sont des instruments ordonnés, dans une sage disposition, à diverses opérations: par exemple, la feuille, la racine, etc., dans la plante; l'œil, l'oreille, etc., dans l'animal.
Qui a la vie en puissance. Gomme nous l'avons montré plus haut, la vie, dans la rigueur des termes, est l'opération immanente qui varie selon les divers degrés des vivants. Ge point a déjà été prouvé et Aristote a dit {Metaph., XI) : L'opération de l'intelligence est la vie; et autre part {Fthic.^ IX) : « La vie consiste principalement dans la sensation et l'intelligence. » La substance doit donc être constituée dans son être propre avant que d'exercer ses opérations, qui, comme il arrive dans toute substance créée, se distinguent réellement de la substance elle-même. Gette constitution se fait précisément par l'acte premier réuni à la matière, c'est-à-dire par la réception de la forme substantielle dans la matière. La forme substantielle est dans l'acte premier du corps organiçiue, qui est en puissance à produire les opérations immanentes dans lesquelles consiste la vie. Saint Thomas dit à ce sujet : « On dit qu'un être est en puissance de deux manières : il est en puissance de la première manière, quand il n'a pas encore le principe de son opération ; de la seconde, quand il l'a, mais n'opère pas encore avec lui. Gela posé, le corps, dont l'âme est l'acte, a en puissance
la vie non de la première manière, mais de la seconde (1). »
Nous allons expliquer maintenant la seconde définition.
PrinciiJe premier, Aristote dit frinciphivi qno viclomis.., primo. Pour comprendre ces mots, il faut observer que les opérations des vivants ont un principe premier et des principes subordonnés, et, par Jà môme, non premiers. Ainsi, par exemple : L'animal voit. Quel est le principe premier de cet opération? C'est Fâme. Quel en est le principe immédiat, et, partant, non premier? C'est : a faculté de la vue. Donc, Tàme est le principe premier.
Par lequel ou avec lequel : quo. Ce mot exprime une idée d'une grande importance. Nous avons déjà distingué le qicod du qno; nous avons vu que la forme substantielle n'est pas le principe d'où procède l'opération, mais elle est le principe avec lequel opère le vivant. On ajoute : oio^is vivons; ce mot s'étend non pas seulement à l'homme, mais à tout être vivant; car, vivre ce n'est pas autre chose que se mouvoir soimême, c'est-à-dire avoir des opérations immanentes. Voici les paroles de saint Thomas à ce sujet : « On dit que l'âme est le premier principe de vie dans tous les êtres, qui vivent auprès de nous; car les êtres animés sont ceux qui ont la vie; les êtres inanimés, ceux qui ne l'ont pas (2). »
Nous sentons, nous nous mouvons et nous cornprenous. On trouve exprimées dans ces mots, les autres espèces d'opérations immanentes qui existent tant dans les brutes aue dans l'homme : la brute sent, en effet, et se meut; rhomme, de plus, comprend. Il n'est pas besoin de démontrer que la sensation et Tintelligencesont des opérations immanentes; mais,coiAment l'action de se mouvoir peut-elle être immanente? Si je pousse un corps, cette action n'est-elle pas transitive?
(t) « Dicitur aliquid esse in potentia duplicitcr, uno modo cum non habot prini ipium oporaiionis : alio modo cum liabct quidem, sod non opcratur socunduni ipsum : i-orpus autem cujus actus est anima, est liabcns vilam in poloniia, non quidem piimo modo, sod secundo [De Anima, II, Icciione 2). »
(2) Anima dioilur esse primum principium vitre in iis, qu;ç apud nos \ivunt; aniaiutaenimvivcntiadicimus, tes vcroinanimatasvilacarenies(Summ.,1,76,1].>»
Pour résoudre cette difficulté, il faut avoir soin de distinguer, quand je pousse un objet, l'opération faite par une partie de mon corps, mon cerveau, par exemple, de celle par laquelle je meus une autre partie de mon corps, c'est-à-dire mon bras. Il est clair que dans la première, j'ai en moi le principe et le terme de cette opération; elle est donc immanente. Le choc que mon bras fait supporter à l'objet a son principe dans ma main, mais le terme est dans l'objet : c'est donc là une opération transitive. Le mouvement local de l'animal, mouvement auquel Aristote fait ici principalement allusion, est une opération immanente, et par, conséquent vitale.
Ces deux définitions sont très-parfaites, chacune dans son ordre propre. Car, a) elles donnent de l'objet défini une connaissance distincte et claire autant que le permet la profondeur du sujet; Z>) elles sont applicables à tout être animé, aux plantes, aux brutes, à l'homme, comme nous le verrons en traitant de chacun d'eux en particulier ; c) elles sont applicables ai(. seul être animé, et non aux intelligences séparées, ou aux esprits, et moins encore à Dieu; ^) .comme elles définissent parfaitement l'essence, elles, sont convertibles; c'est-à-dire l'une suit l'autre. En effet, si l'âme est l'acte premier du corps naturel organique qui a la vie en puissance, il résulte qu'il est le principe guo de la vie et son premier principe, et réciproquement; c) enfin, chacune d'elles est composée du genre prochain et de la différence spécifique de l'objet défini. La première, en effet, montre par ces mots : act^is primus corporis naturalisa le genre de l'âme en tant que forme substantielle ; et ce genre est commun aux autres formes substantielles des êtres inorganiques; et, par ces mots : orgaifici potentia vitam hahentiSj, elle donne la difl*érence spécifique des êtres animés. De même, la seconde expose le genre commun aux formes des êtres inorganiques, quand elle dit : principium quo primo; la différence spécifique, quand elle dit : vivimus, sentimus, movemur et intelligmiis. On doit donc regarder ces deux définitions comme parfaites. Il sçrait puéril de les rejeter uniquement parce qu'on ne comprend pas
aussitôt les mots qui les expriment, et de s'attacher, comme on fait trop souvent à présent, à des définitions très-imparfaites, même radicalement fausses, pour la seule raison qu'elles sont faciles et claires. Il faut plutôt admirer la puissance de génie d'un homme qui a donné, sur les sujets les plus difficiles, les premières définitions, auxquelles plus de vingt siècles n'ont pu rien changer et aue les savants admirent et se contentent de comprendre et exposer. A notre siècle appartient la gloire de les avoir rejetées parce qu'il n'a pas eu ou la patience de les étudier ou l'esprit assez élevé pour les comprendre.