QUARANTE-CINQUIÈME LEÇON
L'&me des plantes.
La plante a une âme.
Il n'y a qu'un instant, Sénèque nous apprenait qu'autrefois on appelait animées les plantes, parce qu'elles sont vivantes; telle était aussi la doctrine d'Aristote et de son école. Saint Thomas distingue plusieurs espèces d'âmes et attribue aux plantes celle de la dernière espèce. La diversité des âmes, dit-il, se tire de la mesure diverse par laquelle Topération d'une âme est supérieure à la nature des corps inorganiques. Donc, toute la nature de ceux-ci est soumise à l'âme et lui sert comme de matière ou d'instrument. On trouve dans l'âme une opération si élevée au-dessus de la nature corporelle qu'elle ne peut jamais s'exercer par un organe corporel ; cette opération est celle de l'àme raisonnable. Après celle-là on en trouve une autre (jui, à la vérité, se produit au moyen d'un organe corporel, mais non au moyen d'une qualité corporelle; c'est l'opération de l'âme sensitive. Si la chaleur ou son absence et l'humidité des parties corporelles sont nécessaires b. Topération des sens, ce n'est pas que l'opération de l'âme sensitive s'exerce au moyen de la puissance de ces qualités, mais c'est seulement qu'elles sont requises pour donner à l'organe une disposition convenable à son opération. La dernière des opérations de l'âme est celle qui se fait avec l'organe corporel et au
moyen des qualités corporelles. Cependant cette opération est supérieure à l'opération naturelle des corps non vivants, puisque les mouvements de ces corps viennent d'un principe extrinsèque; tandis que les opérations de l'âme, même de la dernière (ce sont les opérations qui se rapportent à la végétation) proviennent d'un principe intrinsèque, ce qui est le caractère commun à toutes les opérations de l'âme même iSumm.^ 1, 78,1).»
La philosophie cartésienne, qui n'est après tout qu'un assemblage indigeste d'erreurs et d'hypothèses toujours arbitraires quand elles ne sont point ridicules, a cru trouver le vrai concept de l'âme dans celui-ci : L'âme est un esprit mouvant un corps auquel il n'est pas uni dans une unité substantielle, et appelé forme assistante, plutôt qu'informante. Cette dernière appellation^ en effet, convient à l'âme unie à la matière dans une unité substantielle. Il n'est donc pas étonnant que les disciples de Descartes, qui, alla jusqu'à refuser une âme aux brutes, suivant les traces de leur maître, ne reconnaissent pas aux plantes une âme même de la dernière espèce, car ils n'osent pas leur attribuer un tel esprit, moteur extrinsèque. Mais., pour nous, il ne faut point prendre comme règle de notre philosophie cette crainte qui se fonde sur l'erreur. Etablissons donc, en toute sécurité, la proposition suivante. Concltision P®. — La 'plante a une âme. En effet, nous avons vu dans la quarante-quatrième leçon, qu'une plante est une substance corporelle vivante, composée de matière et d'une forme substantielle. Nous avons vu aussi (même leçon) que cette forme substantielle est dans la plante même : Actus 'primus corporis naturalis organici potentia vitam végétât ivam habentis; elle est encore : Principium primum quo planta mvit. Or, ce sont, dans leurs termes mêmes, les définitions de l'âme considérée en général. Donc, on trouve dans les plantes une âme véritable ; une âme, forme substantielle des plantes, leur donnant l'être spécifique (1).
(1) Suarez dit, à ce propos [De Anima^ 1. 1, c. iv) : « In Iheologia certum, et in philosophia evidens est, et plantas vivere et formam vegetativam esse veram
Ce serait un enfantillage de craindre qu'en attribuant une âme aux plantes, on n'accepte comme réelles les imaginations des poètes, de Dante, par exemple, qui, imitant ce que son guide avait fait dans l'Enéide, dit de lui-même [Enfer, XIII) :
« Je cueillis un rameau d'un grand arbre épineux, et le tronc s'écria : « Pourquoi me brises-tu? (1) »
Tout en admettant une âme dans les plantes, nous sommes aussi éloigné de les considérer comme des animaux sensitifs.ou comme des hommes, que nous le sommes de prendre l'homme pour Dieu, bien que nous reconnaissions dans l'homme, l'intelligence et l'amour.
Conclusion IP. — L'âme des plantes ne commence pas yar création, et ne finit pas par annihilation.
Créer, c'est, en l'absence de tout sujet, tirer une chose du néant. Il faut observer ici que toute cause créée tire toujours du néant ce qu'elle opère; mais ce n'est pas indépendamment de tout sujet. Si le ciseau d'un sculpteur fait une statue de Christophe Colomb, il produit un effet qui, certes, n'existait en aucune façon : il le tire donc vraiment du néant; mais cette statue a été produite dans un sujet, c'est-à-dire dans le marbre. On appellera donc cette opération, production de ce qui n'était pas, mais, production dans un sujet qui existait : on ne dira pas, si ce n'est par métaphore, que c'est une création. Nous aurions création si l'on avait tiré de rien non plus la statue de Colomb, mais le marbre lui-même. Les causes créées ne peuvent arriver jusque-là, car elles n'ont qu'une puissance finie. On doit raisonner de même au sujet de l'annihilation, dans laquelle, en effet, non-seulement une chose, mais aussi le sujet ou elle était, sont réduits au néant. On voit par là que ce qui a un être propre peut seul être créé ou annihilé, tellement que les modes, les actuations, les actes, qui n'ont point d'être propre, ne sont capal)les ni d'être créés ni d'être annihilés; ainsi, la statue sculptée dans le marbre ne peut ni être créée
animain. Eamque ob rem in hac vciilale asserenda omnes philosophi et Iheologi
conveniunl. »
(1) E colsi un raniicello d' un gran pruno, E' 1 trouco suo gridù : Perche nii schiantc'?
ni être annihilée. Gomme on ne demande pas ce qu'est devenue la statue quand le marbre est brisé, ainsi Ton ne doit point demander ce qu'est devenue Tâme de Farbre quand Tarbre a été brûlé.
L'âme de la plante n'ayant aucune opération propre, comme nous l'avons déjà vu, par cela même n'a pas d'être propre; elle est une forme matérielle, qui ne commence d'exister que par le changement de la matière, et ne cesse d'exister que par un changement contraire de la même matière. Elle ne peut donc commencer par création, ni finir par annihilation. Il n'est donc pas moins insensé de demander, comme •nous le disions tout à l'heure, oii s'en va l'âme de la plante qui meurt, que de demander d'où elle est sortie quand elle a commencé à avoir la vie.
Nous ne laisserons point passer sous silence la mystérieuse différence qu'indiquent nos saints Livres entre l'origine de l'âme humaine et celle des plantes. La créature, comme nous l'avons dit^ ne peut avoir la puissance créatrice : créer c'est l'opération propre du Tout-Puissant quand il opère en dehors de lui. Puisque donc, l'âme humaine, comme immatérielle, a son être propre, elle fut créée immédiatement par Dieu, ce que nous voyons dans ces mots sublimes : « Formavit igitur Dominiis Deus hominem de limo terrœ, et inspi-
RAVIT IN FACIEM EJUS SPIRACULUM VIT.^, et fuctUS est
liomo in animam viventem{Gen., c. n). » La production de l'âme de la plante, au contraire, ne demande point une puissance infinie; comme cette âme ne doit point être le sujet ou le terme d'une création, la puissance de la mettre en acte peut être communiquée à la créature. Aussi Dieu dit : GEHumET terra herham virentem et facientem semen et lignum "pomiferum faciens fructum juxta genus suum, cujus semen in semetipso sit super terram. Et factum estita {Gen.,c, 1.) '
Puisque le Créateur a communiqué à la créature la puissance d'engendrer la plante productrice d'ellemême, il est facile d'en tirer les corollaires suivants :
!*'•' Corollaire, — Dans le germe de la plante se trouve cette puissance que le Créateur a déposée dans la substance corporelle la première fois -qu'il lui donna
Tôtre; cette puissance vient immédiatement de la plante génératrice, et médiatement de Dieu. Si un pinceau, dirigé par la main d'un Raphaël ou d'un Titien, a su produire des représentations si admirables des choses de la nature, que ne pourra faire cette terre ^ c'est-à-dire cette substance terrestre à qui le Tout- Puissant a dit : germinet? Qmq ne pourra pas faire la semence d'une plante qui transmet la même puissance à toutes les générations? La parole de Dieu n'est j)as limitée à Tintérieur de son intelligence, mais elle agit dans les créatures et par\Q?> créatures. C'est la sublime pensée de saint Thomas : comme le pinceau pu le scalpel sont les instruments de l'ouvrier, ainsi toute la nature est un instrument manié par la puissance divine (Sum,, \, 118, 2). Il serait souverainement ridicule de s'imaginer que la sagesse et la puissance divines ne peuvent s'étendre au delà des conceptions et de la puissance des architectes et des artisans humains; c'est-à-dire ne puisse faire autre chose que d'agglomérer et disposer, avec une certaine symétrie, une grande quantité de corpuscules, et de les faire mouvoir par un mouvement simplement mécanique. Cette erreur radicale des matérialistes de nos jours, vient de ce qu'ils supposent gratuitement que le monde fut établi de la manière qu'ils l'auraient établi eux-mêmes, avec les seuls moyens dont ils peuvent disposer en très-petite partie; car ils ne veulent pas donner au Créateur plus que le Créateur ne leur a donné à euxmêmes. On ne sait trop si c'est l'orgueil ou l'ignorance qui domine dans ces imaginations.
2'' Corollaire, — De la merveilleuse puissance que, par son germinet, Dieu donna à la terre de produire des plantes vivantes, il résulte que ce (jerraiaet, c'està-dire ce commandement, ne fut point borné à un esj)ace de temps court et déterminé, mais fut donné pour tous les siècles à venir, quoiqu'il eût un rapport plus spécial à ces premiers temps de la création; la terre pourrait donc encore conserver çà et là quelques substances douées de cette puissance. Cette substance pourrait venir à l'acte, si elle se trouvait en des dispositions convenables eu égard à la chaleur ou à son ab-
sence, à rhumidilé ou à la sécheresse; ce sont là, en effet, les quatre dispositions d'où dépend non-seulement la génération, mais aussi, comme Texpérience nous l'apprend, l'augmentation des vivants. Il ne serait pas plus impossible que cette puissance soit restée inactive des siècles et des siècles, qu'il ne Test de voir des grains de froment, trouvés dans des tombes ou des pyramides égyptiennes, et confiés à la terre, donner, après un repos de plusieurs milliers d'années des épis magnifiques et très-abondants.
De nos jours, les savants discutent avec chaleur au sujet de la génération spontanée, La question est demeurée sans solution, soit parce que la légèreté de notre siècle a oublié les grands principes de philosophie qu'elle devrait suivre dans les choses physiques, soit par ce qu'on n'a pas cru avoir assez de données pour résoudre cette question. Cependant, on pourrait bien dire en parlant des plantes qu'il ne répus^ne pas d'admettre une génération, paraissant spontanée à nos sens, parce que la plante ainsi engendrée ne fut point précédée ni produite par d'autres plantes génératrices; mais, en réalité, elle ne serait point spontanée, puisqu'elle dépendrait de la puissance divine communiquée à certaines substances parle ^ermme^ primitif. Considérant que ce germinet appartient aux six jours de la création, saint Thomas dit {Sîimm,^\, 73, 1) : « Depuis lors, Dieu n'a rien fait qui soit totalement nouveau {totaliter novum)] c'est-à-dire rien qui ne soit en quelque manière contenu dans les œuvres des six jours. En effet, certaines choses ont préexisté matériellement; d'autres, matériellement et causalement, comme les individus, cjui, maintenant engendrés, étaient dans les premiers individus de leurs espèces propres. Si quelques nouvelles espèces apparaissaient {species nov<B. si qnœ apparent), elles auraient dû préexister dans les puissances actives d'oii elles procèdent. Ainsi, étant admis ^que de nouvelles espèces {etiamsi novce species) d'ani- "maux puissent naître de la putréfaction {et, si Von comprend Men ces mots, le vivant naît toujours de la corruption), ceux-ci seront engendrés par la puissance placée dès le principe, dans les éléments et les astres. »
Il ne faut pas s'étonner de trouver mentionnés les astres dans celte génération. Il n'est rien de mieux admis maintenant que l'influence exercée par la lune, le soleil et les autres corps célestes, dans la génération des vivants ; et, à cause de la faible influence qui nous est connue, on devrait avoir la modestie de penser qu'ils en peuvent avoir une bien plus grande, non encore constatée. Ces choses, considérées abstractivement, prouvent la non-répugnance de celte opération que, hien à tort aujourd'hui, l'on appelle spontanée. Nous disons à tort, car ce mot exprime essentiellement l'indépendance d'une substance corporelle d'une cause principale dont elle aurait reçu la puissance génératrice. Pour ce qui regarde le fait, cette matière appartient entièrement à la physique expérimentale.